Ce mercredi 10 juin 2015 à 20h, nouvelle mission pour la petite rapporteuse : il ne s’agit pas de potasser le bac, mais d’aller au rendez-vous fixé, financé et intitulé par la mairie « Béziers libère l’Histoire. Islam et Afrique : et si on parlait vrai ? » Attachez vos ceintures, Maurane Bob et Chouquette libèrent le journalisme !

Par Maurane Bob



— Je te parie qu’il va dire « J’ai le plaisir d’accueillir mon ami Machin » ou un truc du style, gage Chouquette. De toute façon c’est toujours ses amis, qu’il invite, le maire, t’as pas remarqué ? Ses amis qui ont un bouquin à vendre. Il les invite avec nos sous. Grandes affiches payées par nos impôts et tout ! Au fait, comment il s’appelle, déjà, son pote de cette fois ?
— Bernard Lugan, je dis, historien spécialiste de l’Afrique, ancien membre de l’Action Française (1), proche de l’extrême droite tendance monarchiste. C’est lui-même qui le dit.
— Il a beaucoup de copains monarchistes, le maire, pour un élu de la République, quand même, trouve Chouquette.
— C’est vrai, je dis, en pensant à tout ce que j’ai entendu ici, dans les conférences de la mairie, ces derniers mois (2).
— Bernard Lugan, répète Chouquette, jamais entendu parler !
— Normal, je dis, en général il publie dans des revues d’extrême droite.
— En tout cas, faut reconnaître, dit Chouquette en passant devant un panneau municipal, sur les affiches, il a une moustache au top !

On marche comme ça, en discutant, et on arrive devant le palais des congrès, où une petite manif incite les passants à se méfier de la propagande d’extrême droite financée par la ville. Certains passent devant, tête haute, regard méprisant. Nous on essaie de lire les panneaux, mais c’est écrit drôlement petit, du coup c’est pas pratique. On ne s’attarde pas trop. Faut encore trouver des places…

Ce soir c’est la petite salle du bas qui est mise à disposition. Elle est déjà pleine, ça va être compliqué. Heureusement un écran a été installé dans le hall, et des employées disposent des chaises devant. « On n’a qu’à se mettre là », propose Chouquette, qui trouve que les missions plantées debout dans les coins, ça commence à bien faire. Alors on se met là. Autour de nous, les allées et venues s’intensifient. Certains emportent des chaises pour tenter de s’installer à l’intérieur de la petite salle. La sécurité les en expulse, eux et leurs sièges de fortune. À côté de moi, une sexagénaire en brushing révèle à son époux en moumoute qu’elle en était sûre. Puis on voit passer un mari barbu avec une femme voilée, beaucoup de calvities et de cheveux gris, quelques militants de gauche. Une autre femme voilée s’installe non loin de nous avec sa marmaille. La sexagénaire en brushing se raidit et pince les lèvres, avant de solliciter d’un regard ma désapprobation complice. Concentrée sur l’écran et le son qui sort des haut-parleurs, j’écoute le présentateur qui meuble notre attente en annonçant la date du prochain rendez-vous : le 30 septembre, avec l’écrivain [je ne comprends pas le nom], « afin, dit-il, que toutes les expressions soient libres. » Je n’ai pas entendu de qui il s’agit, mais quoi qu’il en soit le pluriel du mot « expression » me paraît superflu dans cette phrase. Je suis prête à parier que l’invité de septembre viendra libérer ici sa parole unique d’extrême droite, comme 100 % des autres invités de notre maire. Toutefois, comme disait ma maman, « tu ne peux pas dire que tu n’aimes pas avant d’avoir goûté ». Je serai donc là, fidèle au poste, pour l’écouter.
Sur ces entrefaites, Bernard Lugan arrive avec l’adjointe déléguée à la culture puis c’est le maire de Béziers, sous les applaudissements.

