Aujourd'hui 16 avril 2015, Béziers libère la parole de Philippe Bilger, ancien magistrat et auteur de nombreux essais, dont la venue en ville est annoncée par de grandes affiches le qualifiant d' « anti-Taubira ». L'intrépide Maurane Bob et sa fidèle copine Chouquette sont dans la place.

Maurane Bilger

 

- Tu m'avais dit qu'y aurait personne, proteste Chouquette.

- Ben, la dernière fois, pour Bercoff, y avait personne, je me justifie. J'ai même pas écrit d'article, tellement y avait personne. Je me suis dit que les gens en avaient peut-être marre...

- Marre de quoi ? D'entendre des conneries ??? Mais ma pauvre, ils adorent ça, les gens, entendre des conneries !!! Achète-toi une télé, tu vas comprendre...

Ainsi poursuit Chouquette pendant que nous cherchons une place dans la petite salle bondée du rez-de-chaussée, au palais des congrès. Finalement on se plante debout derrière le dernier rang des sièges et devant les spectateurs surnuméraires appuyés contre le mur du fond. Et on attend... Dix minutes... Un quart d'heure...

- C'est qui déjà ce type ? Demande ma co-équipière.

- Philippe Bilger, je dis, ancien magistrat à la retraite, très présent dans les médias et connu pour ses positions réactionnaires revendiquées comme telles. Fils de Joseph Bilger, fondateur d'une organisation d'extrême droite et condamné à la libération pour faits de collaboration.

- C'est pour ça la robe vichy ?

Et pendant que Chouquette se moque de mes habits, des applaudissements s'élèvent dans la salle. L'orateur entre sur scène, accompagné par le maire de Béziers qui présente ses excuses pour le retard et nous demande d'accueillir son ami, oui son ami, il pèse ses mots, Philippe Bilger. Applaudissements. La plupart d'entre nous, dit-il, connaît Philippe Bilger pour ses analyses implacables de nos temps bien troublés, sur les plateaux de télévision et à la radio. (Tiens, encore un qui n'attendait pas après Béziers pour libérer sa parole on dirait, remarque Chouquette qui a mauvais esprit.) Nul ne peut être insensible à la tenue austère de l'ancien magistrat, poursuit le maire, à l'exact opposé du cirque médiatique et de ses prétendus experts autoproclamés. Sa droiture contraste avec le laisser-aller généralisé. Il faut dire qu'il tire son propos de 40 ans d'expérience dans la magistrature qui lui ont conféré une morale aiguisée.

Le maire de Béziers évoque ensuite les grandes affaires dans lesquelles son invité officia. De cette vie au contact de la mort, ce dernier puise la matière d'une abondante écriture : blog, nombreux essais, et même un roman policier. Ce soir Philippe Bilger nous présente son dernier opus, Ordre et désordres, un abécédaire dont la lecture semble particulièrement réjouissante au premier magistrat de notre ville. Pas seulement parce qu'il y est lui-même cité à de nombreuses reprises (rires), mais parce que l'auteur brosse le portrait de son époque à sa manière si... particulière. Le ton est parfois léger, parfois grave, et ponctué de salves contre des figures connues, par exemple il dénonce la « nullité mondaine » de Claire Chazal (rires).

Le livre est complexe comme son auteur, qui est de ceux qui savent surprendre, jamais engoncé dans le prêt-à-penser. « Tu nous obliges à penser, conclut le maire sur un ton solennel, c'est rare, et c'est précieux. » ("Et c'est lui qui le dit !", se bidonne Chouquette, qui a décidément mauvais esprit.) Applaudissements.

L'invité déplore malicieusement la fin de l'élogieuse introduction, trouvant bien agréable d'entendre dire du bien de soi sans rien avoir à répliquer. Puis, plus sérieusement, il nous prie de bien vouloir excuser son retard, occasionné par une succession d'incuries triviales et cocasses : descente à la mauvaise gare de train, cravate tâchée au cours du dîner... le tout raconté avec esprit et une voix de dessin animé relevée d'une pointe de cheveu sur la langue.

