Carole est assistante sociale dans une agence de la Solidarité du Département de l'Hérault depuis plusieurs années. L'accompagnement des familles dans les démarches de relogement ainsi que dans les dispositifs d'hébergement d'urgence occupent une part importante de son travail. Par son métier, elle peut nous aider à comprendre la situation à Béziers.

Par Clairette and co,

EVAB : Bonjour Carole, dans le cadre de tes missions, tu es amenée à soutenir des personnes à reloger. Pourquoi ont ils recours à tes services ? Il existe pourtant le 115, le Samu social, pour obtenir un hébergement d'urgence ?

CAROLE : Les personnes que nous rencontrons ont généralement essayé de trouver des solutions par elles-mêmes mais elles n'ont pas abouti. Certains ne savent pas vers qui se tourner. Pour beaucoup de familles, nous restons le dernier interlocuteur sur le territoire, le dernier service public à l'écoute, qui reçoit de façon inconditionnelle !

 

Les situations des personnes sans droit ni titre de séjour sur le territoire français restent les plus sensibles

 

Concernant le 115 même si ce dispositif a le mérite d'exister, il faut aussi en reconnaître les limites notamment sur notre secteur (grand Biterrois). Nous n'avons aucune structure d'accueil pour les familles avec enfants, cela signifie qu'on ne peut pas proposer une solution où la famille va pouvoir rester ensemble. Mais quand on entend les histoires de vie des personnes qui ont besoin d'être hébergées en urgence, on comprend qu'elles refusent d'être séparées !!

De plus, le dispositif du 115 est saturé. Ces derniers mois, j'ai dû appeler une dizaine de fois et je n'ai pu avoir qu'une seule réponse positive pour un couple avec 2 enfants (3 et 4 ans) pour une nuit. Il faut effectivement renouveler son appel téléphonique tous les jours pour savoir s'il y a des places disponibles, ce qui place les gens dans une errance et une incertitude. C'est tout le contraire qu'il faudrait pouvoir leur proposer, sans évoquer la scolarisation des enfants.

 

Il existe également des structures collectives dont l'objectif est d'accueillir et d'accompagner les femmes (principales victimes) et les enfants ayant été victimes

 

EVAB : Comment se mènent les « négociations en interne » ? Ne se retrouve-t-on pas entre une hiérarchie gestionnaire d'une offre immobilière et des travailleurs sociaux qui ont le sentiment d'être des opérateurs techniques ?

CAROLE : Les missions du Conseil Départemental sur la question de l'hébergement d'urgence se portent sur 4 publics : les personnes victimes de violences conjugales, les femmes enceintes, les parents isolés avec au moins un enfant de moins de 3 ans et les jeunes de moins de 21 ans sans soutien parental. Pour eux, la négociation est assez simple car si les personnes reçues « entrent » dans ses critères, nous rentrons dans le cadre légal.

Les situations des personnes sans droit ni titre de séjour sur le territoire français restent les plus sensibles car parfois les perspectives de régularisation sont inexistantes. Cela signifie un engagement du Département pour des mois voire des années. Nous devons alors argumenter, nous appuyer sur le cadre légal, avoir une évaluation fine de la situation.

D'autres situations sont complexes. Par exemple, une femme qui se sépare, qui a des enfants de plus de 3 ans et aucune solution d'hébergement. Elle relève uniquement des compétences de l'État. Or à Béziers, il n'y a pas de CHRS accueillant des enfants. Un paradoxe qui se pose d'autant plus qu'au département nous accueillons et accompagnons toutes les familles ayant des enfants mineurs ou majeurs jusqu'à 21 ans. La protection de l'enfance a une mission pour les 0-21 ans mais pas dans le cadre de l'hébergement. Il faudra un jour qu'on m'explique pourquoi un enfant de 6 ou 15 ans n'a pas le même droit de pouvoir bénéficier d'un toit.

Le délai de traitement de nos demandes est également à questionner. En effet, sans rentrer dans le détail de la procédure, lorsque nous évaluons qu'il est nécessaire de solliciter une demande d'hébergement en urgence, nous devons remplir un document administratif synthétisant la situation de la famille. Dans un premier temps, nous devons la faire valider par le cadre de proximité, ce dernier transmet ensuite la demande à un cadre de permanence situé à Montpellier. Nous avons parfois attendu la réponse plus de 24h !!! En attendant, nous devons tenter de trouver des solutions pour mettre à l'abri les familles.

