Avec plus de 70000 détenu-e-s pour 58000 places la surpopulation carcérale est devenue intolérable! Dénoncée par tous, elle rend indigne la détention et les divers gouvernements depuis des décennies n'ont qu'une seule réponse : construire de nouvelles prisons! Est-ce la solution ?

par Robert Martin,


Ne faudrait-il pas se poser les bonnes questions ? Qui est en prison aujourd'hui et pourquoi ? Que se passe-t-il dans nos prisons ? Le système carcéral est-il la bonne réponse aux différents délits qui y conduisent ?

Pour Laurence Blisson du Syndicat de la magistrature, "plus on construit de prisons, plus on les remplit" au détriment des aménagements de peines, des alternatives à la détention et de l'accompagnement des personnes détenues.

L'accroissement considérable du parc pénitentiaire n'a eu aucun effet sur la surpopulation

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Les grands géants du BTP que sont Bouygues, Eiffage et autres Vinci se frottent les mains. Cette fuite en avant pour construire plus de places (plus de 15000 places en 2022) se fait évidemment pour le plus grand profit de ces géants du bâtiment. L'accroissement considérable du parc pénitentiaire n'a eu aucun effet sur la surpopulation. Plusieurs facteurs y contribuent :

- la suppression par Sarkozy de l'amnistie présidentielle qui libérait d'un coup 6000 personnes;
- de nouveaux délits passibles d'emprisonnement entraînant une augmentation des incarcérations (racolage passif, occupation hall d'immeubles, défaut de permis ou d'assurance automobile, etc);
- l'inflation de la comparution immédiate qui conduit à un taux plus important des peines fermes (environ 70%), plus longues que celles prononcées pour la même infraction par la juridiction ordinaire. (voir les chroniques de Dominique Simmonot - Coup de Barre - dans le "Canard Enchaîné")
- la détention provisoire qui a augmenté de 11,5% en un an et qui affecte 20000 personnes présumées innocentes (plus d'un quart des détenu-e-s);
- Les juges, responsables directs de l'enfer des maisons d'arrêt où le taux d'occupation atteint 150% qui sont devenus accrocs à la détention provisoire (dont ils ne devaient user qu'en dernier recours), rétifs aux aménagements de peine et qui condamnent lourdement.

L'OIP (l'Observatoire International des Prisons - voir entretien dans ce numéro) a pourtant démontré que l'aménagement des peines des 20000 personnes condamnées à moins d'un an de prison permettrait au parc pénitentiaire actuel de respecter l'enfermement individuel déjà inscrit dans un loi de ....1875 !

Mais qui est en prison aujourd'hui ? La majorité de la population incarcérée est composée de jeunes prolétaires peu ou pas qualifiés et souvent en grande précarité. Ce qui a amené le sociologue Loïc Wacquant à parler de "prison de la misère". Les chiffres sont tenaces :

- 48% des détenu-e-s n'ont aucun diplôme
- 80% de ceux qui en ont un ne dépassent pas le niveau du CAP
- 27% échouent au bilan de lecture
- 50% n'ont aucune activité à l'entrée en détention
- 38% des détenus depuis moins de 6 mois souffrent d'une addiction (30% à l'alcool)
- 14% sont sans solution de logement à la sortie de prison
- 25% des personnes en centre d'hébergements ont connu la prison.

De quoi la prison est-elle le nom alors ?

Loïc Wacquant (déjà cité) a une explication : " A la régulation des classes populaires par ce que Bourdieu appelle "la main gauche de l'Etat", symbolisée par l'éducation, la santé, l'assistance et le logement social, se substitue la régulation par sa "main droite", police, justice et prison, de plus en plus active et intrusive dans les zones inférieures de l'espace social".

La résistance au système carcéral n'a plus l'intensité des années 1970 à 1975, mais cette résistance n'a pas cessé malgré une répression sans commune mesure avec celle qui sévit à l'extérieur. Le plus souvent la protestation prend la forme d'un refus de remontée de promenade ou d'un rassemblement dans les ateliers. Le trimestriel L'Envolée (voir présentation dans ce dossier) a recensé 8 établissements avec des mouvements collectifs de prisonniers. Ils dénoncent bien sûr la surpopulation mais également les fouilles au corps, la multiplication des régimes différenciés, le prix des cantines et les salaires imposés par les entreprises privées co-gestionnaires, le mitard et les peines de prison supplémentaires. Mais aussi le manque d'activités et de parloirs, le mépris des familles, des règlements intérieurs qui changent d'une prison à l'autre, les aménagement de peines inexistants. Ils exigent la fermeture définitive des quartiers d'isolement. Ils demandent le rapprochement familial et que le code du travail s'applique en détention. Et surtout qu'on leur accorde toutes les remises de peine auxquelles ils ont droit.

Nous sommes bien en 2017, en France. La prison n'est que le reflet de la société qui l'organise. La Cour Européenne des droits de l'homme a souvent condamné la France pour le sort qu'elle réserve aux détenu-e-s. Apparemment sans résultat! La prison et la justice ne serviraient-elles pas principalement à enfermer la misère ? Pour ne plus la voir ?