En quelques phrases l'orateur est devenu irrésistiblement sympathique ! Et il éprouve, dit-il, un grand bonheur à se trouver ici ce soir pour dialoguer avec des citoyens. Toutes les questions sont permises. Il a donc imaginé que nous pourrions nous entretenir librement, le public posant les questions, et lui-même y répondant. Avant toute chose il présente rapidement son parcours à nouveau : quarante ans de magistrature puis quatre années de travail indépendant. 90% de carrière politico-médiatique, et 10 % d'une passion intense pour la parole qui fut et reste son outil de travail. Voilà.

Première question. Quel est le principal reproche que l'ancien magistrat fait à Christiane Taubira ?

« Cher Monsieur, répond l'interrogé, au moins avec vous on va droit au but. » Ce que Philippe Bilger reproche à Christiane Taubira c'est son arrogance et le fait que sa politique n'est pas motivée par le souci de répondre aux attentes et aux angoisses des citoyens. Ce qui l'énerve le plus, c'est que Christiane Taubira a été qualifiée de « marqueur de gauche » par le président de la République. Et si elle est là où elle est, c'est en vertu de l'application absurde d'une parité grotesque, alors qu'un homme plus compétent aurait très bien pu faire l'affaire correctement. Mais on la maintient parce qu'elle est un « marqueur de gauche. » Et il ajoute une anecdote. Lorsqu'une journaliste de Paris-Match a demandé à Christiane Taubira si elle accepterait de dialoguer avec Marine Le Pen, la Garde des Sceaux a répondu : « Non, je ne dialogue pas avec les gens qui ne pensent pas. » Alors ça, pour notre conférencier, c'est quand même fort de café. Et puis c'est pas parce qu'elle cite un poète dans chaque phrase ou qu'elle a été élue femme de l'année par le magazine Elle que ça fait d'elle un bon ministre. Il y a quand même quelque chose de grave dans ce gouvernement, dénonce Philippe Bilger, en s'excusant de répondre aussi longuement, c'est que malgré la prise de conscience liée aux événements de janvier, malgré la loi sur le renseignement et malgré Manuel Valls qui n'est pas le pire des angélistes de gauche, on garde Christiane Taubira comme Garde des Sceaux. Alors ça, Philippe Bilger, ça le dépasse. Le président devrait d'abord penser au peuple français. Applaudissements.

Deuxième question. Celui qui la pose fait partie de l'association « Entraide solidarité » qui s'occupe de cas un peu délicats. Par exemple l'association aide Anne-Sophie Leclerc dans ses déboires avec Madame Taubira, elle aide Renaud Camus, et plein de personnes comme ça. L'association s'occupe également des cas de légitime défense comme l'affaire René Galinier à Nissan-lez-Ensérune. Que pense Philippe Bilger des évolutions en matière de légitime défense, et selon lui, le combat pour la légitime défense aujourd'hui va-t-il devenir l'équivalent du combat contre la peine de mort dans les années 80 ?

Le Monsieur qui pose la question a de la chance car habituellement l'ancien magistrat refuse de répondre aux questions concernant des affaires particulières, mais là la question dépasse la seule évocation de l'affaire citée, pour laquelle il estime par ailleurs qu'il était juste de ne pas retenir la légitime défense pour plusieurs raisons qu'il ne développera pas ici.

La légitime défense est une question très préoccupante, dit-il, et les faiblesses dans l'édifice judiciaire favorisent presque mécaniquement l'apparition de phénomènes de légitime défense.

