Dans un numéro précédent, Didier nous avait présenté Marinaleda, cette petite ville d'Andalousie – 3 000 habitants – où l'on cultive la solidarité, le social, le partage du travail.

Par Jean-François Gaudoneix,

Séjournant en ce mois de juin en Andalousie, il m'a semblé intéressant d'en savoir davantage, de voir vraiment à quoi ressemblait Marinaleda, ce qui s'y passait. Ce mardi 7 juin nous avons rendez-vous avec Juan Manuel Sanchez Gordillo, maire de Marinaleda.
Rien n'a été plus facile, nous l'avons rencontré dans sa mairie le matin, nous lui avons dit que nous étions de Béziers, ville d'extrême droite, et que nous aimerions lui poser des questions sur le fonctionnement de la municipalité de Marinaleda.
– A las siete de la tarde ?
– Bueno.
C'est un homme discret, qui ne cherche pas en imposer. Sa tenue : short et tee shirt de Marinaleda n'indique en rien que l'on a affaire au premier magistrat de la ville. Un bon point.

D'entrée, il nous explique :

Dans les années 1970, les journaliers du latifundium El Humoso ont entamé une lutte syndicale contre un pouvoir qui les opprimait. La lutte à laquelle nous avons participé ensemble nous a convaincus de la nécessité de prendre le pouvoir en politique au niveau local pour aboutir à la constitution d'un contre-pouvoir contre les patrons, la justice et le politique.
Nous avons occupé 1200ha de terres appartenant au duc de l'Infantado que nous avons chassé, bien qu'il soit un ami du roi Juan Carlos et quatre fois Grand d'Espagne, nous avons exploité ces terres.

De la lutte syndicale, nous sommes passés alors à la lutte politique.
En 1979, nous avons remporté les élections municipales avec une majorité absolue !
C'est alors que nous avons pu mettre en place un autre fonctionnement basé sur des assemblées populaires. Elles sont au nombre de 30 à 40 par an. Lors de ces assemblées, les décisions prises en conseil municipal peuvent être invalidées.
Nous avons aussi des assemblées de quartiers, importantes pour la préparation du budget, puisque ces assemblées sont force de proposition ( ce que Juan Manuel appelle le « budget participatif ».)

photoseptEst-ce que les gens s'impliquent dans ces assemblées ?
On peut avoir jusqu'à 400 personnes lorsque les sujets abordés sont sensibles. Comme les mobilisations en cours, la répartition des maisons ou du travail.
Nous avons évidemment abordé le thème sécuritaire cher à Ménard qui dès son arrivée a doublé la police municipale.
A Marinaleda, il n'y a pas de police municipale. La délinquance est faible, et les problèmes sont résolus par le dialogue.
Quelles sont vos relations avec la Junte d'Andalousie ?
Nous devons mener un combat permanent. Douze ans de lutte, et la Junte d'Andalousie nous demande encore d'indemniser le duc pour les 1200ha de terre accaparées. Même si elle nous demande une somme plutôt symbolique, nous refusons, car la terre ne s'achète pas. Nos relations avec les pouvoirs sont toujours dans la confrontation , « ils » ne comprennent pas ce que nous voulons. Pour eux, la propriété privée, c'est sacré ». L'occupation de terres, la création de logements bon marché, c'est autant d'atteintes à la propriété privée, à la loi du marché.
Et le travail à Marinaleda ?
Dans notre région rurale, le plus grand problème est le chômage. L'expropriation d'El Humoso a permis de donner du travail. Ces 1200ha sont travaillés en commun. Nous avons créé une coopérative de transformation des produits agricoles (huile d'olives, artichauts...) Ces activités ont permis de créer près de 300 emplois. La transformation permet de donner une valeur ajoutée à notre production. Produire, nous savons faire, le plus difficile est de vendre.
Tous les emplois créés le sont dans un contexte d' économie solidaire dont l'objectif n'est pas tant de gagner de l'argent que de répartir et partager la richesse sous forme d'emploi entre les travailleurs.
Nous avons un taux de chômage très faible, 30% inférieur au taux de chômage de l'Andalousie.
Tous ceux qui travaillent sur les 1200ha, dans la coopérative, dans la municipalité, touchent le même salaire, 47€ par jour, soit 1128€ par mois. Bien plus que le salaire minimum en Espagne qui est de 757€...

