La plupart d'entre nous, qui sommes privilégiés, avons de la prison une expérience fictionnelle.

par M.R.V,


Nous expérimentons ce lieu de l'enfermement à travers la littérature, le cinéma. Jean Valjean, le Comte de Monte Cristo (1) y croupissent injustement avant de s'en échapper subrepticement ou héroïquement et de monter dans la société du XIXème siècle pour atteindre la caste des privilégiés. La prison serait-elle donc un lieu possible du renversement social ? Nous savons bien que non.

Les révoltes de détenus parvenus « Sur les toits » de leur centrale pendant l'hiver 71-72 à Toul et Nancy, évoquées par Nicolas Drolc dans son documentaire (2), qui firent irruption sur la scène médiatique pour dénoncer leurs conditions d'incarcération, furent gravement réprimées sans que la condition du détenu soit transformée et presque cinquante ans plus tard la prison reste largement, en France ou ailleurs, un lieu de répression sociale et politique. « Nous sommes de la chair à fouet ou de l'ordure, c'est clair » (3).


Dans « L'université de Rebibbia », Goliarda Sapienza raconte l'expérience qu'elle, la privilégiée, eut de la prison après avoir cherché à être condamnée pour vol et ce qu'elle apprit de ce monde de femmes déclassées : « Les détenues elles-mêmes, moi comprise, sont des agents inconscients du génie de la centrifugeuse [sociale], comme à l'extérieur le sont tous les citoyens », de manière « plus cachée », dont toutes « les différences » [sont réduites] à zéro » par « la persuasion démocratique ». Leur présence en prison est le signe de l'efficacité redoutable de cette centrifugeuse sociale qui escamote les corps étrangers, présentés comme des corps malades, contagieux, les soustrait au regard, tout en les soumettant au contrôle, à un regard invisible et tout-puissant, que Foucault a mis en évidence (4).

La romancière italienne compare la prison à un camp de concentration


Mais à l'inverse l'incarcération de ces femmes est aussi le signe de leur résistance. Alors que ceux qui ont évolué à l'extérieur dans un monde privilégié ressemblent à « des ectoplasmes », sans plus ni goût ni saveur, les détenues forment une « bande de pirates qui, d'une façon ou d'une autre, ne s'est pas résignée à accepter les lois injustes du privilège. » (3) Pourtant dans cette forme de résistance, il peut y avoir de l'ambivalence. Ces femmes ne « chercheraient-elles [pas] leur propre anéantissement pour ne pas être contraintes à mettre en acte elles aussi cette violence [sociale] ? » (3) Il y a du désespoir et de l'impuissance dans cet échappatoire, qui frôle au sacrifice de soi-même. De même dans « Hunger » du réalisateur Steve McQueen (5), qui met en scène la grève de la faim de Bobby Sands, comment considérer la lente agonie du militant séparatiste de l'IRA opposée à l'intransigeante Margaret Thatcher ? Est-elle un acte de liberté absolue ou au contraire abandon « aux désirs inconscients des autres, pilotés par le génie maléfique de la centrifugeuse » (3) ?

surlestoitsMais Goliarda Sapienza reconnaît à la prison de Rebibbia d'être un lieu où fusionnent « l'expérience et l'utopie » et « réalise - même si c'est par des voies détournées – le seul potentiel révolutionnaire qui échappe encore au nivellement et à la banalisation presque totale qui triomphe au-dehors ». Sans contradiction avec le désir d'échapper à la « centrifugeuse », elles balayent « les différences de classe et d'éducation » pour faire de la prison de Rebibbia « une grande université cosmopolite où chacun [...] peut apprendre le langage premier. » Ce n'est pas anecdotique si ces prisonnières sont comparées à de grandes figures du cinéma : Marilyn Monroe, James Dean ou Lauren Bacall. Elles sont hissées au rang d' héroïnes.

On retrouve cette sublimation dans « César doit mourir » des frères Taviani (6) qui dans cette même prison romaine de Rebibbia firent répéter à des détenus la pièce tragique de Shakespeare, « Jules César ». Ces derniers traduisirent les répliques dans leur dialecte, ce qui donne aux dialogues un relief particulier, tout comme le noir et blanc, le travail sur la lumière accentuent les physionomies et brouillent les limites entre le réel et la fiction, le présent et le passé. On croit vraiment être les témoins de cet épisode historique célèbre. On est au cœur de cette « violence éternelle » évoquée par Goliarda Sapienza. Le meurtre du dictateur qui est représenté symboliquement par les détenus n'est-il pas celui d'un pouvoir dévorant ?

·1 Héros des romans du XIXème siècle, « Les Misérables » de Victor Hugo et « Le Comte de Monte Cristo » d'Alexandre Dumas.
·2 « Sur les toits. Hiver 1972 : Mutineries dans les prisons françaises », Nicolas Drolc, 2014.
·3 L'Université de Rebibbia, Goliarda Sapienza, 1980.
·4 « Surveiller et Punir », Michel Foucault, 1975.
·5 « Hunger », Steve McQueen, 2008.
·6 « César doit mourir », les frères Taviani, 2012.