Un exemple. L'orateur évoque le jour où il avait été décidé de rendre hommage à Christiane Taubira et de dénoncer à juste titre les injures odieuses dont elle avait été victime, à savoir « guenon » et « banane » (à côté de moi un type s'esclaffe à l'évocation de ces surnoms), les « intellectuels en chambre » s'étaient tous retrouvés au théâtre du Rond-Point pour apporter leur soutien à la ministre, et ce même soir il y avait à Troie ou à Reims, l'orateur ne sait plus, une manifestation en soutien à un commerçant qui, cambriolé huit fois, avait malheureusement, en état de légitime défense, tué le cambrioleur. Alors est-ce que Valérie Trierweiller, en tant que compagne – à l'époque – du président de la République, plutôt que de soutenir une cause parisienne, n'aurait pas mieux fait d'aller soutenir le peuple qui souffre ?

Aujourd'hui, il y a quelque chose d'absurde dans la définition de la légitime défense, déplore Philippe Bilger. Il est normal que la loi ne facilite pas le recours à cette dernière car nous sommes ici dans un État de Droit, pas dans un western, et les citoyens n'ont pas à faire le travail de la police. Toutefois il y a une condition absurde à la définition de la légitime défense, c'est celle de la proportionnalité. Si vous êtes victime d'une attaque, illustre l'orateur, vous devez y répondre avec des moyens proportionnels à la violence de l'agression que vous subissez. Cela suppose, à un moment où l'on est submergé par la peur, d'être capable de s'arrêter et de réfléchir pour se demander si on ne va pas trop loin dans la riposte, ce qui est grotesque et absurde. Il faudrait donc revoir cette condition de proportionnalité pour mettre fin à ces affaires qui choquent les Français. Applaudissements.

Question suivante. Celui qui la pose s'interroge sur l'instumentalisation politique de la justice. Sans parti-pris, propose-t-il, on pourrait prendre l'exemple de Dieudonné. Qu'en pense Philippe Bilger ?

Ce dernier répond que, s'il critique volontiers la politique de Christiane Taubira, il y cependant deux choses qu'il crédite au pouvoir des socialistes depuis 2012. C'est le fait que, sur le plan de la courtoisie démocratique, les magistrats sont traités plus correctement que sous le précédent quinquennat – ce qui, précise-t-il, n'est pas difficile. Et le deuxième élément, c'est le fait que les procédures dites sensibles ont connu des avancées qui n'étaient pas réellement possibles avant.

Ces deux éléments positifs posés, l'orateur revient à Dieudonné et à Manuel Valls - qui a été l'acteur principal des péripéties de l'affaire avec une excitation qui ne l'a pas totalement quitté depuis, ce qui inquiète un peu l'ancien magistrat (rires). Notre orateur est cependant obligé d'admettre que l'offensive administrative du ministre contre Dieudonné et la volonté ferme de faire payer les amendes ont abouti aux résultats escomptés, même s'il aurait mieux valu mettre en œuvre une action judiciaire contre l'humoriste à chacun de ses dérapages. Les faits sont là : les troubles occasionnés par Dieudonné ont cessé, ce qui est une issue positive sur le plan de la démocratie et de l'État de Droit. Et si, pendant longtemps, Dieudonné pouvait apparaître comme un auxiliaire de la cause de la liberté d'expression, ce n'est plus le cas depuis qu'il a franchi certaines limites, notamment en faisant remettre un prix à un historien révisionniste par un comédien en tenue de déporté. Ce n'était plus de la liberté d'expression mais de la provocation pure et simple et Philippe Bilger ne peut plus lui accorder son soutien après cela.

« Vous n'êtes pas pour la liberté d'expression totale, alors ! » réplique, déçu, le jeune homme qui a posé la question. « Vous voulez qu'elle soit très encadrée ! »

Mais non, proteste l'orateur, c'est juste qu'une liberté d'expression totale c'est inconcevable. Mais au-delà de l'affaire Dieudonné, il y a un recul de la liberté d'expression aujourd'hui parce que les intellectuels qui dirigent nos pensées considèrent que la liberté d'expression ne doit exister que pour leurs amis et pas pour les autres. Et aussi ils s'érigent en censeurs qui disent qui est légitime pour parler et ce qu'il faut dire. Par exemple il faut toujours parler en mal de Robert Ménard même quand il fait des trucs bien. Les gens en ont marre ! Y en a marre !!! Applaudissements.