Des propos virils dans un mode châtré

Le maire nous salue en regrettant – et en jubilant — que la salle soit trop petite. Puis il commente le choix du titre « Béziers libère l’Histoire ». Tout d’abord, ce titre signifie que l’Histoire est sous tutelle, car elle est utilisée à des fins idéologiques, nous explique-t-il. C’est pourquoi il faut « libérer l’Histoire », tout en se gardant bien de la faire passer d’une tutelle idéologique à une autre, bien sûr. Mais il y a plus grave selon notre maire : parfois l’Histoire est niée ou remodelée. « Exacerbé sous les régimes totalitaires, ce danger existe partout, et de tout temps. » Ainsi, nous explique le maire, en 2015 en France, l’Histoire, enfin l’Histoire OFFICIELLE vous savez, celle qui est enseignée à l’école de la République, a un but qu’on peut résumer en quelques phrases : « Non, vous n’êtes pas ce que vous croyez, vous êtes autre, vous avez déjà changé et vous continuerez de changer. Surtout ne refusez pas ce changement. Si par hypothèse malheureuse vous pensez être ce que vous êtes, alors sachez que vous êtes des coupables, et à mesure que vous changez, là peut-être vous serez moins coupables. » Ceux qui, comme moi, se demandent si c’est du langage codé, sont soulagés lorsque le maire propose une traduction. Cela signifie : « Il n’a jamais existé de Français de souche, il n’existe d’ailleurs pas vraiment de Français tout court, seul existe le citoyen désincarné sans passé sans rien. » Cela signifie également : « Dans le passé lointain, vous êtes coupables de l’esclavage. Dans le passé proche, vous avez sur les mains le sang de la colonisation. » Et aussi : « les livres d’Histoire écrits auparavant ne contiennent que des légendes, une sorte de roman national. » Mais attention, met en garde le maire, libérer l’Histoire ce n’est pas faire une contre-Histoire, certitude contre certitude. C’est au contraire débarrasser l’Histoire des Hommes de loi comme des Hommes de foi. Confronter les analyses. Ne pas falsifier les faits. Aller chercher au-delà de la surface des changements et des ruptures pour retrouver « la permanence de l’universel passé au crible des singularités. » (Je le note en me disant que je comprendrai peut-être plus tard…) Car un peuple c’est une « personne collective. » Et en ce moment le peuple français subit une « psychanalyse malveillante, un viol de son essence qui vise à anéantir ses défenses immunitaires pour accepter sa propre disparition. » Dans ce contexte, il est apparu à notre maire comme une OBLIGATION, une heureuse contrainte, d’accueillir le professeur Lugan.



Le maire nous présente son invité comme un historien bardé de diplômes et qui vit dangereusement, car il a pris le risque de déplaire à ceux qui ne pensent pas comme lui. Reconnu par les historiens africains, il déplaît aux historiens français, car il ne tient pas les Français et les Européens pour seuls responsables de l’esclavage des Africains, et parce qu’il dit que cet esclavage existait avant. Et que ce sont les Européens qui ont aboli l’esclavage. Chouquette, qui a fait fac d’Histoire officielle de la République, me regarde en fronçant les sourcils et puis sort son téléphone et commence à pianoter. Ma poche vibre.
Message de Chouquette : « Aucun livre d’Histoire ne conteste que l’esclavage en Afrique existait avant le commerce qu’en ont fait les Européens. Aucun livre d’Histoire ne conteste non plus que la France a aboli l’esclavage dans ses colonies en 1848. C’est juste que le commerce triangulaire a déporté 11 millions de gens. »
Je réponds : « Moi aussi j’ai appris ça à l’école. L’esclavage existait avant. Les Européens l’ont démultiplié avec la traite transatlantique pendant trois siècles, puis aboli. Je ne sais pas pourquoi le maire essaie de nous faire croire que les historiens français nient ces faits… »
Chouquette conclut : « En tout cas, si Lugan est contesté, ce n’est certainement pas pour ça. »

Le maire poursuit la présentation. Non seulement son invité est un historien, mais c’est aussi un expert reconnu par les Nations Unies et nommé auprès du Tribunal pénal international chargé de juger le génocide au Rwanda. C’est aussi un homme de terrain qui a parcouru et aime l’Afrique. C’est pourquoi il lui tient un langage de vérité. De plus son maintien et son allure font penser aux explorateurs de jadis. Enfin, et pour conclure le maire lui doit une fière chandelle parce que c’est grâce à lui que l’ancien journaliste s’est fait virer d’i-télé. En effet, invité dans l’émission animée par celui qui devait devenir notre maire, l’historien aux allures d’explorateur y aurait tenu « des propos virils dans un monde châtré. » Devenu chômeur à cause des fameux « propos virils » de son invité, notre futur maire a alors eu l’idée de sa candidature aux municipales. Merci Monsieur Lugan ! Et dans un rire complice, le maire cède la parole à l’historien. Applaudissements. « T’as perdu » je dis à Chouquette. « J’ai perdu quoi ? » demande Chouquette. « Il a pas dit mon ami Machin » j’explique. « Tu chipotes » rouspète Chouquette.