Nous avons aussi une politique de logement décriée par les capitalistes. Nous estimons que toute personne a droit à un logement décent. Nous avons créé 350 logements de 90m² habitables, avec un patio de 100m² pour un loyer de 15€ par mois. Cette politique va résolument à contre courant : c'est une façon de lutter contre la spéculation immobilière. Il n'y a pas d'assistanat, les gens participent à la construction de leur maison, encadrés par des maçons professionnels. Par ailleurs, c'est un travail d'entraide car les gens ne savent pas quelle maison va leur être attribuée. Cela crée de la solidarité au lieu de la compétitivité.

Juan Manuel se définit comme un non violent actif. Il est objecteur de conscience. La paix, la non violence, le refus des armes sont très présents dans les discours et les graphes de Marinaleda.
Pourtant, ses adversaires l'accusent de dictature (!), le criminalisent, et il fut même victime d'un attentat d'extrême droite.

Marinaleda a créé une radio et une télévision, mais elles sont régulièrement fermées par le pouvoir. Qu'à cela ne tienne, quelques jours plus tard, elles réémettent. Ces médias sont autant d'outils d'éducation. Marinaleda a aussi un site web : http://www.marinaleda.com/inicio.htm (surtout des vidéos en espagnol...)
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Juan Manuel continue le combat politique et se présente aux élections au Parlement d'Andalousie. Sa formation, Izquierda Unida forme une coalition avec Podemos sur le plan national pour les élections du 26 juin.
Quand on lui demande comment il voit l'avenir à Marinaleda, il est optimiste car il sait que les jeunes sont à gauche. Il regrette seulement que ceux qui ont participé aux luttes des années 1970, n'aient pas transmis à leurs enfants l'esprit combatif qui les ont fait triompher.

Avant de nous séparer, nous lui demandons comment les médias parlent de Marinaleda. Le New-York Times, le Monde Diplomatique ont fait des articles positifs sur Marinaleda, mais en règle générale, la presse espagnole déprécie le travail de la municipalité. Cela ne nous a pas étonné.
Nous remarquons que dans son bureau, il n'y pas le drapeau de l'Espagne, mais celui de la République espagnole !

phototroisNous quittons Juan Manuel qui, avant de nous séparer nous offre une revue qui développe la philosophie de la politique qui prévaut à Marinaleda.

Extraits :
« Les paroles doivent se transformer en actes pour être vraies, et les promesses en œuvres tangibles et mesurables ».
« Nous avons rêvé d'une piscine, d'installations sportives, d'un parc, d'un service à domicile pour nos anciens, d'un dispensaire médical, d'une école professionnelle, d'un atelier de travail,... tout est devenu du bien-être public dont nous profitons tous, sans discrimination aucune, parce que la démocratie n'est plus théorique, elle s'est transformée en des droits qui nous entraînent vers l'égalité qui est l'unique chemin de la démocratie. La démocratie doit être un refuge et un foyer pour les plus pauvres ou bien elle sera un grand mensonge ».
Dans cette revue, nous apprenons que la municipalité a ouvert un accès gratuit à Internet pour tous ceux qui le souhaitent par le moyen d'une infrastructures minimale (un récepteur de WIFI pour la commune). Ainsi chacun a un accès à une information alternative et une connexion avec le monde sans passer par les médias dominants.
En nous promenant, dans la soirée sur les allées ombragées de Marinaleda, un vieux monsieur nous salue.
Franceses ? Vous êtes allés voir le maire ? Ça lui paraît naturel que nous y soyons allés. Il ne tarit pas d'éloges sur la vie à Marinaleda, heureux d'y vivre.