Pendant que le micro circule à nouveau, je me dis que la liberté d'expression pour ses amis et pas pour les autres, c'est quand même précisément le principe de « Béziers libère la parole », tribune pour les amis du maire de notre ville : c'est en tout cas en ces termes qu'il les présente chaque fois, le maire a le plaisir d'accueillir son ami Machin - et il pèse ses mots.)

Autre question. Quelle différence y a-t-il entre une cour d'Assises et une Correctionnelle ? La fille et le gendre de l'auteur de la question ont été victimes, il y a un an et demi, d'une attaque violente par quatre jeunes cagoulés, attaque qui les a plongés dans un coma profond. Les coupables ont pu être arrêtés. L'avocat de la famille a conseillé de passer l'affaire en Correctionnelle plutôt qu'aux Assises, ce qui a surpris le père, car les Assises sont réputées plus sévères que la Correctionnelle.

Philippe Bilger n'a aucune raison de douter des affirmations qu'il entend mais il est réticent à s'exprimer sur une affaire qu'il ne connaît pas. Tout ce qu'il peut dire c'est que les Assises sont en général plus sévères, sauf pour les affaires de viol, pour lesquelles les professionnels en Correctionnelle rendent des verdicts plus sévères en général que les jurys populaires des Assises, plus sensibles à certains arguments...

L'auteur de la question précise que les coupables du crime qui le préoccupe ont été sévèrement punis en correctionnelle, écopant de 8 ans de prison. L'ancien magistrat ne sait pas si les Assises auraient été plus sévères que cela, mais il en profite pour faire un vibrant éloge des jurys populaires à qui il accorde toute sa confiance et qu'il trouve extraordinaires.

« Ouais, chuchote Chouquette, il fayotte avec le peuple, mais il les trouverait peut-être moins extraordinaires, les jurys populaires, s'il se sentait potentiellement victime d'un violeur auquel un jury populaire trouverait plein d'excuses... »

Nouvelle question. Une dame du premier rang s'inquiète de la loi renseignement. Que penser du fait que des données personnelles pourraient être consultées par les services secrets ?

Philippe Bilger est favorable à ce projet sur le renseignement qui est toujours en cours de débat. Tout d'abord, il approuve la prise de conscience, par les autorités, des dangers que représentent les menaces terroristes. Il ajoute que cela pourrait avoir des conséquences positives sur la criminalité en général dont sont victimes les français ordinaires – parce que jusqu'à maintenant le président de la République dénonce toujours le racisme etl'antisémitisme, mais jamais la criminalité ordinaire, déplore l'ami de notre maire. Ensuite, cela permettra aux services de renseignement d'être plus performants. Troisièmement, la police et les renseignements n'auront plus besoin d'avoir recours à des procédures occultes pour être efficaces. Ces procédures seront légalisées.

Il faut arrêter de dénoncer des abstractions et fustiger plutôt les comportements. Mais si on ne le fait pas en France, c'est parce que cela mettrait trop en évidence la médiocrité de certains. Si on virait les médiocres et mettait en avant les meilleurs, on aurait une autre République, et c'est pas la nôtre, hein ! Applaudissements, pendant lesquels l'orateur demande aux dames de l'assistance le droit de retirer sa veste et l'obtient.

Encore une question. Que pense Philippe Bilger du racket fiscal que constituent les amendes, et de l'article 6 de la Déclaration des Droits de l'Homme qui dit que tant qu'on n'est pas jugé par une juridiction, on est présumé innocent ? Alors les gens payent sans avoir le droit de passer devant une juridiction, et personne ne s'élève contre ça.

