Vous n'êtes pas sur le répondeur de la star du Titanic (1) mais en chemin pour la réunion publique du 27 novembre 2014 où le maire de Béziers parle à ses administrés. Point de naufrage et point de roi du monde au programme ce soir, mais un premier bilan de ce qui a été fait et de ce qui va l'être pour sauver notre ville.

Devinez qui s'y colle pour En vie à Béziers ? J'ai dit oui parce que j'aime bien les missions qui ont un nom de code sexy...

Opération solo ce soir pour votre envoyée spéciale qui grimpe d'un pas décidé l'escalier vers la grande salle du palais des congrès. Le seuil franchi, un doute m'étreint : suis-je au bon endroit ? Ou bien suis-je à un meeting d'Amnesty International ? Sur ma gauche, une longue table a été installée sur laquelle de nombreuses personnes signent des pétitions avec des mines indignées. Je m'approche : « Pétition eau trop chère » peut-on lire sur les feuilles qui circulent, et en dessous une incitation à soutenir l'action de la commune pour faire baisser le prix de l'eau, ainsi qu'à indiquer ses coordonnées postales, téléphoniques et électroniques accompagnées d'une signature :
- Vous avez signé la pétition, me demande aimablement une employée municipale en me tendant un stylo ?
- Oui, c'est fait, je mens avec un grand sourire, et je m'en vais plus loin, en quête d'une place où me faire oublier.

MauraneRobertLes sièges étant tous occupés, j'opte pour un stationnement latéral debout, d'où la scène sera bien visible. Et pour me donner une contenance, je feuillette le nouveau numéro du bulletin municipal qui m'a été remis à l'entrée : « BÉZIERS EAU TROP CHÈRE MAINTENANT SIGNEZ LA PÉTITION » s'inscrit en majuscules sur toute la surface de la couverture, puis le thème se décline sur plusieurs pages. A côté de moi, deux dames ont eu la même idée, mais comme elles sont venues entre copines, elles commentent à voix haute :
- C'est bien ça, de faire baisser le prix de l'eau, il a de bonnes idées quand même !
- Tu as vu ils ont mis la pétition là aussi, et ils disent qu'on peut faire signer les amis !
Les bavardages de mes voisines m'empêchant de bouquiner tranquille, je contemple la scène sur laquelle trône un pupitre encadré par deux alignements de sièges disposés en diagonale.

Tout à coup, une sorte d'animateur surgit muni d'un micro. « Mesdames et Messieurs, annonce-t-il, je vous demande d'accueillir comme il se doit le maire de Béziers : Robeeert Ménaaard !!! » Applaudissements nourris dans le public. Cependant, ce n'est pas le maire qui entre en scène, mais ses adjoints, qui l'un après l'autre se placent le long des sièges en diagonale. Les applaudissements s'essoufflent, puis s'éteignent, et les derniers adjoints entrent en scène dans un silence gêné. Lorsque le premier magistrat paraît pour de bon, les applaudissements reprennent avec intensité.

Le maire remercie et félicite son public pour l'intérêt porté aux affaires de la ville. Il parle de l'amour que l'on peut avoir pour Béziers qui nous a vus grandir et que nous avons vue décroître. Et peu à peu j'ai l'impression qu'il me parle spécialement à moi : oui, à moi qui aime cette ville, qui y suis née, qui y reviens toujours, et qui suis là ce soir, et tous les autres soirs... Peut-être, je me dis, chacun de nous ici ressent cela aussi, exactement au même moment. Quel pouvoir étrange...

Sans transition, l'édile change de ton pour le bilan de ses premiers huit mois d'investiture. Ce soir, il ne se pose plus en fossoyeur de la République comme le 16 octobre dernier (2), mais en élu qui se veut plus démocratique et plus républicain que les autres, entendez par « les autres » ses prédécesseurs à la mairie ou ses homologues de l'agglo, cette bande de patates. Sur 180 promesses de campagne faites, le maire en a déjà tenu, dit-il, plus de quarante – mais il nous en épargne la liste exhaustive.

Il a également beaucoup de projets : installer une fontaine musicale sur la place Jean Jaurès, réaménager l'acropole avec des investisseurs privés, relier les neuf écluses au centre-ville pour attirer les touristes, et puis entretenir les routes et les écoles. Et aussi : faire baisser le prix de l'eau qui est trop élevé à cause du maire de Sauvian, encore un type de l'agglo – je peux vous dire qu'il s'est fait copieusement huer, celui-là !

Le maire nous dit qu'il a besoin de nous, il nous demande d'être des militants de notre ville.

Voilà. Il arrive au terme de son discours. Mais il veut encore nous dire un tout petit mot. Il baisse la voix. Marque une pause. Détache les mots.
« Une ville (silence) ne vaut (silence) QUE (accentuation marquée) par ses habitants (silence), par ce qu'ils sont (silence), par ce qu'ils font. »
Propulsés au centre du discours, nous les habitants, buvons ses paroles. Il nous parle d'amour et de déceptions. D'une ville opulente dont on a fait une mendiante, c'est vrai. Mais rien n'est irrémédiable ! Pour cela il a besoin de nous ! Il a besoin de nous ! Il nous demande d'être des militants de notre ville ! En alertant au moindre problème ! En défendant l'action du maire ! Il nous promet une victoire collective à portée de main ! Changer le monde, cela commence au coin de sa rue ! Béziers nous appelle !
« Avec nous, le changement ce n'est pas maintenant, demain ou jamais, c'est tous les jours, tout le temps !!! »

Tonnerre d'applaudissements.

