Pas de repos pour Maurane Bob. Notre maire présente-­t-­il ses vœux à la population pour la nouvelle année ? Aussitôt votre intrépide reporter se dresse contre vents et virus intestinaux, et se met en route pour le palais des congrès de Béziers. Que peut bien nous souhaiter la municipalité ce 16 janvier 2015 ?

50 nuances

 

Le trajet désormais familier est étonnamment peu fréquenté pour un soir de happening municipal. L’air est plutôt doux, pourtant, dans l’avenue Saint­ Saëns, malgré la nuit tombée... Une épidémie s’est-­elle abattue sur la ville ? Devant l’entrée, aucune foule ne se presse. Quelques militants distribuent des tracts favorables à la mise en régie municipale de l’eau. Je reconnais certains visages mais je passe au large : la mission avant tout.

Dans l’entrée, le nouveau numéro du bulletin municipal est disponible en de nombreux exemplaires sur des présentoirs. En couverture, la foule rassemblée après les attentats de la semaine dernière sur la place Gabriel Péri ­ du nom du journaliste Résistant assassiné par les nazis. Et toujours cette étrange banderole « NON AU TERRORISME ISLAMISTE », comme s’il s’agissait de distinguer le terrorisme islamiste d’autres terrorismes qui seraient acceptables, quant à eux (voir l'article « Maurane Bob est Charlie »).

À la suite d’un petit groupe de personnes, j’emprunte l’escalier qui mène à la grande salle, et suis interrompue dans mon élan par un ralentissement. Sur l’un des paliers, Monsieur le maire et son épouse se tiennent au milieu du passage et distribuent des poignées de mains. Devant moi une dame agrippe même l’élu pour lui coller un vigoureux bisou. Pourquoi pas moi, je me dis ? Quelques scrupules prophylactiques me font hésiter, mais après tout ce n’est pas tous les jours que l’on peut partager ses emmerdements avec un homme politique, et je lui claque deux grosses bises baveuses. Comme je suis pour la parité, je contamine aussi Madame, et je termine l’ascension des dernières marches en reconnaissant que quand même, ils se donnent bien du mal, tous les deux, ce soir.

À l’étage, la densité de population est étonnamment faible. Le long des murs, de grandes tables ont été disposées, couvertes de galettes des rois et de bouteilles à bulles. Sur la scène des musiciens exécutent un air festif dans une relative indifférence. Les invités clairsemés papotent en petits comités. Et moi toute seule, plantée au milieu, j’ai l’impression qu’un immense panneau lumineux se déploie au ­dessus de ma tête avec l’inscription : « intruse » en lettres clignotantes. Les mauvais souvenirs de la soirée avec Philippe de Villiers me reviennent (voir l’article « Mission Pucelle d’Orléans ») et je me réfugie dans la lecture du bulletin municipal ­ dont je suis arrachée avec brutalité à la page onze par la répugnante photographie en gros plan d’une merde. Je referme illico le magazine, smecta au bord des lèvres, et cherche une autre contenance à me donner...

Votre aventurière solitaire tente alors de rejoindre la constellation humaine la plus proche, en quête d’éventuelles interactions sociales, avant de découvrir que le petit groupe en question est essentiellement composé d’hommes qui parlent d’armes à feux. Chances d’intégration : très faibles. Plus loin je repère un chauve en costume dont le visage m’est familier. Où l’ai­-je déjà vu ? Je me rapproche insensiblement : « Ce sont les pieds ­noirs qui vont nous sauver », explique­-t­-il à son interlocuteur avant de me lancer un regard courroucé. Les pieds ­noirs sont censés sauver qui de quoi, je me demande ? Mais la figure sévère des deux compères me dissuade d’engager la conversation. Je m’éloigne.