Bernard Lugan en rigole encore tellement c’était drôle la tête des techniciens sur le plateau lors des fameux « propos virils » en direct sur i-télé. Il nous fait partager ce moment de poilade (mais toujours pas les fameux propos) avant de se déclarer heureux d’être reçu ici chez nous. Il est ravi de voir beaucoup d’amis dans la salle, des amis de cinquante ans…
— Ah, fait Chouquette. Je souris.
L’invité du maire de Béziers commence à détailler la liste de ses amis comme son vieux camarade Pierre-Yves Bec qu’il connaît depuis 1965, puis il se ravise et commence son exposé. Islam et Afrique. L’historien n’adoptera pas une approche immédiatement contemporaine. Ce qui l’intéresse : partir du réel et travailler sur la longue durée. Le danger islamique que l’on voit aujourd’hui a commencé il y a bien longtemps. L’Afrique n’a pas toujours été musulmane ni chrétienne. Mais aujourd’hui il y deux Afriques nous explique-t-il, carte à l’appui : en vert les zones majoritairement musulmanes, en jaune les zones chrétiennes et animistes. Ces zones ne sont pas homogènes puisque les religions elles-mêmes ne sont pas homogènes. Il y a DES christianismes africains qui sont récents, car datés de l’époque coloniale, essentiellement au XIXème siècle, à la place de croyances animistes. LES islams sont également d’introduction plus ou moins récente. Les Islams nord-africains sont plus anciens que les islams de la région du Tchad par exemple.

Comment l’Islam s’est-il installé en Afrique ? Pas de manière pacifique, pas comme le christianisme, précise notre orateur. Oui parce que la colonisation en Afrique était une colonisation de gauche, laïque et franc-maçonne — même si les officiers étaient plutôt des catholiques monarchistes légitimistes, explique-t-il. Pendant que mon défunt grand-père, pasteur protestant missionnaire en Afrique, doit faire des loopings dans sa tombe, Chouquette m’envoie un autre texto : « Conquêtes militaires de Mahomet VIIème siècle, croisades chrétiennes XIème et XIIème siècles, génocides amérindiens au nom de la christianisation à partir du XVIème siècle… S’il essaie de nous faire gober qu’il y a une religion moins violente qu’une autre, c’est qu’il nous prend vraiment pour des bouses en Histoire. » Je réponds : « Plus idéologique, tu meurs  »

L’Islam, par opposition au christianisme, poursuit Bernard Lugan, s’est installé par la conquête militaire, parce que c’est, dit notre orateur, « dans la nature des choses. » L’Islam modéré c’est l’Islam qui n’arrive pas à s’imposer par le glaive, c’est tout. Mais pour l’Islam, la vocation de l’Afrique, comme du reste du monde, est d’obéir un jour à la loi de Mahomet. Moi je repense à l’adresse de Christophe Colomb aux Rois Catholiques qui ont financé son expédition en Amérique : « Vos Altesses, en chrétiens catholiques et princes qui chérissent la sainte foi chrétienne, désireux de son accroissement et ennemis de la secte de Mahomet et de toutes les idolâtries et hérésies, pensèrent m’envoyer moi, Cristobal Colon, aux dites contrées de l’Inde pour y voir les dits princes et les peuples, et les terres et leur situation, et toute chose ainsi que la manière dont on pourrait user pour convertir ces peuples à notre sainte foi. » (3) Résultat : génocide amérindien. Mais bon, l’Islam c’est pas pareil.

Alors aujourd’hui en 2015, un certain nombre de jihads se développent. Pour les gros nuls des médias, c’est une nouveauté, déplore l’analyste, mais pas pour lui, car, dit-il, nous sommes tout simplement dans la continuité des siècles passés. Ce qui se passe est le résultat de la politique aberrante du président Sarkozy et de son ministre BHL parce que le principal obstacle aux fondamentalismes, c’étaient les États musulmans nationalistes et que les Occidentaux les ont démolis. Parce ce que le rêve des fondamentalistes, c’est le retour à la Houma,  c’est-à-dire la réunification du monde musulman au-delà des États. Et les occidentaux, ces patates, ont détruit ceux qui étaient des remparts contre le fondamentalisme : Nasser, Saddam Hussein, Mubarak, Ben Ali, Khadafi et autres dictateurs… Il ne reste plus que Bachar El Assad en Syrie.

Là un doute m’étreint. Et les printemps arabes, alors ? Ce sont les peuples qui se sont dressés contre leurs dirigeants autoritaires : les jeunes des classes moyennes, organisés via les réseaux sociaux, tout ça… Ce n’est pas les Occidentaux qui se sont immolés par le feu le 17 décembre 2010 devant le siège du Gouvernorat de Sidi Bouzid en Tunisie. C’était un certain Mohamed Bouazizi, marchand de légumes âgé de 26 ans. C’est de là que tout est parti. Ben Ali a été dégagé par son propre peuple ! Pas le temps d’interpeler Chouquette sur ce point, notre spécialiste poursuit.