À côté de moi une dame est au bord des larmes. Moi aussi je suis émue... J'ai envie d'applaudir pour la victoire collective ! Qu'est-ce qui m'en empêche ?

Une voix venue du passé...

« [...] c'est à l'émergence d'une force vive que nous assistons dans ce pays. Une force vive. Les gens se sentent stimulés, on s'en rend compte en marchant dans les rues, en entrant dans les magasins, ils se sont débarrassé de leur désespoir comme on enlève un vieux manteau. Ils n'ont plus honte, ils croient de nouveau à l'avenir. Peut-être va-t-on trouver un moyen pour mettre fin à la misère. Quelque chose – j'ignore quoi – va se produire. On a trouvé un Guide ! Pourtant, prudent, je me dis tout bas : où cela va-t-il nous mener ? Vaincre le désespoir nous engage souvent dans des directions insensées. Naturellement je n'exprime pas mes doutes en public. Puisque je suis désormais un personnage officiel au service du nouveau régime, je clame au contraire ma jubilation sur tous les toits. [...] Plaise à Dieu qu'il soit un chef digne de ce nom et non un ange de la mort. À toi seul, Max, je peux avouer que j'ignore qui il est vraiment. Oui, je l'ignore. Pourtant, je ne perds pas confiance. »(3)

Questions du public.

Plusieurs questions ne trouveront pas de réponse ce soir, car la compétence invoquée relève de l'agglo – ces patates.

Plusieurs interventions seront huées car trop longues ou trop peu compréhensibles.

Florilège parmi ce qu'il reste...

Une dame trouve qu'on ne voit pas assez la police municipale, notamment la nuit. La dame a raison, dit le maire, et c'est bien pour ça qu'il veut augmenter les effectifs et armer les troupes, pardi !

Un monsieur revient sur le problème de l'eau, donnant au maire l'occasion de réaffirmer qu'elle est trop chère et qu'il faut que son prix baisse.

Un autre monsieur veut savoir si la baisse des impôts locaux va perdurer, combien il y a eu de mariages gays cette année (huées dans la foule, sauf une dame non loin de moi se demandant si le monsieur qui pose la question est mal baisé) et y aura-t-il encore un concours d'affiches pour la feria comme cela se faisait les années précédentes ?
Réponses du maire : la baisse des impôts ne peut pas continuer, il y a eu deux ou trois mariages gays, mais comme le maire refuse de s'en occuper lui-même, il ne sait pas exactement (applaudissements), et il n'y aura plus de concours d'affiches pour la féria car le maire veut la réinscrire dans la tradition – enfin pas celle du concours d'affiches, manifestement.

Messe de la feria : on va recommencer, promet le maire.

« Je ne reviens pas sur la messe » glisse l'élu de la République sur un ton malicieux... Rires. « On va recommencer ! » ajoute-t-il, goguenard. Applaudissements nourris. Puis, toujours sur le ton de la complicité taquine : « Et vous avez vu qu'il y a la crèche maintenant... » Rires et applaudissements.

Un monsieur habitant d'un nouveau quartier demande si les transports scolaires desserviront bientôt son lotissement. Encore une question à poser à l'agglo – ces patates !
Mais s'il n'a pas de solution, le maire a tout de même une anecdote : « Malheureusement - ou heureusement -, dit-il, il y a des enfants sur la route de Narbonne qui sont conduits tous les jours à l'école en bus, eux, alors que leurs parents occupent illégalement un bâtiment dont ils devraient être expulsés. Mais ils ne sont pas expulsés parce qu'il y a ce que l'on appelle un diagnostic social. » Ricanements.
Il poursuit : « Résultat des courses : les seuls enfants qu'on va chercher en bus pour les amener à l'école (4), c'est les enfants dont les parents ne respectent pas la loi ! (Huées) On marche sur la tête !!! (applaudissements) Je n'ai rien contre ces enfants mais quand même !!! » Longs applaudissements.
« Mouais, commente une de mes voisines, moi je trouve qu'avec toutes les gamines qui tapinent sur la route de Narbonne, ça fait quand même plaisir de voir un peu des gosses qui attendent le bus de l'école. »

Une jeune femme aimerait savoir combien coûtent les nombreuses campagnes d'affichage et le journal municipal. Réponse : le journal municipal coûte peu d'argent puisqu'il ne sort qu'une fois tous les deux mois. Quant aux affiches, les panneaux appartiennent à la ville et chaque campagne d'affichage coûte exactement 730 euros. Applaudissements.

