En France, nous avons un "moi Président" normal, qui s'est avéré une copie des autres présidents : un monarque quasi-absolu, ce qu'autorise la constitution de la Vème république. Dans un autre pays – l'Uruguay - il y a eu un président - de 2010 à 2015- qui s'est voulu vraiment normal. Son nom : José Alberto Mujica, plus connu sous le nom de Pepe Mujica.

par Jean-François Gaudoneix,


D'emblée, il explique : « Les républiques n'ont pas été inventées pour qu'on y recrée une petite cour : elles sont nées pour affirmer que nous sommes tous égaux. » Et son discours se traduit dans les faits :
Pendant tout son mandat, il a vécu dans sa maisonnette de 45m², non loin de Montevideo... travaillant aussi la terre.
-Il a gardé sa vieille "coccinelle" comme voiture.
-Il reversait 90% de son salaire à des organisations caritatives.
-Un seul véhicule de police assurait sa sécurité.
-Sa tenue vestimentaire est restée des plus simples.
Voilà pour présenter le bonhomme.


Mais il ne faut pas en rester à cette simplicité, bien agréable quand nous pensons aux « ors » de notre République. Pepe Mujica a une histoire, et pas des plus banales. Ce qui explique sans doute sa façon d'être. Cet ancien fleuriste, ancien guérillero tupamaro, prit les armes contre la dictature militaire (1973/1985) et fit 14 années de prison ! Dictature tristement célèbre avec ses « escadrons de la mort »... Il fut battu et humilié, mis à l'isolement durant neuf ans...


Pendant sa présidence, il ne s'est pas agité, n'a pas fait de discours fleuves comme ont pu en faire les Castro, les Chavez : il s'est contenté d'appliquer un principe simple : « Prendre acte de la réalité. » Et c'est ainsi que dans cet Uruguay très catholique, il a fait légaliser l'avortement, le mariage gay, le cannabis. En 2010, sous la présidence de Pepe Mujica, le cigarettier Philip Morris a lancé une action judiciaire contre la législation antitabac de l'Uruguay qui portait « atteinte à un traité de protection des investissements », traité signé en Suisse en 1988 qui place sur un pied d'égalité entreprises et Etats souverains... Philip Morris réclamait 25 millions de dollars de dédommagements à l'Uruguay ! Ce tout petit pays au PIB de 48 milliards d'euros – et 3,3 millions d'habitants - devait se battre contre une multinationale dont le chiffre d'affaires atteint 70 milliards d'euros ! C'était David contre Goliath... Et c'est encore David qui a gagné... en 2016 ! C'est tout un symbole.

 

La frugalité, consommer peu, avoir une petite maison qui me laisse du temps pour profiter de ce que j'aime vraiment, c'est ça la vraie liberté

 


En octobre 2015, Pepe Mujica vient à Paris pour une conférence à Science Po. Il appelle la jeunesse, tentée par l'apolitisme, à s'engager. Il explique aux étudiants que l'avenir de l'humanité et de la planète est en jeu. Pour lui, le défi est avant tout politique avant d'être écologique ou économique. Il donne son point de vue sur l'Europe, avec son franc parler : « l'Europe n'est hélas pas à la hauteur des défis de la planète. » Et de continuer : « Notre époque dispose de ressources inédites, d'une productivité jamais vue. Nous sommes proches du Ciel, alors que nous semblons marcher vers l'Enfer. » Il déplore que notre monde n'ait pas de direction politique, qu'il soit livré à la « volatilité des marchés ».


Sa simplicité le pousse à être contre notre société de consommation, contre la dégradation de notre environnement. Et de regretter « L'impuissance des grands pays, qui vivent en pensant à leurs intérêts nationaux, à qui va gagner les prochaines élections». La presse internationale le présente comme « le président le plus pauvre du monde », mais ce qui est intéressant chez cet homme, c'est son humanité, son humilité, sa vision de notre société. Sa définition de la liberté n'est pas banale : « La frugalité, consommer peu, avoir une petite maison qui me laisse du temps pour profiter de ce que j'aime vraiment, c'est ça la vraie liberté ». Il est partisan d'un « travailler moins pour consommer moins », c'est dire combien il prend à contre pied notre société actuelle...


Et pour conclure citons-le une dernière fois : «Cela vaut la peine de vivre intensément, tu peux tomber une, deux, trois, vingt fois, mais souviens-toi que tu peux te relever et recommencer. (...) Les battus sont ceux qui cessent de lutter ». Belle leçon de vie. En juillet 2015, Arte a publié un long documentaire (88mn) sur lui, "Le président et la motte de terre". Intéressant, mais le documentaire s'arrête à l'image du « président le plus pauvre du monde ». Il y avait bien d'autres choses à dire et à montrer...