Aurais-je embrassé une carrière d'aventurière si Jeanne d'Arc n'avait pas existé ? Au panthéon de mes héros d'écolière, une femme chef de guerre surpassant tous les hommes et forçant leur respect, ça ne courait pas les manuels d'Histoire.

Cette Athéna médiévale était pour moi une source d'inspiration autant qu'un mystère. Était-elle folle ? Était-elle géniale ? Était-elle les deux à la fois ? Les médecins et les historiens d'aujourd'hui semblent s'accorder sur la troisième alternative. Quoi qu'il en soit, ma mission ce soir s'annonce excitante : j'enfile une robe de soirée pour faire honneur à mon héroïne et je file au théâtre de Béziers écouter la conférence de Philippe de Villiers pour la promotion de son livre Le roman de Jeanne d'Arc.

Conférence Philippe de Villiers à Béziers

 

À l'approche du centre-ville, je suis surprise de voir le nombre de véhicules de police stationnés aux alentours. Une émeute est-elle à craindre ? Sur le parvis du théâtre, quelques manifestants sont rassemblés. Certains distribuent des pinces à linge à porter au revers du manteau en signe de désapprobation, d'autres distribuent des bises et des poignées de mains. Mon attention est attirée par un homme debout immobile et silencieux qui porte une pancarte : « Béziers musèle la parole, Béziers musèle la parole, Béziers musèle la parole », peut-on y lire de multiples fois. Une caméra de télévision s'attarde sur lui. Non loin de là, un jeune homme commence à prononcer un discours à voix nue, expliquant que la République est menacée à Béziers.

Une émeute est-elle à craindre ?

Il est temps d'entrer dans le théâtre. La pince à linge qui ornait mon manteau glisse dans ma poche, et lorsque je me présente sur le seuil, un préposé (vigile ? ouvreur ?) me tend un ticket en signe de bienvenue. Un jeune homme moins pâle que moi est accueilli plus froidement : « Vous avez un ticket ? » lui demande l'agent. « Euh je ne savais pas qu'il en fallait un... » bredouille l'interpelé en retirant son bonnet, « ...mais apparemment vous en distribuez, non ? » ajoute-t-il en désignant le carnet. L'agent détache l'indispensable rectangle de papier et le lui tend de mauvaise grâce. Je poursuis ma route, en quête d'une place. Le parterre et le premier balcon sont complets, m'indique une ouvreuse, mais vous serez très bien au second. En effet, j'y trouve un petit coin tranquille et discret dans le fond. Une mission dans un fauteuil de velours : what else ?

L'événement étant organisé par la municipalité, le maire prononce un discours d'introduction. Il annonce tout d'abord que l'auteur du Roman de Jeanne d'Arc parlera environ une heure et qu'il n'y aura pas de questions du public. Il dit ensuite combien il est heureux de recevoir à Béziers son ami Philippe de Villiers, un homme qu'il admire parce qu'il est admirable (applaudissements). Et il est bien placé, le maire de Béziers, pour savoir qui est admirable ou pas parce que, comme il le rappelle à cette occasion, il a beaucoup sillonné le globe dans sa vie. Philippe de Villiers est un OVNI dans le paysage politique français, analyse-t-il, souvent incompris et moqué, alors qu'en fait il vient juste d'un autre monde, un monde supérieur d'où il puise une supériorité qui ne s'achète pas et qui s'appelle... un supplément d'âme (oups, j'aurais eu faux, je croyais qu'il allait dire « l'aristocratie ») Et il faut bien cela pour être à la fois un poète et un créateur (oups, j'aurais eu faux, je croyais que tous les poètes étaient des créateurs). Au premier rang du deuxième balcon, une jeune femme éclate de rire.

Imperturbable, le maire de Béziers présente une rapide biographie de son invité. « En plus de mener ses carrières d'homme politique et de fonctionnaire, Philippe de Villiers a également créé le Puy du Fou, une œuvre unique connue sur les cinq continents. Il a de plus entrepris la rédaction d'un cycle de romans historiques qui renvoient le lecteur aux racines de notre pays. Et en ces temps de grande confusion, dire qu'un pays est le nôtre c'est refuser que sa culture et sa civilisation changent de substance, et ceux qui ne sont pas d'accord avec ça sont des gens qui n'aiment pas leur pays. L'Histoire de la France n'a pas commencé en 1789. Avant cette date, il y a eu des rois, des chevaliers et des artistes qui ont fait la France, et parmi eux Jeanne d'Arc, dont Philippe de Villiers vient ce soir nous conter la « belle histoire » (selon les mots du philosophe Alain). Applaudissements nourris.