Donc les Khadafi, Mubarak, Ben Ali et consorts avaient cette qualité qu’ils n’hésitaient pas à zigouiller les frères musulmans et ça nous arrangeait drôlement. Alors là, notre historien précise qu’il n’est pas là pour porter des jugements moraux, hein. Il constate, c’est tout.

Aujourd’hui, il n’y a plus grand monde pour s’opposer à la Houma. Il y a le général Sissi en Égypte, il y a l’Algérie, avec ses « défauts immenses » ( ?) et sa crise qui pourrait la faire basculer, mais bon là ça tient encore, et il y a le Maroc, car le roi y est le commandeur des croyants (aux yeux des fondamentalistes, précise l’orateur, nul ne peut être commandeur des croyants par droit héréditaire puisque d’après le Coran, le commandeur doit être le meilleur des musulmans, mais au Maroc la tradition monarchique est solide, et ça c’est bon plan pour nous.)



Il faut bien comprendre l’Histoire de la Berbérie — notre conférencier préfère appeler ainsi le Maghreb, car la population nord-africaine est composée à 90 % de Berbères arabisés, c’est-à-dire ethniquement berbères et culturellement arabes. La conquête arabe a duré un siècle et a été sanglante. À cette époque, l’Égypte était chrétienne, une partie de la Lybie, la Tunisie littorale et l’est de l’Algérie. Le reste de l’Afrique du Nord, c’est-à-dire l’immense majorité, ne l’était pas. Paradoxalement, les Berbères du Maroc se convertissent à l’Islam sans résistance, mais ils conservent leur berbérité. Ce qui fait que la majorité de la population marocaine est encore aujourd’hui berbérophone, ce qui n’est pas le cas dans le reste de l’Afrique du Nord. Et ces Berbères de l’Ouest que sont les Marocains adoptent tous les schismes successifs de l’Islam, car tout schisme affaiblit la Mecque et le monde arabe. Mais aux XIème, XIIème et XIIIème siècles arrivent les grandes invasions arabes. Au même moment, en Espagne, c’est la reconquista chrétienne, et les combattants arabes sont de bons combattants. Ils sont donc invités à prêter main-forte et finissent par s’installer. Trois cents ans plus tard, la nouvelle dynastie marocaine est Arabe : Mohammed VI est un descendant du prophète. Mais l’Islam d’Afrique du Nord est toujours teinté de vieilles croyances berbères comme le culte des marabouts ou le culte des saints guérisseurs. Pour les fondamentalistes, c’est mal. Il faut revenir à la « vraie » foi. Ce ne sont pas les chrétiens qui sont mis en cause. Ce sont les musulmans qui ne respectent pas la lettre. Alors que peut faire l’Europe ? On ne va quand même pas se relancer dans une nouvelle conquête coloniale… L’historien veut bien admettre que ça n’a pas été une grande réussite la première fois. De plus, comme disait le grand Kipling : « Le loup afghan se chasse avec le lévrier d’Afghanistan. » C’est donc aux Islams locaux de réagir. Par exemple, l’Islam marocain qui lutte contre le wahhabisme en proposant de former des imams à Fez. Car pourquoi le wahhabisme renaît-il aujourd’hui ? C’est à cause du Qatar et de l’Arabie Saoudite, nos bons amis qui nous achètent des Rafales.  En vingt-cinq ou trente ans, ils ont complètement perturbé le Sahel.

Autre élément que le conférencier veut porter à notre connaissance : l’Islam s’est développé en Afrique grâce à l’abolition de l’esclavage. Alors on parle beaucoup de la traite européenne, mais on parle peu de la traite arabo-musulmane, déplore-t-il. La traite arabo-musulmane a été d’abord un frein à l’islamisation puisque les Arabes ne pouvaient pas vendre des musulmans comme esclaves, du coup s’ils voulaient continuer à vendre des gens, mieux valait éviter de les convertir. Et tout à coup, à la charnière du XVIIIème et du XIXème siècles, les Européens interdisent la traite puis se mettent à la combattre carrément. Du coup les esclavagistes changent de métier, et il n’y a plus de frein à l’islamisation des Africains.

