Ça devait bien finir par arriver : aujourd’hui lundi 9 novembre 2015, tout le monde m’a laissée tomber.

Par Maurane Bob

Chouquette avait poney, mon amoureux avait piscine, et votre pauvre Maurane Bob solitaire se dirige vers le Palais des congrès où Philippe de Villiers vient présenter, aux frais du contribuable biterrois, son dernier livre intitulé « Le moment est venu de dire ce que j'ai vu. »

« J’aurais âââdoré venir avec toi, ma Bobinette, mais là vraiment c’est pas possible, a assuré Chouquette.
Venir avec toi écouter de Villiers ? Mais tu trouves pas que la vie est suffisamment pleine d’emmerdements comme ça ?, a demandé mon amoureux. »  

 

Heureusement la Mairie a tout prévu pour meubler notre attente

Je ne vous cache pas que je chemine avec une légère appréhension.L’année dernière à la même époque, Philippe de Villiers était déjà venu à Béziers nous vendre son roman sur Jeanne D’Arc et ça s’était plutôt mal passé. Dans le public, deux jeunes femmes et un jeune homme ont failli se faire lyncher sous mes yeux par la foule et ont été mis dehors par les forces de l’ordre. J’ai moi-même été prise à partie parce que j’essayais d’empêcher le lynchage. Un souvenir d’une rare violence…

J’arrive avenue Saint-Saëns. Devant le Palais des congrès, des militants d’un parti d’extrême droite dont j’ignorais jusqu’à l’existence distribuent des tracts en vue des élections régionales. A l’intérieur, les présentoirs regorgent d’exemplaires du « Journal de Béziers » en couverture duquel une photo retouchée de réfugiés syriens suggère qu’ils font tout ce chemin pour toucher les allocs à Béziers.

C’est la petite salle du bas qui a été ouverte au public pour l’occasion, et comme elle est trop petite, des chaises ont été disposées dans le hall, en face d’un écran de télévision. Elles sont déjà toutes occupées, heureusement je trouve un petit recoin contre un mur. Autour de moi les hommes sont assis par terre, mais leurs femmes, plus exigeantes question dignité, ou plus empêtrées dans leurs jupes droites, restent debout malgré les escarpins. Votre intrépide reporter, n’ayant aucune excuse vu qu’elle porte des baskets, se sent obligée de ne pas démériter au milieu des courageuses stilettistes, et reste plantée sur ses deux jambes en regrettant déjà d’être venue.

Heureusement la Mairie a tout prévu pour meubler notre attente. L’écran de télévision s’allume et diffuse un petit film qui s’adresse à des martiens, leur expliquant ce que c’est que d’« être français ». Lorsque la voix off récite : « Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne » la salle manifeste son enthousiasme par des applaudissements nourris. A mes pieds un quinquagénaire dégarni se marre et crie : « Bien dit ! Bravo ! »

Sur la culture grecque et latine, l’occitane biterroise qui vous parle n’a rien à redire. Sur la question de la religion, la voix off du film ne semble pas être au courant que depuis le 9 décembre 1905, la République garantit la liberté de conscience à tous les français, et que la religion n’est plus une affaire nationale. Cela fait donc 110 ans que nous sommes un peuple laïc, mais l’info n’a pas dû arriver jusqu’ici encore…Quant à l’histoire des races, depuis que la génétique existe, de nombreuses études scientifiques ont montré qu’il n’y a pas de races humaines scientifiquement observables comme il y a des races de chiens.

Mais il se trouve encore des gens pour remettre ça sur le tapis, comme si un labrador noir était fondamentalement différent d’un labrador blanc. Moi en tout cas, avec ma face de comprimé effervescent, je suis tranquille si les martiens débarquent. Mais le monsieur d’en bas, avec sa tonsure couleur pain d’épices, il ferait mieux de s’inquiéter au lieu d’applaudir…

Après le petit film, la télévision montre à nouveau la scène sur laquelle le maire de Béziers a pris place en compagnie de son invité. C’est le moment tant attendu du petit discours d’introduction. Le maire présente l’auteur de « Le moment est venu de dire ce que j’ai vu » comme le témoin d’un monde qui se meurt : celui de la politique. Déchéance, mensonge, vanité, néant intellectuel, cynisme, soif de pouvoir, médiocrité…

 

Il faisait de la politique comme un sacrifice

Le champ lexical de la nullité oppose la classe politique actuelle à l’idée d’un « vrai chef » que notre maire appelle de ses vœux. Mais le livre présenté ce soir fait en réalité notre procès à tous car il n’y a pas de dupeurs sans dupés. Il appartient donc aux dupés (nous) de prendre immédiatement leurs responsabilités en s’engageant, et ici à Béziers, Philippe de Villiers peut mesurer à quel point les gens sont prêts à entendre son appel.