Au premier rang du deuxième balcon, une jeune femme éclate de rire.

Philippe de Villiers est très heureux d'être ici à Béziers et d'y retrouver son vieil ami Jean-François Corbière1 et son épouse Marie-Laure, car depuis la lointaine époque des combats politiques menés ensemble, l'orateur a changé de vie. Sur un rythme de parole étrangement lent et un ton particulièrement monocorde, il se confie : la politique lui semble aujourd'hui un cloaque, une piscine sanguinolente où s'agitent et se chamaillent des caïmans et des crocodiles. Des applaudissements saluent la métaphore (ou le déclin de la vie politique, je ne sais pas...) tandis que la jeune femme du premier rang éclate à nouveau de rire.

pdv2Plus de politique donc, mais de la « métapolitique » : telle est la nouvelle vie de Philippe de Villiers. Et avant d'entrer dans le vif du sujet, il voudrait nous parler d'un autre de ses amis : Robert Ménard. Ce dernier est venu un soir, les larmes aux yeux, féliciter notre conférencier pour le Puy du Fou qui donne envie d'être Français. Ce soir-là, le futur maire de Béziers avoua que dans l'état où se trouvait notre pays, il envisageait comme un devoir de se lancer en politique. Voilà un homme désintéressé qui agira pour le bien commun, a confié à sa femme dès le lendemain notre métapoliticien. Et de citer Saint Thomas d'Aquin : « Le pouvoir est un service, un sacrifice, pas une consommation. » Aujourd'hui, poursuit-il, à Paris et en Vendée, on connaît le maire de Béziers, et il a une belle réputation.  Applaudissements.

Moi je ne suis pas du genre à casser les ambiances, alors je ne dis rien. Mais je vais souvent à Paris pour mon travail et parfois ailleurs en France pour mes vacances. J'ai toujours été fière de dire et de décrire d'où je viens et comme c'est beau. Or depuis quelques temps, quand je révèle aux gens que je viens de Béziers... comment dire ? Mieux vaut éviter le sujet.

« Voir Béziers et mourir », poursuit l'invité du maire, avant de s'exhorter lui-même à la brièveté, car les Biterrois ont la réputation de se coucher à neuf heures et il est déjà huit heures vingt. Il craint s'il ne se dépêche, que les têtes bientôt ne s'inclinent sur les poitrines ! Il revient donc à son sujet. S'il écrit, c'est pour les jeunes générations qui ne connaissent plus l'Histoire de France parce qu'on ne leur apprend plus rien. Car écrire est un acte d'amour, une dette envers ses parents pour une enfance heureuse, une dette envers ses ancêtres vendéens qui ont beaucoup donné pour le roi et la liberté2, et une dette envers la France. Ainsi a-t-il voulu rédiger une trilogie sur la Résistance avec la vie de Charette3, la Tempérance avec la vie de Saint Louis4, et puis l'Espérance, avec la vie de Jeanne d'Arc. Il a écrit ces livres à la première personne, un choix qui lui valut quelques remarques de sa pieuse épouse : « Toi dans la peau d'un saint ? Toi, dans la peau d'une pucelle ??? » Rires. Mais sur les traces de ladite pucelle, l'auteur est irradié par elle : « Elle tenait la plume et j'écrivais. »

quand je révèle aux gens que je viens de Béziers...
comment dire ? Mieux vaut éviter le sujet.

Jeanne d'Arc est née pour l'épiphanie. Nous pourrons y penser, dit-il, le 6 janvier prochain, lorsque le maire viendra déposer les figurines des rois mages à la crèche de Béziers. Tonnerre d'applaudissements. Au premier rang du deuxième balcon, la rieuse et une de ses voisines huent à pleins poumons. Autour d'elles les gens s'énervent : « Vous vous taisez ! Non mais ça va pas !!! » crie une dame.

Pendant ce temps Philippe de Villiers se paye la fiole du Président du Conseil Général de Vendée qui a retiré la crèche du hall de son bâtiment dans le quart d'heure qui a suivi la décision de justice, et l'a remplacée par une plante verte, ce nul. Alors que le maire de Béziers, lui, a maintenu sa crèche, ce héros.
« Il est hors la loi, lance la jeune femme du premier rang !
- Quelle loi ? riposte un monsieur assis non loin d'elle.
- La loi de 1905, répond la jeune femme.
- Vous sortez, crie la dame de tout à l'heure ! Sortez-les !!!
- Elles emmerdent, ajoute un monsieur ! »
Pendant ce temps Philippe de Villiers salue la crèche de la mairie de Béziers rebaptisée pour l'occasion « crèche de la Résistance et de la Civilisation ». Certains applaudissent, d'autres huent, et l'ambiance est devenue incroyablement tendue.