Depuis quelques minutes, la marmaille de la dame voilée commence à s’agiter. C’est un peu long, l’exposé, un peu fastidieux, et ça fait longtemps qu’ils sont là sans bouger. Incroyablement longtemps, quand j’y pense, j’en suis admirative. Mais voilà qu’ils se lèvent, se taquinent un peu, jouent à se poursuivre. Très vite le petit public du hall d’entrée s’exaspère. Le couple Brushing Moumoute signifie énergiquement son agacement à la mère indigne. D’autres renchérissent et s’enhardissent. Les jeux des enfants sont manifestement perçus comme inadmissibles. La dame se lève, rassemble sa marmaille, s’en va

Il peut le dire à l’ONU, mais pas en France

Autre point important aux yeux de notre historien : la démocratie a perturbé totalement les pays d’Afrique. Jusqu’en 1990, la coopération française considérait que le problème des anciennes colonies était surtout politique : la non-existence de l’État. Du coup la France a aidé à la constitution des États autour de partis uniques, c’est ce que l’on a appelé le « raccourci autoritaire ». Ça mettait de l’ordre. Et puis patatras : discours de la Baule par le président Mitterrand — à qui notre conférencier reconnaît par ailleurs des qualités comme celle d’avoir une grande culture et d’avoir lu Bainville (4), mais quand même le discours de la Baule, ça c’était pas terrible. Si l’Afrique a des problèmes, avance alors le Président de la République française, c’est par déficit de démocratie. Il faut donc introduire le multipartisme dans les pays en question. Mauvaise idée, dit l’analyste, car du coup les rapports dominants-dominés mis en place à l’époque de la colonisation sont inversés, et c’est le chaos. Et les islamistes profitent de la situation.

Il faut bien comprendre, digresse l’ethnologue, que pour les islamistes, le temps ne compte pas. Nous, les Européens, sommes des hommes sans mémoire et sans traditions. Mais les Africains, eux, vivent avec une vraie profondeur de champ. Ici, en Europe, déplore l’ancien professeur d’université, les jeunes gens ne sont pas capables de citer les prénoms de leurs arrière-grands-parents. On met les vieux dans des asiles et on espère qu’ils vont calancher vite pour qu’on puisse partir plus tôt en vacances. En Afrique, le lien avec les anciens est très fort. Aucune société islamique ou africaine ne met ses vieux dans des asiles. Ce sont des sociétés communautaires. Et nos sociétés devraient se souvenir qu’elles n’ont pas toujours été individualistes. Qu’est-ce qui nous a rendus individualistes ? La Réforme au XVIème siècle (Ah, mon pauvre grand-père pasteur…), les philosophes des Lumières au XVIIIème siècle, ensuite la Révolution Française, et ensuite la République qui a assassiné nos communautés, nos enracinements, nos provinces, nos corps intermédiaires, jusqu’à faire de nous des individualistes qui n’ont qu’une seule liberté, celle de mettre une fois tous les deux ans un bout de papier dans une boîte en plastique d’où va sortir (il ne finit pas sa phrase). Ce n’est pas ça la nature, s’emporte notre analyste ! L’ordre naturel, c’est la communauté ! Et nous qui sommes des laïcs, ou pire, des athées, comment pouvons-nous être en empathie avec les Africains ? Seuls des gens comme Lyautey (5) pouvaient le faire. Car il était un grand seigneur colonial légitimiste catholique et respectueux de la tradition musulmane qui ne voulait pas confier le Maroc à des préfets laïcs comme cela s’était fait en Algérie. Car Lyautey avait compris que l’Islam et la monarchie étaient au Maroc un facteur d’ordre. Il disait des peuples coloniaux qu’ils n’étaient pas inférieurs, mais autres. Alors que Léon Blum, socialiste et Président du Conseil, déclarait : « Il est du devoir des races supérieures d’apporter la civilisation aux races inférieures. » Blum disait cela non pas parce qu’il était raciste, mais parce qu’il était un homme des Lumières et de la Révolution. Comme Sarkozy au discours de Dakar, c’est la même chose ! Il dit aux Africains : vous n’êtes pas entrés dans l’Histoire et n’y entrerez que si vous entrez dans notre idéologie universaliste. C’est ce que la France a toujours fait depuis la Révolution : imposer à tout le monde la République, les Droits de l’Homme et toutes les foutaises qui ne correspondent pas à la réalité africaine telle que les ethnologues peuvent la voir. Mesdames et Messieurs, je vous remercie. Applaudissements nourris.