 

peu de femmes dans l’assistance

 

Regard panoramique : peu de femmes dans l’assistance, très peu de gens de mon âge, et toujours aussi peu de monde. On dirait que pour une fois, les Biterrois boudent leur maire. Il faut dire que son dernier communiqué de presse qui, dès le 7 janvier, quelques heures seulement après l’attaque de Charlie Hebdo, tentait de récupérer l’événement pour alimenter son fond de commerce électoral, à savoir la stigmatisation des immigrés, n’a pas plu à beaucoup de Biterrois. Même ma voisine, une vieille dame charmante qui d’habitude trouve cet énergique nouveau maire tout à fait formidable, a saisi mon bras avec gravité ce soir ­là, dans l’escalier de notre immeuble où elle m’attendait exprès alors que je rentrais du travail, et m’a dit : « Mon petit fils m’a montré ce que le maire a écrit aujourd’hui, et vraiment je trouve que ça ne se fait pas. » (Depuis, avec le coup des affiches à gros flingues partout en ville, elle a juré qu’elle ne voterait plus jamais pour un type d’extrême droite, et quand je croise le petit­ fils dans l’escalier, il me fait le V de victoire avec l’index et le majeur.)

« Mesdames, Messieurs, s’il vous plaît ! », lance une voix de surveillant général agacé par les bavardages des élèves, « Monsieur Robert Ménard, maire de Béziers, et les élus du conseil municipal ! » Applaudissements. Même mise en scène que pour la réunion publique du 27 novembre, et même essoufflement des applaudissements jusqu’à l’extinction, avant un regain ponctuant l’entrée du maire (voir l’article « Mission Ménardo speaking »). Une fois la scène remplie, la salle est encore plus vide.

 

paparazzjpgLe maire de Béziers nous souhaite à tous la bienvenue pour une cérémonie des vœux « très particulière ». Particulière d’abord sur la forme car plusieurs cérémonies ont été organisées afin de cibler les discours et de favoriser les échanges (1). Mais surtout particulière sur un autre plan, aussi grave qu’historique, et l’orateur prend une mine grave et historique pour prononcer ces mots. Neuf jours après les tragiques événements de Charlie Hebdo, il voudrait revenir sur ce sujet, même si tout en a été dit. Il rappelle tout ce qu’il a fait lui­ même, en sa qualité de maire : discours, marche, réponses aux journalistes et tout. Et il se propose de répéter ce qu’il a déjà dit étant donné que la situation est très grave et qu’il faut appeler un chat un chat. Les terroristes qui ont sévi ne sont pas fous, dit­il, ce sont des individus qui veulent changer la France, et c’est pas pareil. Ensuite, il énumère deux choses que les terroristes ne sont pas selon lui : ils ne sont pas islamophobes, ils ne sont pas racistes. En revanche on peut les définir avec un mot : ce sont des islamistes. Applaudissements. Attention, précise le maire en bafouillant un peu, « je ne confonds pas les islamistes avec les musulmans ». Mais attention encore, ajoute-­t-­il : les islamistes sont de plus en plus nombreux partout « et si on n’en tire pas toutes les conséquences, les massacres n’auront servi à rien. »

 

il fait bien de préciser qu’il ne confond pas tout

 

À ce stade, je me demande tout à coup qui sur Terre au XXIème siècle, à part des terroristes ou des psychopathes, peut encore sincèrement croire que des massacres sont parfois utiles... En tout cas, il fait bien de préciser qu’il ne confond pas tout, le maire, je me dis, parce que dans ses derniers discours, la confusion lui a valu une certaine baisse de popularité. Du coup hop, il rectifie. Mais quand même, dit­-il, proclamer qu’il ne faut pas faire d’amalgame c’est bien, mais ça ne doit pas empêcher de réfléchir, d’affirmer, de décider, et surtout de désigner son ennemi pour pouvoir le combattre. En tout cas il est au moins tranquille sur un point maintenant, c’est qu’on ne va plus lui reprocher d’avoir voulu armer la police municipale (applaudissements), et on ne va plus rien lui dire quand il voudra augmenter ses effectifs. Surtout à Béziers où Jean Farret a été assassiné en 2001 par un jeune de la Devèze qu’il qualifie d’islamiste (2) (applaudissements.) Ainsi à Béziers plus qu’ailleurs, il faudrait en finir avec l’angélisme. Et pour nous en persuader, il déploie une petite anaphore :

« OUI, nous avons laissé rentrer chez nous des gens qui nous haïssent.

OUI, tout n’est pas réglé avec la mort des tueurs de Vincennes et de Charlie Hebdo.

