« Vous en connaissez beaucoup vous des maires qui viennent parler avec leurs administrés ? » Il y a des instantanés dans la vie d'une cité qui ont la force de dévoilement d'un cliché photographique.

Par M.R.V.,

Résumé des épisodes précédents : la municipalité s'est lancée dans un travail d'embellissement d'une place centrale de Béziers, la place Jean Jaurès, perpendiculaire aux Allées, la promenade qui prolonge l'axe gare/ théâtre. C'est ici que Robert Ménard a décidé d'imprimer sa marque. Pourquoi cette place ? Tentons de rentrer dans la logique du projet.

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Cette place, dite de la Citadelle, est à la frontière du cœur de ville et du péricentre, située entre le Béziers antique et médiéval et le Béziers de la Belle Epoque. Le Moyen Age est convoqué par la mairie pour entretenir le discours sur les racines chrétiennes, mais la Belle époque et ses images d'Epinal ont ses faveurs et renvoient à une période prospère de la ville. Le maire n'a d'ailleurs pas hésité à utiliser la figure de Jean Jaurès pour promouvoir son projet en en faisant un pourfendeur de « l'immigration » et un défenseur de « l'identité » (1). Les supposées traditions servent en effet un projet d'investissement immobilier et de gentrification du centre-ville.

 

Déjà, en son temps, le précédent maire UMP (2) avait déplacé la gare routière qui s'y trouvait vers la place du Général de Gaulle, caractérisée par la concentration de bâtiments publics, au milieu desquels convergent toutes les lignes. Elle aurait besoin d'être repensée autrement qu'un lieu d'attente de bus ou de services administratifs.


Pourquoi, a contrario, réserver tout l'espace de la place Jean Jaurès à mettre en scène un plan d'eau, qui rappelle lointainement les écluses, au milieu de quelques arbres, pelouses et bancs ? Pour y faire quoi ? Pour y rencontrer qui ? Tout ce décorum n'a d'autre fonction que d'agrémenter les façades rénovées pour le plus grand plaisir des futurs habitants de ce « beau quartier » en gestation. Rien de nouveau depuis Haussmann.

 

Une question se pose : tout cet investissement est-il légitime ? N'y avait-il pas d'autres urgences à Béziers ? La manne financière que la municipalité espère en attirant la spéculation immobilière va-t-elle servir la ville et tous ses habitants ?

 

La pauvre satisfaction d'un maire qui se glorifie d'être venu parler à ses administrés est révélatrice d'une conception ancienne et verticale du politique et d'un mépris de classe.


C'est la question indirecte qu'a posée une mère d'élève de l'école Cordier le mardi 21 mars quand le maire et son conseil municipal se sont rendus sur la place du 14 juillet dite Champ de Mars. Des dizaines de parents, des habitants du quartier, des militants étaient venus protester contre l'installation (provisoire a-t-on assuré) d'un parking sur cette place en remplacement de celui de la place Jean Jaurès. On avait déjà déplacé les bus vers De Gaulle, on déplaçait maintenant les voitures vers le Champ de Mars, vers le péricentre. La place du 14 juillet a été, elle, réaménagée par Raymond Couderc. Le maire n'a pas manqué ce jour-là d'ironiser sur le peu de réussite architecturale qu'elle constitue selon lui. Il a fait remarquer qu'il y manquait des arbres.

 

Dernier point avec lequel on ne peut qu'être d'accord. Mais pourquoi alors des voitures ? Cette esplanade n'est peut-être pas un modèle architectural. Mais elle s'est, petit à petit, remplie de toute une vie. Elle est entourée par des bâtiments culturels et scolaires (Médiathèque, Centre occitan, écoles, IUT, l'Université). Les étudiants s'attardent sur les terrasses de café certes moins bon teint que les bars à vin de la place Jean Jaurès. Les enfants se partagent entre l'aire de jeux et ce vaste espace où peuvent rouler les trottinettes et les ballons. Ils passent du temps à la Médiathèque. Le vendredi s'y tient traditionnellement un immense marché. Les Nuits debout y avaient élu domicile. Ici ça vit, ça pense, ça échange et se rencontre. On pourrait y développer toutes sortes de manifestations culturelles. Alors ce soir-là quand le maire a superbement répondu : « Vous en connaissez beaucoup vous des maires qui viennent parler à leurs administrés ? », ça a fait clic clac Kodak.


Il avait l'air content de lui le maire, il s'était déplacé, il était à l'écoute. Il n'avait pourtant pas annoncé l'installation de ces places de stationnements. Elles étaient apparues d'un coup, dessinées en un week-end. Le bruit courait que l'aire de jeux allait être détruite. C'était possible, il en avait fait démolir une dans le quartier de la Devèze. « Mais pourquoi avoir misé autant d'argent sur la place Jean Jaurès ? », a ainsi demandé la maman revendicative qui se targuait d'être la première à être allée lui dire son fait au maire après son élection.

 

« C'est nous qui décidons », a lancé un membre de son staff, une femme bon chic bon genre, qui hésitait entre se tenir aux côtés du maire et former un cercle avec ses comparses où marronner et toiser les femmes à la tête ceinte d'un foulard. D'autres soutenaient le maire : « Mais laissez-lui le temps » et regardaient avec mépris les opposants. La tension était palpable. « Facho » a crié la maman à la langue acérée. Le bras de fer habituel a commencé entre les militants d'Esprit Libre et Cultures Solidaires (3) et la garde rapprochée du maire. D'autres encore l'interpellaient, évoquaient l'incongruité de cette décision, tentaient un échange d'arguments vite transformé en dialogue de sourds.


La vérité, c'est que cette scène n'aurait jamais eu lieu si la question des places de parking, mais plus encore de la fonctionnalité des Places de Béziers était élaborée ensemble, entre concitoyens, si de véritables lieux de concertation, de discussion et de décision existaient. Et on ne parle pas de référendum, à peine de démocratie participative, mais d'une vraie gestion collective de la ville. La pauvre satisfaction d'un maire qui se glorifie d'être venu parler à ses administrés est révélatrice d'une conception ancienne et verticale du politique et d'un mépris de classe. C'est place contre place.

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(1) JDB n° 34 du 1er mai 2016.
(2) Raymond Couderc qui a fait 3 mandats sur Béziers.
(3) Associations socioculturelles en butte avec la municipalité.