« La République, une foutaise…, répète Chouquette, perplexe. Tu crois que ça nous donne le droit de dire que le maire de Béziers est un élu de la Foutaise ?
— J’ai surtout l’impression que notre érudit africaniste n’a pas lu avec beaucoup d’attention les philosophes des Lumières, je réponds. Il ne me semble pas que leurs ouvrages développent des thèses racistes, ni recommandent l’abandon des vieux dans des asiles ou le mépris des ancêtres. Idem pour l’Église réformée, d’ailleurs… »

Le conférencier ajoute que tout ça il peut le dire à l’ONU, mais pas en France. Et qu’en général il ne parle qu’aux militaires qui connaissent le terrain et qui comprennent, hein, parce que dans le civil, y a toujours un idéologue pour lui chercher des poux. Mais là c’est différent vu que le maire de Béziers est un ami (sourire triomphant de Chouquette.)

Le présentateur reprend la parole et souligne que l’historien et l’ancien journaliste n’ont pas toujours partagé les mêmes opinions, ce que chacun pourra vérifier grâce aux enregistrements (6). Mais il ne s’appesantit pas et passe à la première question. En mars 2015 Bernard Lugan affirmait : « Toute l’Afrique du Nord est en guerre, à l’exception du Maroc. » Qu’en est-il au mois de juin ?
Le spécialiste répond que la situation est la même grâce à la monarchie qui rend le Maroc solide.

Dans le public, un monsieur lève la main pour obtenir le micro. Le papa du monsieur a participé à la pacification du Maroc, de 1937 à 1939, et le monsieur, qui n’était alors qu’un enfant, aimerait bien avoir des explications sur cette période.
Le conférencier est un peu gêné, car, même s’il connaît bien la question, il a peur d’ennuyer le reste du public, avec un sujet aussi technique.

Tout pouvoir est un complot permanent

Un autre monsieur demande comment il se fait que la CIA soit si pressée de foutre en l’air Mubarak, obliger les militaires turcs à accepter les intégristes, etc. On dirait qu’ils veulent créer un arc intégriste en face de nous, soupçonne-t-il.
Question jugée intéressante par l’orateur. La réponse sera simple : il y a quelques années, avec l’arrivée du président Obama, le tropisme pro Israélien des États-Unis a évolué et le président (à cause de ses origines), a imposé une conception différente de ses prédécesseurs à propos du Moyen-Orient. Pour lui, l’ennemi à venir des États-Unis devait être la Chine. Depuis il s’est avéré que c’est plutôt la Russie, mais à l’époque il croyait que ce serait la Chine. Or le président a compris que les États-Unis n’ont plus les moyens d’être la police du monde. Du coup ils se désengagent en partie du Moyen-Orient et font le calcul de déstabiliser les régimes dictatoriaux au profit des Frères musulmans qui constituent une association internationale tournée sur la Turquie alliée des États-Unis en pariant qu’ils pourraient contrôler ces islamistes organisés. Mais ça leur a claqué entre les mains en Syrie parce qu’heureusement, se félicite notre orateur, Poutine et les Chiites étaient là pour empêcher la coalition contre Bachar El Assad. Ça n’a pas marché non plus en Iran, ni en Égypte où les islamistes se sont enfoncés tout seuls puis ont été victimes d’un coup d’État par l’armée. Ça leur a aussi échappé en Lybie et puis en Tunisie.

Un troisième monsieur s’étonne d’avoir entendu Bernard Lugan dire que la montée de l’État Islamique était une maladresse de l’Occident. Est-ce que cette montée n’est pas plutôt réfléchie dans les autres sphères du pouvoir militaro-américain ?
Notre spécialiste pense que le pays qui soutient l’État Islamique et lui fournit des armes, c’est plutôt la Turquie. La Turquie réagit en tant que vieille puissance. Son tropisme fondamental, c’est le problème kurde. Or les Kurdes d’Irak et ceux de Syrie sont en train de monter en puissance avec une sympathie internationale extraordinaire, ce qui n’arrange pas du tout la Turquie. Le conférencier recommande cependant de ne pas chercher des complots cachés partout.
« Machiavel, objecte le monsieur du public, disait que tout pouvoir est un complot permanent. » Mais sans transition, il énonce une autre question : la démographie de l’Afrique devrait atteindre plus de quatre milliards de personnes à la fin du XXème siècle. Comment l’Europe, peuplée de 550 millions d’habitants, pourra-t-elle résister à la pression démographique ?
Bernard Lugan pourrait parler des heures de démographie, car il en est spécialiste. Il réajuste les prévisions pour l’Afrique plutôt autour de trois milliards, ce qui fait déjà beaucoup. Mais, déplore l’historien, la démographie et la démocratie n’engendrent que des guerres.