La France a besoin de TOUS les français, mais parmi TOUS les français il y en a de plus nécessaires que d’autres comme Philippe de Villiers : « Il n’y aura pas de victoire sans rassemblement et il n’y aura pas de rassemblement sans que tu en sois. » Applaudissements.

Sur cette conclusion façon meeting politique, notre maire laisse la parole à son invité. Ce dernier est tout d’abord désolé pour nous qui sommes à l’extérieur de la salle, et s’inquiète de savoir si nous l’entendons bien. « Ouais ! Ouais ! » crient mes compagnons d’infortune tout en applaudissant. « Les premiers seront les derniers ! » répond l’orateur et du coup on rigole bien.

À part ça l’ex-homme politique a gardé un très bon souvenir de son passage à Béziers l’année dernière où il avait passé une très très bonne soirée. Tiens je me dis, c’est pas du tout comme moi : c’est vrai, moi, dès qu’il y de la violence, tout de suite je passe une mauvaise soirée. Alors que bon, la preuve qu’on peut passer une bonne soirée quand même... Lui, il garde un bon souvenir. En plus il trouve que les biterrois ont de la chance parce qu’ici il fait toujours beau. Et s’il juge que notre vin n’est pas terrible (rires), notre maire par contre il est super parce que lui au moins il aime les gens et puis il a une jolie femme.

Enfin il parle de son livre, « un livre d’entrailles écrit avec une plume de feu. » Attention, nous alerte l’auteur, la France est peut-être en train de mourir. Son livre est un guide vers la lumière, et lui-même a eu tort d’avoir raison trop tôt – mais maintenant on voit bien que c’est lui qui avait raison depuis le début. Il profite de l’occasion pour saluer les chaînes de télévision qui sont ici ce soir (rires), et qui se bousculent aujourd’hui pour inviter les Finkelkraut et les Zemmour, alors qu’avant ils les snobaient.

Philippe de Villiers raconte son parcours : il a fait Science Po et l’ENA buissonnières ce qui lui a permis d’échapper au formatage que ses camarades de classe ont subi de plein fouet, comme par exemple Jupé et Fabius, deux crânes d’œuf (rires) qui ont été démoulés le même jour (rires et applaudissements). Ensuite il a payé sa dette à la Vendée pour son enfance heureuse en créant le Puy du Fou. Il faisait de la politique comme un sacrifice, en se disant tous les matins : « Aujourd’hui je vais encore boire un bol de crapauds. » Car en politique, il faut se sacrifier, et non se servir. Il a quitté la politique dégoûté par les trahisons, les mensonges et toutes ces choses qui ont blessé son âme.

Le plus grand des mensonges c’est quand les hommes politiques nous font croire qu’ils ont le pouvoir. Car en fait la cinquantième étoile du drapeau américain c’est l’Europe (applaudissements). « Il est très fort » confie à sa femme mon voisin du dessous tout en profitant de la torsion cervicale pour s’attarder un peu sous les jupes des voisines – je porte un jean mais par réflexe je serre les genoux. Pendant ce temps notre orateur rhabille Daniel Cohn-Bendit pour l’hiver, ce bobo libéral libertaire au service des grandes firmes multinationales, vu que les homosexuels achètent plus d’ordinateurs que les hétéros, donc les grandes firmes comme Appel veulent imposer partout dans le monde entier le mariage homosexuel.

C’est pourquoi, pour des types comme ça, il faut aussi abattre les frontières, les souverainetés et les nations, d’où le réchauffement climatique. Pendant que je cherche le rapport avec le réchauffement climatique, l’ex-homme politique explique que le réchauffement climatique c’est le prétexte pour promouvoir une gouvernance mondiale, ce qui facilitera la pénétration des marchés.

Le quinquagénaire assis à mes pieds prend goût aux petits apartés avec son épouse et entreprend de lui témoigner, à grand renfort de regards circulaires, combien cette théorie de la pénétration des marchés lui semble logique et convaincante. À ce moment précis, mes jambes douloureuses décident de bouger de là, et se dirigent vers un pot de fleur de grande taille sur le rebord duquel il reste une place assez large pour le fondement de votre envoyée spéciale. Le sexagénaire qui occupe l’autre moitié du récipient m’accueille avec un sourire ravi et une mise en garde : « Attention Mademoiselle, le pot est monté sur roulettes. »

 