Le récit reprend tout de lenteur monocorde. « Elles ne connaissent même pas leur propre Histoire ces connes », déplore un spectateur assis à côté de moi, et dans la bouche de qui les gros mots sonnent comme l'apanage des grandes occasions. Quand même, je me dis, pour des connes qui ne connaissent même pas leur propre Histoire, elles sont capables de citer la loi de 1905...

Moi en tout cas, j'aime bien l'Histoire, surtout celle de ma ville, parce que j'étais au collège puis au lycée Henri IV de Béziers, et que j'y ai eu de bons professeurs. Et aussi j'ai lu, dans l'Histoire de Béziers par Jean Sagnes de l'université de Perpignan6 qu'en 1418, notre ville, qui décidément n'aimait pas beaucoup les rois de France, avait choisi le camp des Bourguignons, c'est-à-dire le camp des ennemis du Dauphin, le camp qui était contre Jeanne d'Arc, quoi. La ville fut alors assiégée et pillée, la population massacrée, et les édifices religieux détruits, pour apprendre aux Biterrois qui c'est qui commande.
Deux siècles plus tôt, en 1209, les Biterrois avaient déjà été tous tués pour que Dieu reconnaisse les siens, à cause d'une croisade menée par le Pape et le roi de France - il faut dire qu'à l'époque les catholiques de Béziers vivaient paisiblement avec les juifs, les cathares et les vaudois de la ville au lieu de les brûler vifs, tout de même ça ne se fait pas.
Pourtant, encore avant, au VIIIème siècle, Charles Martel avait déjà expliqué aux Biterrois, en les massacrant consciencieusement, qu'ils avaient tort de vivre en bonne entente avec les Musulmans venus d'Espagne.
Rien à faire : même lors du massacre de la Saint-Barthélémy7 en 1572, pas moyen de trouver un Biterrois disposé à assassiner les protestants de la ville. Résultat, aucun mort à Béziers : vous appelez ça une Saint-Barthélémy vous ?
Il a raison le monsieur du public, et puis Philippe de Villiers aussi, rappelons-nous notre Histoire et nos racines. Ici à Béziers, nos ancêtres nous ont légué un noble héritage : en occitan, cela s'appelle la convivencia. En français, on pourrait dire : la laïcité...

Le récit monocorde se poursuit. Non loin de moi, un couple de retraités s'est endormi à demi enlacé. Plan large : beaucoup d'yeux qui se ferment et de mentons qui basculent, réalisant les craintes du conteur averti. Moi-même je peine à rester concentrée. C'est alors que ma poche se met à vibrer : j'ai reçu un texto.

l'ambiance est devenue incroyablement tendue.

Copine - Hello, tu fais quoi ce soir ?
Moi - Conférence Philippe de Villiers.
Copine - ????????
Moi – Sur Jeanne d'Arc.
Copine – Qui que vous soyez rendez IMMÉDIATEMENT ce téléphone à sa propriétaire sinon J'APPELLE LA POLICE !!!!
Moi – Du calme Chouquette, c'est bien moi. Suis en mission.
Copine – En mission, c'est-à-dire ? Tu as entendu des voix qui t'ont dit d'aller à une conférence de Philippe de Villiers ???
Moi – J'aurais pas dû les écouter.
Copine – Si tu m'avais demandé je t'aurais dit. Il raconte quoi ?
Moi – La vie de Jeanne d'Arc. Tout le monde roupille.
Copine – Tire-toi de là et viens boire un coup. De toute façon à la fin elle brûle.
Moi – Si en plus tu me spoiles la fin !!!
Copine – On a du très bon muscat.
Moi – Vade retro : suis incorruptible.
Copine – AHAHAHAHAHAH
Copine – Maso plutôt.
Copine – Ou sainte.
Moi – C'est bon de se sentir soutenue...
Copine – On trinque à ta sainteté, ma Loutre !
Copine – Bisous bisous

À nouveau seule face à Jeanne d'Arc. La fière et vive guerrière a été cernée, arrêtée, bafouée, traînée de prison en prison. Elle savait que cela arriverait. Ses voix le lui avaient dit. Elle ne s'effraie pas. Mais très vite elle comprend qu'elle n'est pas prisonnière de guerre : elle est accusée de sorcellerie. À ce titre elle est enfermée dans une cage de fer – ben oui, on sait jamais, les sorcières ça s'envole... Après de longs mois ainsi entravée, elle peut espérer un procès. Procès politique (pour discréditer le Dauphin il faut confondre Jeanne) et procès religieux (on lui reproche d'avoir pris l'habit d'homme, d'entendre des voix venant de Satan, et de ne pas se soumettre à l'Église terrestre).