 

Il faut avoir en tête que la mise à l'abri n'est pas une fin en soi

 

EVAB : Donc, les personnes que tu orientes sur un dispositif d'urgence rencontrent des problématiques différentes. Mise à l'abri en raison de violences conjugales et expulsion locative se traduisent par la mise en place d'un hébergement, mais cela est provisoire ?

CAROLE : Concernant les situations de violences conjugales, étant donné qu'il s'agit d'une compétence du département, des conventions sont passées avec différentes structures. A Béziers par exemple, c'est le FJT Claparède (1) qui a des logements réservés pour ce public. Il existe également des structures collectives dont l'objectif est d'accueillir et d'accompagner les femmes (principales victimes) et les enfants ayant été victimes. Idem pour les parents isolés avec au moins un enfant de moins de 3 ans où des accords sont passés avec certains hôteliers.

Les difficultés portent également sur le type d'hébergement. Un hôtel qui ne bénéficie pas toujours d'un coin cuisine par exemple, pour une mère avec des enfants rend le quotidien très difficile, tant sur le plan économique qu'éducatif (rester dans une pièce de quelques mètres carré crée forcement des tensions à moyen terme). Notre accompagnement peut être compliqué à mettre en œuvre. Ce n'est pas toujours un cadre rassurant et sécurisant pour la famille.

La durée de la mise à l'abri va être différente selon les problématiques que rencontrent les familles. Concernant les violences conjugales, la durée est de 2 mois pour accompagner les familles vers une solution plus pérenne : trouver un logement autonome, « basculer » sur un autre dispositif (appartement relais, bail glissant, etc.).

Pour les parents isolées, la prise en charge peut durer jusqu'aux 3 ans du dernier enfant. Dans ces situations, c'est la situation administrative qui est déterminante car une personne qui a des droits sur le territoire pourra intégrer le dispositif de droit commun (accès à un logement social, etc.). C'est pour les personnes sans droit ni titre où nous sommes en difficulté (pas de CHRS famille sur le territoire).

Concernant les expulsions locatives un travail en amont est réalisé afin que la famille ne se retrouve pas dans une situation extrême. Nous sollicitons des hébergements dans le cadre du SIAO (2) mais le dossier passe par plusieurs étapes de commission, de validation et il faut parfois que les familles avec des enfants attendent plusieurs semaines pour avoir une réponse, certaines dorment dans leur voiture en attendant.

Il faut avoir en tête que la mise à l'abri n'est pas une fin en soi, c'est une première étape pour se poser, se reposer et construire un projet de vie. En effet, il est rare qu'il n'y ait qu'une problématique de logement dans les situations que nous rencontrons, les familles sont confrontées à des difficultés de gestion budgétaire, éducative, etc... Notre travail est de prendre en compte la globalité de la situation pour envisager des solutions à moyen ou long terme.

EVAB : L'« irréversibilité du provisoire », l'impossibilité de faire évoluer une situation de précarité qui, de fait, institutionnalise est un échec professionnellement, en plus de représenter un coût très important pour la collectivité. Tu y crois toujours ?

CAROLE : Oui, j'y crois toujours car nous sommes parfois les derniers et les seuls à y croire, les gens eux-mêmes n'y croient plus. Nous sommes là pour les mobiliser. Mon travail, c'est de permettre aux personnes que je rencontre de devenir ou redevenir citoyen à part entière, dans notre langage professionnel on dit « rendre la personne actrice ». Cela nous demande d'être créatifs, d'imaginer des solutions avec les familles en s'appuyant sur leurs compétences, leurs réseaux, notamment quand il n'y a pas de réponse « institutionnelle ». L'objectif c'est que les personnes n'aient plus besoin de nous ! Toutes les situations peuvent évoluer de façon positive, mais il faut effectivement y croire pour pouvoir trouver le levier qui va faire avancer la personne, la famille, l'administration.

Le jour où je n'y croirai plus, je ne serai plus assistante sociale, j'arrêterai, car même si parfois il y a de la colère, de l'incompréhension, de la lassitude à voir que des solutions parfois simples ne sont pas mises en place par les décideurs. C'est aussi ce qui me motive, faire remonter les besoins, les dysfonctionnements mais surtout essayer de faire des propositions pour améliorer l'existant.

 

(1) FJT : Foyer des Jeunes Travailleurs, structure d'hébergement accueillant une population de 16 ans à 30 ans, percevant un revenu . L'hébergement est considéré comme transitoire, le logement se limite le plus souvent à des chambres.

(2) SIAO : Service d'Information d'Accueil et d'Orientation, c'est une commission mixte ou siège les acteurs de l'hébergement en vue de faire des propositions.