SOS racisme créé dans les années 80. Ce n’est ni plus ni moins, dit l’orateur, que la captation de la Shoah par les lobbies immigrés pour pétrifier tous ceux qui veulent parler de l’immigration

Lorsque je prête à nouveau attention à la conférence, c’est Valery Giscard d’Estaing qui se fait tailler un costume. « Avortement de masse, immigration de masse » voilà qui résume la politique de l’ancien président que notre orateur a très bien connu, parce que du temps qu’il était sous-préfet, il s’était fait remonter les bretelles dans le bureau du président de la République en personne, sous prétexte qu’il faisait le cracheur de feu au Puy du Fou et qu’un sous-préfet cracheur de feu, ça ne se fait pas tout de même : « Monsieur de Villiers, lui aurait dit le chef de l’État, vous êtes grillé ! » Un grand rire secoue la salle, mon voisin de pot et le palmier qui nous surplombe, tandis que nous dérivons de plusieurs centimètres au gré des roulettes.

Pendant ce temps la France a perdu non seulement sa souveraineté, mais aussi son identité.

La faute à Bernard-Henri Lévy et ceux qui comme lui pensent que la France est une honte. À cause d’eux on apprend aux enfants à l’école qu’ils n’ont pas le droit d’aimer la France (applaudissements). Dans cette ville par exemple, qui connaît une immigration croissante, les islamistes remplacent le vide laissé par les laïcards (applaudissements). Et il faut arrêter de raconter n’importe quoi sur la torture en Algérie ou ce genre de choses : notre conférencier, lui, est fier de la colonisation française ! (applaudissements) Bien sûr, reconnaît-il, il y a eu des excès, mais de toute façon c’est pas la droite qui a commencé, c’est la gauche.  Il en profite pour rendre hommage aux pieds noirs et aux harkis présents ce soir (applaudissements) « Ils veulent nous culpabiliser, et vous savez pourquoi ils font ça ? Parce qu’ils préparent la colonisation à l’envers, voilà ce qu’ils préparent ! » Notre analyste n’a pas précisé qui sont les « ils » qui nous préparent ce sombre avenir mais le public a l’air de le savoir déjà car il applaudit à tout rompre. Comme nous reculons dangereusement, je fais signe à mon compagnon de navigation de modérer son enthousiasme. Il m’adresse un regard confus et nous entreprenons conjointement une audacieuse manœuvre en créneau pour retrouver notre place initiale.

Le silence se fait à nouveau. Commence alors un récit détaillé d’horreurs subies par les soldats français lors des conflits coloniaux où ils ont été envoyés. Là je préfère ne pas vous raconter parce que c’est vraiment horrible. Et la justice n’a rien fait. Et les coupables n’ont pas été punis. Les colonisés ne sont pas les seuls à avoir souffert.

Autre scandale : SOS racisme créé dans les années 80. Ce n’est ni plus ni moins, dit l’orateur, que la captation de la Shoah par les lobbies immigrés pour pétrifier tous ceux qui veulent parler de l’immigration. Tout ça pour culpabiliser les français et les préparer au changement de peuplement. Les gens qui ont fait ça, comme François Mitterrand, détestent la France. C’est pour ça que l’économie l’emporte sur la politique. C’est ce que les multinationales voulaient. La potestas est aux multinationales et l’auctoritas est à Canal + (rires, applaudissements, et déplacement latéral).

L’auteur de « Le moment est venu de dire ce que j’ai vu » nous incite donc à la désobéissance civique. Par exemple, il dit qu’on doit arrêter de payer des impôts si l’argent sert à faire des choses avec lesquelles on n’est pas d’accord ! Là, pendant que notre siège amovible est brutalement propulsé sous la poussée des applaudissements, je me sens pousser des ailes : et si j’arrêtais de payer pour la propagande de la Mairie ?

Quand on est dans l’obscurité, au bord d’un précipice, dans une maison qui s’effondre, disait le voisin du conférencier qui était un paysan sage, il faut chercher les murs porteurs : le caractère sacré de la vie, la filiation, la nation, la frontière, et le rêve français. Nous allons souffrir, souffrir, souffrir et souffrir encore, nous promet Philippe de Villiers, mais la France n’est pas morte. Car dans le mot souffrance, il y a encore le mot France. « Gesta Dei per Francos », conclut-il, ce qui signifie : « Dieu a encore besoin des Francs. »

Je profite de l’ovation qui suit pour me précipiter au bar et acheter une bouteille d’eau car je meurs de soif. Et tandis qu’un attroupement se forme déjà devant le stand de vente des livres, je quitte la salle aussi vite que je peux, fatiguée, sombre… mais toujours en vie.

À bientôt à Béziers !