Dégage !!!!

crobardSoudain j'entends des voix moi aussi : quelqu'un – une voix d'homme – crie des mots indistincts depuis le premier balcon ou peut-être le parterre. Très distinctement cette fois une voix de stentor lui répond :
« Dégage !!!!
- Plus fort on n'entend pas, crie alors la rieuse du premier rang !
- C'est pas possible, s'insurge une dame qui se réveille en sursaut à côté de moi !
D'en bas nous parviennent les sons d'une engueulade dont on ne comprend pas le sujet. Des cris s'ajoutent aux cris :
- C'est vous les fachos !!!
- Fachos ! Fachos !
- Taisez-vous ! Taisez-vous !
- Dehors ! Dehors !
- Fachos !
- Bravo, crie la jeune femme du premier rang !!!
- Vous foutez le camp, lui assène une spectatrice, vous êtes conne ma pauvre, vous êtes conne !!!!
- Mais pourquoi vous m'insultez ?
- Sortez ! Sortez ! Sortez !
- Vous n'écoutez pas alors sortez, renchérit son voisin !
- Mais j'écoute, et je ne vous insulte pas ! Ça m'intéresse ! J'écoute !
- Vous nous embêtez ! Vous n'avez pas le droit ! On est en démocratie soi-disant ! Foutez le camp !!!
- C'est LEUR démocratie, précise son voisin... »
Le calme revient à peu près. Mais autour de moi, tout le monde est prêt à en découdre. Je me tasse au fond de mon siège, assez tendue. Le conférencier essaie de reprendre la parole, lorsque des huées montent à nouveau de l'étage inférieur.
« C'est à cause de ça que la France est ingouvernable, lance-t-il depuis la scène ! Il y a des gens comme ça qui sont des terroristes et des fascistes !
- Bravo, hurle la salle !!!!
- Hou ! Hou ! crient les deux jeunes femmes du premier rang.
- Vous allez sortir ! Vous allez sortir !
Les cris viennent maintenant de partout dans la salle. À notre étage, un grand costaud se lève en annonçant : - Je vais les faire sortir moi ! » et il commence à saisir l'une des deux jeunes femmes par les épaules.
Là j'ai peur. Je crie :
- Non ! Vous ne pouvez pas faire ça ! Elles ne vous ont rien fait ! » Mais cela ne sert qu'à m'attirer des regards réprobateurs.
«  Qu'elle ferme sa gueule ! » crie un monsieur par ailleurs élégant, sans que je sache si c'est à moi qu'il s'adresse.
Cela crie. Cela siffle. « De-hors ! De-hors ! De-hors ! » scande la foule. Lorsque les policiers municipaux arrivent, je suis presque soulagée qu'ils fassent lever les deux jeunes femmes et les raccompagnent à l'extérieur. Un jeune homme qui était assis à côté d'elles est expulsé lui aussi. C'est ainsi qu'ils sortent tous les trois, sous les huées de la foule surexcitée.

il y a manifestement aussi une intervention des forces de l'ordre

Pourtant, ils n'ont rien fait : ni insulté, ni violenté, ni même troublé la conférence. Le garçon ne s'est même pas manifesté. Les filles ont simplement hué quand la majorité applaudissait, et applaudi quand la majorité huait. Par moments elles ont ri quand les autres ne riaient pas. Ce sont elles qui ont été insultées. Elles qui ont été violentées. Et pour finir ce sont elles que l'on met dehors sous les huées, leur évitant d'être lynchées. Au fond de mon siège, je suis sidérée. Cela se passe ici, à Béziers, dans ce théâtre que j'aime, en ce moment, devant mes yeux.

À l'étage inférieur il y a manifestement aussi une intervention des forces de l'ordre, mais d'ici je ne peux rien voir. Cela crie encore : « De-hors ! De-hors ! De-hors ! »

« C'est eux les fascistes », commente ma voisine en me regardant de travers. Son mari approuve. Le grand costaud fait rouler une dernière fois ses larges épaules avant de se rassoir à quelques sièges de moi. Gloups !