Un autre monsieur voudrait savoir si Monsieur Lugan ne trouve pas tout de même quelques vertus à la démocratie.
Grecque ? Demande l’interrogé. Rires et applaudissements. La démocratie, si seuls les éclairés votent, à la limite pourquoi pas, concède-t-il du bout des lèvres. C’est la palabre africaine. La palabre est la quintessence de la démocratie. Il y a le chef puis un ordre hiérarchique autour du chef : ordre d’âge, ordre de préséance… Et puis il y ceux qui ont droit à la parole, c’est-à-dire ceux qui se sont reproduits. Les hédonistes qui ne se reproduisent pas vont rompre avec la lignée, donc ils n’ont pas droit à la parole. Ne parlent que ceux qui sont concernés. Et le travail du chef c’est de donner la parole dans un ordre hiérarchique admis par tous, de façon à n’humilier personne. Ça peut durer des heures. Notre spécialiste de l’Afrique est pour la démocratie africaine. (Applaudissements)

Le problème c’est pas tellement l’Islam, mais les gens qui croient détenir La Vérité en général

Le monsieur qui pose la question suivante est devenu attiré par le thème « Islam et Afrique » et voudrait y revenir. Le mot jihad au départ n’est pas un mot réservé aux intégristes. Cela vient d’un mot qui désigne ce que les Occidentaux appellent les cinq sens. Dans l’Islam il y a 73 sectes, dit-il, et il affirme qu’il y en a 72 dans le christianisme. La soixante-treizième secte de l’Islam, c’est le salafisme. C’est une pensée unique qui prétend détenir la vérité. Si vous n’êtes pas d’accord avec eux, vous êtes contre eux. Lui-même qui est algérien peut témoigner de la guerre civile qui a eu lieu dans son pays, croyants contre croyants. Pour lui l’Islam n’est pas en soi porteur de tout ça. Ça n’a jamais été un problème de religion, mais plutôt un problème de religieux. Il rappelle la filiation entre les grandes religions monothéistes et, alors que le public commence à manifester des signes d’impatience, il ajoute, en promettant de se dépêcher de finir, que le problème ce n’est pas tellement l’Islam, mais plutôt les gens qui croient détenir La Vérité en général.
Bernard Lugan répète qu’en effet, il ne faut pas confondre Afrique du Nord et Arabie Saoudite, c’est ce qu’il a cherché à montrer pendant tout son exposé. Le wahhabisme veut imposer sa vision de l’Islam à des Islams qui ont une autre vision. Mais le jihad fait partie de l’âme du musulman. Le monsieur qui témoigne en tant que musulman n’a pas l’air d’accord, mais l’ethnologue insiste. Le jihad n’est pas forcément la guerre sainte, précise-t-il, et là le monsieur semble un peu plus d’accord. Les wahhabites, reprend Lugan, c’est une tribu sortie du fin fond du désert au XIIIème siècle et qui a semé la pagaille dans toute l’Arabie jusqu’à ce que les Mamlouks sortent d’Égypte pour les mettre au pas. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les anglo-saxons vont spolier les rois de Jordanie de leur héritage. Les Saoud sont des imposteurs arrivés au pouvoir grâce aux Américains en vertu du pacte pétrolier. Considérablement enrichis, les Saoud vont financer les wahhabites partout dans le monde. Mais aujourd’hui, l’alliance entre les États-Unis et les Saoud est peut-être en train de changer, car les États-Unis ont de moins en moins besoin du pétrole saoudien. Si ce retournement se confirme, prédit le professeur, nous verrons un affaiblissement des fondamentalistes et le roi d’Arabie Saoudite risque de finir en merguez. Et il achève par une métaphore : « Moi je fais des autopsies. La résurrection des âmes, je laisse ça aux spécialistes. »

Un monsieur qui lève la main depuis un moment est ensuite autorisé à poser sa question qui porte sur l’esclavage barbaresque.
Sous Louis XIV, raconte l’historien, la population de Porquerolles a été enlevée dans sa totalité et vendue comme esclave. Il ne faut pas non plus fantasmer : lors de la prise d’Alger, les Français ont trouvé très peu d’esclaves parce que la traite avait été interdite vingt ou trente ans avant.