OUI, désormais ce n’est plus en Syrie ou au Liban que ça se passe, mais aussi en France. »

Il rappelle ensuite qu’il ne confond pas tout, hein, surtout pas, mais comme il parle en même temps de petits délinquants, de braqueurs de banques et de gens qui ont déclaré la guerre à la France, du coup ça devient très confus justement, et je perds le fil. Après il revient sur la police municipale qui pourra donner un coup de main aux autres polices si elle est nombreuse et armée, et il profite de l’occasion pour préciser qu’il est drôlement fier d’avoir armé la police municipale de Béziers – ça par contre, je l’avais bien compris... Silence. Au bout de quelques secondes, le public comprend : applaudissements.

Transition. La vie continue, on ne peut pas se limiter à broyer de l’inquiétude. À Béziers, 2015 sera l’année de la refondation, nous promet-­il, car tout ou presque est à refonder, et il énumère quelques exemples d’une liste par ailleurs interminable ­ mais il nous en fait grâce ­ de tout ce qui n’a pas été fait ou a été mal fait ici. Alors bon c’est vrai que les maires nouvellement élus ont toujours un peu tendance à critiquer les prédécesseurs, reconnaît-­il, mais lui c’est différent : il a de bonnes raisons de le faire et il pourra le prouver mais plus tard, parce que pour l’instant le rapport sur lequel il s’appuie est secret. En tout cas la situation financière de la ville n’est pas mauvaise, elle est exécrable, on est prévenus, et il faut ajouter au tableau le désengagement de l’État à hauteur de 2 millions d’euros de moins, payés par les contribuables, et que l’État va garder pour lui. Huées.

Derrière moi une dame s’indigne : « Et ben il s’emmerde pas l’État ! Qu’est­-ce qu’il va faire avec ce pognon ? » Bonne question, je me dis, sans doute construire des routes, payer des infirmières, des profs, et aussi des flics du GIGN, enfin le genre de choses que fait l’État avec l’argent des impôts d’habitude quoi...

 

j’imagine que du coup, l’argent doit obligatoirement servir à la mise en valeur du centre ­ville, et pas à autre chose comme des affiches ou des bulletins municipaux...

 

Face à la pénurie de moyens, notre maire a des idées : mieux organiser la mairie, baisser les frais de fonctionnement. Et aussi il a une bonne nouvelle : notre centre ­ville a été classé « quartier prioritaire d’intérêt national », un dispositif donnant droit à des aides financières qui devraient compenser la baisse des dotations – voilà encore un exemple de truc que fait l’État avec nos impôts, tiens. Mais forcément ça doit limiter un peu l’utilisation : j’imagine que du coup, l’argent doit obligatoirement servir à la mise en valeur du centre ­ville, et pas à autre chose comme des affiches ou des bulletins municipaux en quadrichromie et papier glacé tous les quinze jours par exemple. Enfin ce sont des suppositions.

Deux grands projets vont occuper plus particulièrement notre équipe municipale cette année, poursuit l’élu. Le premier concerne l’Acropole où doivent prendre place un restaurant et un hôtel de haut niveau, et le second concerne la place de la Citadelle et constitue une nouvelle perspective pour un nouveau Béziers. D’ailleurs trois hôtels sont en ce moment en construction à Béziers, et deux sont en rénovation. C’est bien la preuve qu’il n’y a pas d’autre cap que celui pris par notre maire, et tous les Biterrois le savent bien.

Pour finir, il nous souhaite à tous et à nos familles, une très heureuse, une excellente année 2015, et il nous invite à rencontrer maintenant nos élus qui sont à notre entière disposition. Applaudissements nourris.

S’en suit un mouvement centrifuge vers les buffets qui vide complètement le centre de la salle.Plantée en plein milieu pour la deuxième fois de la soirée, je sens vibrer ma poche et consulte mes textos : « Riz carottes aux chandelles ? » propose mon amoureux. Dans l’instant, la dégonflée qui vous sert d’envoyée spéciale renonce à informer ses représentants politiques, entre galette et blanquette, qu’il existe de nombreux Biterrois convaincus que d’autres caps existent que ceux pris par le maire, et elle quitte la salle précipitamment. Après tout, si les élus veulent savoir ce que les Biterrois pensent, ils n’ont qu’à lire « En vie à Béziers »...

À bientôt pour de nouvelles aventures !

 

(1) Plusieurs cérémonies ont été organisées s'adressant aux entreprises, aux associations, aux corps constitués, aux agents municipaux et enfin à la population.

(2) Selon les journaux de l'époque, le mobile de l'assassinat n'était pas lié à des revendications religieuses.