Elle vient du Libéria où son mari a été tué pendant un épisode de conflit interne. On va dire qu'elle s'appelle Fatou, elle a trois enfants de 14, 10 et 7 ans. Elle a laissé l'aîné dans sa belle-famille au pays et a amené avec elle lors de son long périple les deux plus jeunes.

Par Khan Did

Elle est musulmane, voilée. Elle est douée d'une vive intelligence, d'une incontestable ouverture d'esprit et d'un grand courage. Pour se loger, après un hébergement d'urgence, elle va obtenir d'un office privé d' HLM montpelliérain, appartenant à un grand groupe financier, un logement dans le centre ville de Béziers.C'est un petit immeuble dont la façade est en voie de fissuration mais ne présente pas de signe menaçant. Il y a 8 locataires, dont les problèmes sont convergents.

L'espace est suffisant : cuisine-salle à manger, salle d'eau-WC, deux chambres.
Mais :
- les volets ne ferment pas,
- les huisseries des fenêtres ne sont pas jointives, les courants d'air nettement perceptibles,
- le chauffage électrique impossible en plein hiver, sous peine de factures impossibles à honorer,
- il y a une fuite au pied de la cuvette WC,
- les blattes fourmillent et vont manger les fils de la machine à laver, envahir les réserves de provisions, jaillir de l'ouverture des tiroirs et se promener la nuit sur le visage des enfants, perturbant leur sommeil et déclenchant des réactions allergiques (même problème à tous les étages),
- l'immeuble étant dans le périmètre du saturnisme (problèmes de santé induits par une intoxication par le plomb, en général issu des vieilles peintures dégradées) (1), l'enquête montre la présence de plomb dans la peinture de la rampe d'escalier et celle des balcons.

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A Béziers, on rappelle qu'il y a 7 000 logements vides, dont 3000 en centre ville, taux de vacance de 16,5 %, soit la deuxième ville de France.

Que va faire le bailleur ?


- la rampe d'escalier est repeinte,
- les locataires qui en ont un sont sommés d'interdire le balcon à leurs enfants,
- la cuvette des WC sera réparée au bout d'un an et de nombreuses lettres recommandées,
- les volets et huisseries seront laissées en l'état, apparemment les exigences des locataires sont excessives,
- pour les blattes, on assiste à un chassé-croisé de désistements entre le bailleur, la DDASS (direction départementale de l'action sanitaire et sociale, contrôleur de la salubrité) et le service d'hygiène de la ville. Apparemment, c'est au locataire d'assumer l'éradication des parasites, mission impossible puisque ceux-ci empruntent les conduites.

Fatou frappe à toutes les portes, unions de consommateurs, dispositif DALO (2) pour trouver un autre logement, d'autres offices HLM, en vain. On lui répond que son logement est indécent (sic) mais que c'est une affaire entre le bailleur et elle. Or, il a oublié de lui laisser l'état des lieux d'entrée et restera sourd à ses requêtes, sauf sur intervention d'un travailleur social un peu énergique, au bout d'un an pour les WC. On lui répond que son logement n'est pas insalubre, délicate nuance, c'est-à-dire que plafonds et planchers ne menacent pas de s'écrouler, ce qui mettrait en jeu les pouvoirs de police du maire et l'interpellation du préfet.
Elle est obligée de rester, redoutant d'être rejetée à la rue avec ses enfants, dont la scolarité est brillante, et qui sont son espoir.

La solution viendra de connaissances qui lui trouvent à Paris un logement correct et un CDI, ce qui lui permet de faire venir son fils aîné, lui aussi élève assidu, et de prendre un nouveau départ.

Combien de familles précaires se trouvent dans cette situation qui affecte non seulement les logements des marchands de sommeil mais même des logements HLM ici ?

Combien ne peuvent se chauffer l'hiver car ils ne peuvent payer les factures d'électricité, aucune rénovation n'incluant l'isolation thermique et le chauffage électrique étant le plus faible en investissement pour le bailleur ?

Combien de familles ne se lancent pas dans des réclamations parce qu'elles ne savent pas comment faire et qu'elles redoutent avant tout, compte tenu de leur fragilité, de se retrouver à la rue ? Bien entendu, les bailleurs sont tenus d'assurer la dignité de leur bien locatif mais, ne serait-ce que s'ils acceptaient de faire les travaux, le locataire serait-il relogé pour autant ?

Le sénateur-maire Couderc, interrogé à ce sujet, avait promis qu'il préparait une loi faisant obligation aux bailleurs de subir une visite de conformité avant de louer leur bien sous peine de ne plus toucher les APL (allocation personnalisée de location) des Caisses d'Allocation Familiale...verba volent !