Philippe de Villiers a repris la parole : « Le fait que cette conférence soit ainsi troublée par des gens qui n'ont pas de conscience et pas de culture est un signe des temps, affirme-t-il. J'invite chacun d'entre vous à ne plus avoir peur : il faut affronter ces gens-là, comme vous venez de le faire ! Ces gens-là c'est eux ou nous. Ils veulent notre peau ! Ce qu'on représente nous, c'est le peuple français, c'est l'âme de la France, et eux ils ne veulent pas qu'on parle de Jeanne d'Arc, ils ne veulent pas qu'on parle de Saint-Louis, ils ne veulent pas qu'on parle de la France ! Eux ils veulent fabriquer des petits hommes consommateurs, asexués, apatrides, hermaphrodites ! Alors dehors ! Si Jeanne d'Arc était là, vous savez ce qu'elle ferait ? Elle nettoierait les banlieues ! Et s'il faut un martyr, je suis volontaire ! »
Chaque phrase est ponctuée par une salve d'applaudissements intenses.

Enfin l'orateur et la salle se calment, le récit reprend son cours. Moi je n'écoute plus. Je me demande qui sont « ces gens-là » que notre orateur appelle à « affronter » voire « nettoyer » ? Ceux qui ne pensent pas comme lui ? Ceux qui rigolent quand il ne faut pas ? Ceux qui n'ont pas les bonnes croyances ? Est-ce que je fais partie, moi, de « ces gens-là » ? Le grand costaud et ses copains ont l'air de le penser, à la façon dont ils me surveillent du coin de l'œil maintenant. J'entends ces mots résonner dans ma tête : « affronter », « eux ou nous », « nettoyer », « martyrs »... À Béziers, ces mots-là prononcés par des fanatiques envoyés du Pape ont déjà fait des milliers de morts il y a huit cents ans. Qui s'en souvient encore ? Et combien de morts pour toutes les guerres saintes, croisades et djihads du monde ?

Je pense aux deux jeunes femmes qui ont été jetées dehors. Que ressent-on quand on est à leur place ? Sont-elles un « signe des temps » comme l'orateur le prétend ? Me revient le titre du film de Jean Carmé tourné pendant la Seconde Guerre Mondiale : Les enfants du paradis. Jacques Prévert en écrivit les dialogues. Le paradis en question n'est pas celui du ciel, mais celui du théâtre : le poulailler, le dernier balcon, les places du petit peuple. Là, selon le poète, se trouve le vrai public, celui qui réagit, celui qui participe, celui qui est le plus exigeant. Prévert voulait lui rendre hommage. À mon tour de rendre hommage aux dignes filles du paradis qui ont assumé et exprimé leurs désaccords ce soir. Si vous me lisez, chères compagnes d'infortune, sachez que ce récit vous est dédié.

Après la fin de la conférence, je sors du théâtre un peu sonnée. Dans les escaliers se préparent déjà les réécritures de l'histoire que l'on trouvera demain sur internet : ce n'étaient pas des gens de Béziers, c'était une bande d'arabes...
Il faut voir le bon côté des choses : je suis toujours en vie. Et ma copine Chouquette a du très bon muscat !

À bientôt à Béziers

(1) Adjoint chargé des finances de la précédente majorité municipale menée par Raymond Couderc.
(2) De 1793 à 1800, la Vendée prend les armes contre la Révolution Française, déclenchant une véritable guerre civile.
(3) Le baron François Athanase Charette de la Contrie participe au soulèvement de la Vendée dès 1793 à la tête de l'armée catholique royaliste. Il est fusillé en 1796. Son souvenir est encore très vivace en Vendée.
(4) Louis IX, dit Saint Louis, est roi de France de 1226 à 1270. Fils de Louis VIII et de Blanche de Castille. Il organise la justice royale et favorise le développement de l'Université. Sur le plan extérieur, il mène deux croisades et meurt de la Peste à Tunis au cours de la deuxième. Il est canonisé par le Pape Boniface VIII en 1297.
(5) Loi du 9 décembre 1905 dite de séparation des Églises et de l'État. Remplace le régime du concordat. Par cette loi l'État se désengage des affaires religieuses et affirme la liberté de conscience en garantissant le libre exercice de tous les cultes. L'article 28 interdit d'élever ou d'apposer des signes ou emblèmes religieux sur les bâtiments publics. Cette loi est toujours en vigueur en France. Elle fêtera ses 110 ans le 9 décembre 2015.
(6) Éditions Privat collection dirigée par Bartholomé Bennassar, François Lebrun et Jean Santou, professeurs des universités de Toulouse et Rennes
(7) Épisode tragique des guerres de religions du XVIème siècle, le massacre de la Saint-Barthélémy est déclenché à Paris le 24 août 1572 et se propage dans plusieurs villes de France les jours suivants. Entre 10 000 et 30 000 protestants sont massacrés en France en quelques jours, à la suite de quoi le roi interdit le culte protestant en France.