Nous marchons dans la ville et découvrons un des 2 parcs créés, parc immense, avec des jacarandas, des palmiers, des parterres de roses et de nombreux appareils pour la gymnastique, une demande des habitants. Devant la piscine, des ouvriers municipaux donnent les derniers coups de peinture avant son ouverture. La grand rue – avenue de la Liberté – a des promenades ombragées de chaque côté – encore une demande des habitants. Ce qui nous surprend le plus, ce sont les nombreux graffs sur les murs d'expression libre : ils sont beaux, mais surtout leur message est vivifiant.

Des graffs à l'intérieur même de la mairie :« la lutte pour la vie, la voie de l'illusion, la lumière de l'utopie, ceci est révolution ». Sur un des deux gymnases (pour une ville de 3 000 habitants !), un immense portrait du Che ! A côté de la mairie, un immense et beau bâtiment se dresse, c'est le palais de la culture, autre réalisation de la municipalité.

La Mairie, nous a donné des adresses pour dormir chez l'habitant, et au premier coup de téléphone José Maria nous propose une chambre dans Marinaleda et vient nous chercher. Nous rencontrons dans sa maison, un jeune espagnol, Fernando, qui vient de Barcelone, en moto pour voir l'utopie de Marinaleda, il est enthousiaste.

Oui à Marinaleda, nous avons pu constater qu'un autre monde est possible, et qu'il se fait en combattant. Jose Manuel Sanchez Gordillo en est la démonstration :
- dirigeant historique du Syndicat des ouvriers agricoles (SOC), il a mené une lutte pour l'expropriation des terres du duc jusqu'en 1992. Un combat de 12 années....
- durant l'été 2011, avec le Syndicat Andalou des Travailleurs, il occupe une ferme militaire. Il sera condamné à sept mois de prison ferme et à une lourde amende.
- en 2012, avec 400 militants syndicaux du SAT, (Syndicat Andalou des Travailleurs), il réquisitionne dans les grandes surfaces des villes voisines (Mercadona à Arcos de la Frontera et Carrefour à Ecija) des denrées alimentaires de première nécessité pour les donner à des familles pauvres de Séville. José Manuel appelle cela une « expropriation forcée » de produits alimentaires....

Le lendemain, nous décidons de visiter les fameuses terres expropriées, les 1200ha du duc, pour voir ce qui s'y fait.
L'endroit est à une dizaine de kilomètres de Marinaleda, il s'appelle « El Humoso ».

Dès que l'on arrive un slogan affiche clairement les choses : « Cette ferme est pour les journaliers au chômage de Marinaleda ». On demande si on peut visiter. « Allez où vous voulez ! »

vignettemarinadela

Il y a bien sûr quantité d'oliviers, un moulin à huile, mais aussi des serres où l'on cultive des tomates, des artichauts, des fèves, des concombres, des poivrons. Des hangars, des ateliers de réparations, de nombreux engins agricoles, bref une exploitation ordinaire si ce n'est son mode de fonctionnement.
En discutant avec un ouvrier, celui-ci nous précise qu'ils en sont à un moment critique, car il ressent une cassure entre sa génération qui s'est battue pour la terre et le travail, et les jeunes qui rêvent davantage de gadgets électroniques que d'un travail partagé, autogéré....
Nous allons ensuite à la coopérative « Humar Marinaleda ». Ici aussi, on nous laisse visiter sans problème. Des cuves à stériliser, des machines à effeuiller les artichauts et à les couper, d'autres pour les fèves.... On n'est pas en pleine saison, et la conserverie marche au ralenti.

Nous repartons, impressionnés par la personnalité sereine de Juan Manuel. On ne rencontre pas tous les jours un tel bonhomme, car du courage il en faut pour affronter le système, les institutions et la force de l'habitude...
Marinaleda est «una utopia hacia la paz», «une Utopie vers la Paix», elle est bien vivante, nous ne pouvons que lui souhaiter de continuer et de faire des émules.