Le maire actuel avait bruyamment promis dans un numéro du JDB de « ne pas laisser tomber les pauvres mal logés ». Seul résultat : la définition d'un périmètre du centre-ville où sont refusés les logements sociaux pour que « le luxe revienne à Béziers » (3).

Compte tenu de la pauvreté et du chômage locaux qui font de Béziers la 17° ville la plus pauvre de France, la dixième pour le taux de chômage, ces propos laissent amer et indigné...

 

Mais l'État et les collectivités font montre de la même hypocrisie.

 


Dès 1945, puis à la suite du vibrant plaidoyer de l'Abbé Pierre à l'Assemblée Nationale en 1956, puis avec la loi Quillot en 1982, puis la loi SRU (solidarité renouvellement urbain) de 2000, imposant 20 % de logements sociaux, puis la loi DALO (droit au logement opposable) en 2007, devant réquisitionner ou taxer les logements vides et réglementer les expulsions locatives, puis la loi ALUR (Accès au Logement et Urbanisme Rénové) de 2014 censée réglementer les prix locatifs, et transférant aux communautés de communes les compétences du PLU (Plan Local d'Urbanisme), il ne devait plus y avoir de non ou mal logés.


Exemple d'hypocrisie : il existe une commission départementale de médiation du logement pouvant interpeller le préfet pour débloquer des logements d'urgence. Si la demande n'est pas satisfaite, le requérant peut engager un recours contentieux (payant) en cas d'absence de domicile ou de menace d'expulsion imminente après un délai défini en 2012 comme « anormalement long » d'accès au logement. No comment.


Les procédures d'expulsions illégales « musclées » se multiplient (cf une locataire du 17° arrondissement de Paris récemment), sans aucune des sanctions promises par la loi.

L'empilement des dispositifs et leur multiplication témoigne de leur inefficacité :


- Il y a en France 4 millions de sans-logis, soit hébergés par des tiers, soit SDF : 86 000 recensés, 548 000 en hébergement précaire (hôtels, camping, roulottes, voire voitures...), soit en logements insalubres : 2 millions 200 000 et 13 000 places vides en HLM.


- Dans l'Hérault, il y avait 37 900 logements « potentiellement indignes » soit 12 % des résidences principales en 2007 (source : ANAH, agence nationale d'aménagement de l'habitat)


- Le logement social ne suit pas : les villes riches préfèrent payer des amendes plutôt qu'imposer à leur population BCBG la -pouah- mixité sociale, à laquelle le maire de Béziers a affirmé d'ailleurs en public ne pas croire. Le déficit est de 100 000 par an, la Fondation Abbé Pierre fait état de 5 300 logements « très sociaux » c'est à dire à faibles charges de fonctionnement construits en 2016. Les bailleurs privés « sociaux » offraient 33 000 logements de 2006 à 2010, et se sont rétractés ensuite entre 2010 et 2017 à 5 000.

Enfin, son projet : « le logement d'abord » pour les SDF, sans passer par la case hébergements d'urgence, à été retoqué.

A Béziers, on rappelle qu'il y a 7 000 logements vides, dont 3000 en centre ville, taux de vacance de 16,5 %, soit la deuxième ville de France.
Malgré la tonitruante injection de 40 000 euros de l'État pour la rénovation de la Devèze et du centre-ville, on voit surtout se rénover les façades et se profiler une refonte de la place Jean-Jaurès, que le maire aura le plaisir de contempler de ses fenêtres...

Or, il est clairement établi que qualité du logement, santé et employabilité sont étroitement liés. De plus, logement décent, bien-être et résultats économiques sont parallèles (indicateurs OCDE mai 2016). Il faudra en informer d'urgence le maire de Béziers et bien d'autres...

Qu'est-ce qui retient les décideurs de montrer la volonté politique de faire accéder les gens à un droit élémentaire, vital, facteur de bien-être et de développement économique ?

Deux citations pour finir :


« J'appelle dignité la qualité au nom de laquelle une communauté humaine se fixe le devoir de respecter les êtres, y compris ceux qui sont dans l'impossibilité de réclamer leurs droits. ». Axel Khan in "Un type bien ne fait pas ça".
« Chaque fois qu'on refuse un milliard pour le logement, ce sont dix milliards qu'on prépare pour les tribunaux, les prisons et les asiles de fous .» Abbé Pierre in "Pensées inédites pour un monde plus juste".

(1) il s'agit globalement du centre ancien de Béziers
(2) droit au logement opposable
(3) allées Paul Riquet et place Jean Jaurès et alentours, place du Forum et alentours et Acropole (Palais des Evêques, ancienne Maison d'Arrêt) et alentours.