Contrairement à ce que semble croire l'auteur de cette question, l'ancien magistrat n'est pas omniscient et certains sujets ne le passionnent pas. Du coup il retourne la question à son envoyeur : que propose-t-il à la place du système actuel ? Passer devant une juridiction, justement, il propose ! Et puis il s'embrouille un peu. C'est quand même dingue de devoir payer les amendes même quand on les conteste. Et y a pas de défense. C'est quand même dingue ! Philippe Bilger craindrait alors pour l'engorgement du judiciaire, puis constate que ce problème n'est tout de même pas prioritaire. Et il s'excuse de ne pouvoir mieux répondre.

Question suivante. Une dame voudrait savoir ce que Philippe Bilger pense des magistrats qui privilégient le serment maçonnique sur celui de rendre la justice avec impartialité. Applaudissements nourris.

S'il existe des magistrats qui violent l'éthique professionnelle, en privilégiant le serment maçonnique, c'est extrêmement grave et il faudrait prendre des sanctions disciplinaires, convient l'interrogé. Mais il note tout de même un problème dans la question : la dame a eu l'impression que dans une affaire, le serment maçonnique valait plus que le serment du magistrat, mais c'est son interprétation et Philippe Bilger ne la prend pas pour argent comptant. Du coup il ne peut pas contredire ce qu'il ne peut pas vérifier. Mais par ailleurs, il adore la franc-maçonnerie, il y fait parfois des conférences, et il aime bien parce que les francs-maçons n'ont pas le droit d'applaudir, et surtout pas le droit de répliquer lorsqu'il répond à leurs questions. Rires et applaudissements.

- C'est quoi cette connerie ? Demande Chouquette.

- C'est pas une connerie, je dis. La parole est très ritualisée dans les assemblées maçonniques. Les participants n'applaudissent pas, et chacun parle à son tour, de manière très encadrée. Les idées plutôt que le spectacle, en quelque sorte...

- Ah bon, fait Chouquette.

Le cas personnel du monsieur qui pose la question suivante n'a, selon lui-même, aucun intérêt, mais comme on a parlé d'engorgement de la justice, il pose sa question quand même. Il a quelques enfants qu'il essaie d'éduquer au mieux. Un de ses enfants a été poursuivi pour un défaut d'affichage sur une concession de plage, et un autre, en pleine crise d'adolescence, a dénoncé des violences dont il n'avait pas été victime, et a écopé, après jugement, de travaux d'intérêt général. Le sentiment de ce père de famille, est qu'il y a quand même une certaine injustice, parce qu'il voit ce qu'il se passe à la télé, il voit les jeunes de banlieues, ce qu'il se passe dans les quartiers de Marseille, il voit des jeunes qui volent ou qui dealent de la drogue, et ils n'ont qu'un simple rappel à la loi. Son impression est que lorsque l'on éduque bien ses enfants, la justice est plus sévère avec eux qu'avec d'autres. Applaudissements.

« Vous vous êtes doré la pilule de la question », répond mystérieusement l'ancien magistrat. Puis il développe son propos : selon l'homme qui vient de s'exprimer, il y aurait d'un côté les enfants bien élevés, et de l'autre Marseille et les quartiers. D'un côté la sévérité, et de l'autre l'indulgence. Or on ne peut pas comparer ainsi des affaires. Il faudrait les connaître toutes à fond pour pouvoir en parler. Le vrai problème est que les citoyens ne connaissent la justice pénale qu'à travers la représentation médiatique qui en est faite. La justice n'est pas aussi médiocre que les médias le prétendent. Car les journalistes préféreront toujours un mensonge provocateur à une vérité banale. La comparaison qui a été énoncée est donc sans fondement.

Applaudissements modérés à faibles.

La question d'après concerne les terroristes islamiques qui commettent en France des actes de guerre, et non des actes de droit commun. Pourquoi ne pas les faire comparaître devant un tribunal militaire ?