Une autre jeune femme voudrait savoir ce que le maire compte faire contre le logement indigne et les marchands de sommeil :
« On fait déjà, répond le maire, pas assez mais on fait déjà. Ça ne relève pas que de moi, d'ailleurs, explique-t-il à la dame qui n'a pas l'air convaincue.
- Le maire a le pouvoir de réquisitionner des logements qui sont vides depuis plusieurs années », objecte-t-elle.
La salle s'exaspère. « Il faut faire deux choses, conclut l'édile : mettre de l'argent et développer Béziers (applaudissements) et puis détruire des bâtiments insalubres. »

L'intervention suivante n'est pas une question mais le témoignage d'une Biterroise d'adoption qui n'a pas voté pour l'actuel maire aux dernières élections (huées) mais si c'était à refaire elle voterait pour lui (applaudissements).

Le présentateur du début reparaît avec des « questions des internautes » (Ah bon, on pouvait poser des questions sur internet ?) Première question : « Monsieur le maire, en tant que journaliste, vous avez refondu le journal municipal ce qui à mon avis est une réussite. Mais pourquoi ne sort-il pas tous les mois ? » Pour cet heureux internaute, le maire a une bonne nouvelle : désormais, le bulletin municipal paraîtra tous les quinze jours pour que les citoyens aient droit à l'information (Applaudissements.) Et le surcoût sera financé par la publicité.

Un maraîcher hésite à s'installer aux halles et demande au maire ce qu'il envisage pour les redynamiser. Le maire propose six mois de bail gratuit.

Un autre monsieur voudrait que la police municipale se donne la peine de venir lui dire bonjour quand elle patrouille à proximité de son commerce. Et aussi il en a assez des gamins qui l'insultent. Le maire est bien d'accord, qui distribuerait volontiers quelques gifles aussi, mais devinez à qui on donnerait tort... C'est toute la France qui va à vau l'eau. Et aussi il promet qu'un policier municipal viendra serrer la main du commerçant.

La prise de parole suivante est un éloge du maire lu par un homme au fort accent étranger. Le public s'impatiente...

À l'occasion d'une question laborieuse aux contours imprécis, le maire explique qu'il veut le meilleur pour sa ville et qu'il n'exclut pas de mettre en service une monnaie locale. Il manque à Béziers un maire de l'envergure d'un Georges Frêche, affirme-t-il.

Après plus de deux heures de meeting, l'ambiance s'est peu à peu dégradée dans la salle.

Les intervenants qui bafouillent ou parlent avec un accent exotique sont rapidement hués.

. Plusieurs se disputent la parole. Votre envoyée spéciale a sacrifié la propreté de son pantalon et une part de sa dignité au besoin d'étendre ses jambes au sol, imitée par plusieurs dames à brushings impeccables. Le maire essaie de clore la séance mais beaucoup de mains se lèvent encore. Il est temps de prendre la dernière question qui concerne l'état des écoles. Oui, convient le maire, il faut faire les travaux, mais cela ne saurait suffire : il faut surtout remettre de l'autorité !

Une jeune femme en situation précaire sollicite une ultime question car, seule avec son enfant, elle n'a pas de logement. « Le problème ici, dit le maire, c'est le boulot et les logements. C'est pourquoi on ne peut pas accueillir toute la misère du monde. Ce pays ne peut plus. » Applaudissements. « Je comprends tout à fait que je suis un cas » s'excuse la jeune mère. Mais non mais non, dit le premier magistrat, qui insiste une dernière fois sur la priorité nationale, puis remercie l'assemblée et clôt la rencontre.

Mes camarades cul-par-terre et moi-même nous relevons avec plus ou moins de grâce, et suivons la foule qui se dirige vers la sortie.
« C'était vraiment bien, commente une dame !
- Il parle bien, dit une épouse à son époux.
- Il ne faut pas se laisser embobiner, répond ce dernier. »

Moi je ressens un malaise que l'air du soir ne parvient pas à dissiper. J'essaie de chasser Martin Schulse de ma mémoire mais sa fausse logique me revient par bribes : « Je ne m'interroge pas sur la finalité de notre action : elle est vitale donc elle est bonne. Si elle était mauvaise, elle ne susciterait pas autant d'enthousiasme. » (5)

Allez, je me dis, jusqu'ici tout va bien. Se souvenir c'est être en vie !

Á bientôt à Béziers

(1) Référence à Leonardo Di Caprio, star du film Titanic de James Cameron.
(2) Voir le reportage sur la conférence d'Éric Zemmour le 16 octobre 2014 à Béziers
(3) Kressmann Taylor, Inconnu à cette adresse, 1938. Extrait de la lettre du 25 mars 1933 de Martin Schulse à Max Eisenstein, Shloss Rantzenburg, Munich, Allemagne.
(4) L'association ABCR qui œuvre pour la scolarisation des enfants marginalisés a mis en œuvre un dispositif favorisant l'intégration et la scolarisation des enfants de familles qui squattent un bâtiment abandonné à proximité de la ville.
(5) Kressmann Taylor, Inconnu à cette adresse, 1938. Extrait de la lettre du 18 août 1933 de Martin Schulse à Max Eisenstein, Shloss Rantzenburg, Munich, Allemagne.