Avant dernière question au sujet du Sénégal, souvent montré comme un exemple de pays multi-ethnique, quasi intégralement musulman, et relativement stable depuis son indépendance. Que peut nous dire Monsieur Lugan à ce sujet ?
Culturellement les Wolofs ont absorbé tout le reste de la société, répond le professeur, de sorte que l’on peut considérer que le Sénégal dans son ensemble est devenu un pays wolof. Par ailleurs les trois confréries qui existent au Sénégal sont un obstacle aux fondamentalismes. Pour les membres de l’une de ces confréries, le pèlerinage de Fez est même plus important que celui de la Mecque. L’Islam est très loin d’être un grand bloc, rappelle celui qui préconise de soutenir les Islams enracinés dans les vieilles civilisations, car ils constituent les seuls obstacles réels contre les fondamentalismes. Le drame, digresse-t-il, c’est que nous avons parmi nous en France des communautés musulmanes qui perdent le lien avec leurs traditions d’origine, et le danger, c’est précisément de voir une fausse islamisation des jeunes dans les mouvements fondamentalistes. C’est là, selon lui, le drame de l’immigration. La première génération, ça allait, mais la génération qui arrive après se retrouve entre deux chaises et c’est là que le danger fondamentaliste guette. Il n’y a pas d’universalisme. Il faut travailler avec la diversité de l’Islam.

Nous allons retourner vers une société d’ancien régime

Le dernier intervenant, en tant qu’officier saint-cyrien, remercie le professeur pour la façon dont il a valorisé l’expérience des militaires. Ce dont il a été question ce soir, il l’a vécu en tant qu’officier catholique en Perse islamisée. À présent il souhaite poser une question en tant que père de famille : est-ce que nos enfants sont condamnés à déconstruire leur pays et leur histoire ?
Pour l’historien l’avenir est limpide : nous allons retourner vers une société d’ancien régime. Trop d’égalité tuant l’égalité, nous aurons une masse informe déculturée d’une part, et une minorité parfaitement consciente et parfaitement éduquée d’autre part. En deux siècles, la République aura cassé l’Ancien régime, créé des élites, et sera morte de ses contradictions. Nous allons revenir à cent mille lettrés comme en 1789. Mais notre conférencier est optimiste : il pense que ces nouvelles élites exerceront le pouvoir politique dans une société de castes. Pour sa part il sait très bien où ses enfants n’iront pas faire leurs études. Il sait également où ils iront s’ils en ont les capacités. Au nom de l’égalité et de l’individualisme, notre société va revenir à l’endogamie d’Ancien régime. L’actuelle aristocratie de l’argent et du bling-bling ne tiendra pas parce que l’ordre naturel va s’imposer et que l’ordre naturel a besoin d’élites qui vont naître dans les milieux où on continue à cultiver l’Histoire, la tradition religieuse ou philosophique. Il est évident que dans les familles dans lesquelles on regarde le soir le journal télévisé, il y aura peu de chance de voir sortir des élites. Dans celles dans lesquelles on récite les rois de France, il y aura davantage de chances. Applaudissements nourris.

— Je serais curieuse de savoir ce que le commun de la salle a compris de cet exposé, commente Chouquette.
— Pour ma part, je réponds, il ne me semble pas avoir entendu des trucs qui révolutionnent ce que je savais déjà de l’Histoire de l’Afrique.
— Pas de grandes nouveautés, confirme Chouquette. Mais les conclusions sont très idéologiques : la dictature et la monarchie c’est chouette, la démocratie et la République c’est pourri ! »
Et tout en discutant, nous venons grossir les rangs qui se forment devant les toilettes. « J’ai rien compris à la conférence, déplore une dame qui se lave les mains.
— Si quand même, répond sa copine qui attend devant le sèche-mains, moi j’ai bien compris le plus important : l’Islam c’est dangereux. »

Notes :
(1) Action Française : mouvement nationaliste d’extrême droite développé dans la première partie du XXème siècle. Antidreyfusarde lors de sa création en 1898, l’Action Française devient monarchiste sous l’influence de Charles Maurras, homme politique et écrivain qui soutiendra le Régime de Vichy et la collaboration dans les années 1940.
(2) Lors des rendez-vous quasi-mensuels de « Béziers libère la parole » les propos antirépublicains et antidémocratiques sont assez fréquents et décomplexés. Voir les précédentes missions.
(3) Christophe Colomb, journal du premier voyage, 1492-1493.
(4) Journaliste et historien de l’entre-deux-guerres proche de Charles Maurras.
(5) Hubert Lyautey : militaire français né en 1854, mort en 1934. Officier pendant les guerres coloniales, premier résident général du protectorat français au Maroc en 1912.
(6) Lors d'une invitation sur la chaîne télévisée I-télé le 11 juin 2010, le journaliste Robert Menard a traité les propos de Bernard Lugan de « moralement insupportables » pour ses idées sur le plan de partage territorial racialiste de l'Afrique du Sud et qualifié les dires de l'historien de « monstrueux » à propos d'un Nelson Mandela « ayant tout raté » et « n'ayant rien fait du tout ».