Ce qui importe, répond l'ancien magistrat, c'est que la juridiction soit adaptée à la gravité de ce qu'elle juge. En France la perpétuité réelle existe, même si peu de Français le savent, et une cour d'Assises ne manquerait pas de la prononcer pour des actes de guerre. Tribunal militaire ou pas, ça ne changerait rien. Ce qui compte, c'est que l'application de la peine soit rigoureuse. Applaudissements.

La question qui suit est inaudible mais le conférencier la résume pour nous : est-il normal de condamner en cour d'Assises sans preuve formelle, au nom de l'intime conviction ? Et d'autre part, la prison est-elle une bonne sanction, dans la mesure où elle est une école du crime et où elle coûte cher ?

Philippe Bilger répond que la cour d'Assises a aujourd'hui une obligation de motivation, c'est-à-dire qu'elle doit dire au nom de quoi elle condamne. Il ajoute que l'intime conviction n'est pas le droit de faire n'importe quoi. Une conviction n'est pas une impression, mais une certitude. En ce qui concerne la prison, l'ancien magistrat s'interroge sur les solutions qui existent, et ajoute qu'on ne va tout de même pas rétablir la peine de mort. Le poseur de question réplique quelque chose que nous n'entendons pas. « Ah bon, s'exclame l'orateur, alors moi je vous prenais pour un humaniste et vous êtes une catastrophe !!! »

Une dame pose la question des réductions de peines systématiques dans le système judiciaire français. Que pense Philippe Bilger de ce fonctionnement bizarre ?

Dans sa longue expérience, le magistrat à la retraite a vu beaucoup d'avocats généraux requérir des peines plus lourdes que celles qui conviendraient, afin de contourner le système des réductions de peines. Par exemple, pour un crime qui mériterait 10 ans de prison, l'avocat général requiert 15 ans afin d'obtenir les 10 ans effectifs. L'ennui, déplore le conférencier, c'est que parfois, le coupable prend vraiment 15 ans alors qu'il aurait dû en avoir 10. En tant qu'avocat général, lui-même s'est toujours refusé à cette pratique et l'a toujours dénoncée. Il développe quelques exemples tirés de sa propre expérience illustrant le fait que cette habitude de l'inexécution des peines est une catastrophe pour tout le monde, les victimes des récidivistes qui n'auraient pas dû être libérés, comme les condamnés dont la peine a été arbitrairement alourdie au départ. L'État de Droit doit protéger les honnêtes gens, et pas seulement les criminels, dénonce-t-il. Le peuple devrait se mobiliser pour obtenir cela ! Applaudissements.

L'intervenant suivant veut poser deux questions en lien avec ce qui vient d'être dit. Pourquoi les magistrats impliqués dans des viols du secret de l'instruction judiciaire ne sont-ils pas sanctionnés ? Et par ailleurs, au-delà de l'affaire du mur des cons, il semble que les syndicats de la magistrature influent sur l'exercice de la justice en France, alors comment peut-on faire pour empêcher cela ?

Philippe Bilger trouve inadmissible qu'il n'y ait pas d'ouverture systématique d'une enquête par le parquet en cas de violation du secret de l'instruction.

Mais en ce qui concerne l'influence des syndicats de la magistrature, il ne croit pas qu'elle soit si importante que cela, même s'il déplore que les deux principaux syndicats soient toujours d'accord sur tout, ce qui fait que beaucoup de magistrats ne se sentent bien représentés nulle part. Le mur des cons est une affaire gravissime qui ne devrait être pas être prescrite. Mais à part cela, il est moins pessimiste sur l'influence dogmatique des syndicats, tout en restant prudent. Applaudissements circonspects.

L'intervention suivante est une demande : l'invité peut-il dire un mot sur l'institut pour la justice ?

C'est une structure qui réunit des victimes et des familles de victimes, explique l'orateur, qui n'est pas d'accord avec tout, mais comme il a pu défendre des personnalités sans partager leurs points de vue, de même a-t-il défendu l'institut pour la justice quand Christiane Taubira a créé la commission de consensus pour prévenir la récidive, une épouvantable usine à gaz, et en plus il y a eu tout de même la loi sur la contrainte pénale qui est une calamité concrète. C'est ça le dogmatisme institutionnel.

Vagues applaudissements.

- Tu sais de quoi il parle, là ? Demande Chouquette.

- Non, aucune idée, je dis et je pince les lèvres en recoiffant mes cheveux blonds.

La question d'après est difficilement audible mais voici comment votre envoyée spéciale l'a comprise : que pense Philippe Bilger de l'évocation d'une enfance malheureuse ou d'une situation de chômage pour excuser des actes de délinquance ?

Selon Philippe Bilger, il existe une certaine pensée de gauche qu'il caricature ainsi : la société est coupable, et le transgresseur est victime. Il faut donc réfléchir aux causes sociales, économiques et/ou familiales qui font de l'Homme un « fétu de paille jeté au vent du destin. » Il est tout de même surprenant, s'étonne-t-il, que cette gauche qui se prétend humaniste et qui, à l'instar de Madame Taubira, abreuve tout le monde de leçons de morale, soit la même qui dénie à l'Homme sa liberté et sa responsabilité. Philippe Bilger, pour sa part, crédite le délinquant et le criminel de l'honneur d'une part de responsabilité et de liberté, malgré les difficultés. Par ailleurs, la justice, en matière pénale, doit faire l'arbitrage entre ce qui relève de l'individu et ce qui relève de la société. Le contexte social et familial doit évidemment peser, on ne doit pas juger de la même manière les délinquants en col blancs et les délinquants des cités. Les données évoquées dans la question doivent être prises en compte dans un jugement. Mais on ne doit pas considérer que le délinquant est passé à l'acte « à l'insu de son plein gré »... Le véritable humanisme ne considère pas que les humains sont de simples jouets du destin. Applaudissements.

Deux autres interventions donnent encore au conférencier l'occasion de développer sa vision d'un meilleur fonctionnement de la justice à travers quelques solutions (essentiellement davantage de contrôle sur le travail des personnels judiciaires), et de présenter les ateliers de prise de parole qu'il anime à Paris et où il espère tous nous voir bientôt. Puis le maire de Béziers remercie tout le monde et nous recommande chaudement la lecture des ouvrages de son ami. Il nous informe également que le prochain rendez-vous aura lieu le 10 juin avec Bernard Lugan, un historien qui a été viré de Saint-Cyr. Applaudissements nourris.

- J'ai un peu décroché sur la fin, avoue Chouquette.

- Pareil, je dis.

- C'était intéressant quand même, dit Chouquette.

- C'est vrai, je reconnais. Plus argumenté et plus nuancé que d'habitude.

- Tu crois qu'il participe à la dédiabolisation de l'extrême droite ? Qu'est-ce que tu vas écrire ?

- Ce que j'ai vu et entendu. Comme d'habitude. Rien de plus et rien de moins.

- Et le Bernard Lugan viré de Saint-Cyr là, tu le connais ?

- Jamais entendu parler, je dis.

- Moi non plus.

Autour de nous, certains spectateurs commencent à faire la queue pour acheter les livres du conférencier et obtenir une dédicace, d'autres quittent le palais des congrès devant lequel Chouquette et moi nous séparons.

Sur le chemin du retour, je marche derrière un groupe qui commente avec véhémence la soirée. Le sentiment dominant est la déception : pas de complot dénoncé, pas de stigmatisation des immigrés, pas de rétablissement de la peine de mort... Même Dieudonné est abandonné à ses excès de provocation. Tout fout le camp à « Béziers libère la parole ! »

Mais votre envoyée spéciale constate tout de même que les sots sont bien gardés... Et elle vous dit : à bientôt à Béziers !