L'idée n'est pas nouvelle, paraît pleine de bon sens: un versement d'argent mensuel à tout citoyen de sa naissance à sa mort. A l'heure où il faut remercier les patrons de créer des emplois, s'interroger sur un revenu de base est une démarche qui peut paraître originale, décalée.

Par Clairette

Petit éclairage pour comprendre une idée reprise par un spectre si large de l'échiquier politique que l'on peut s'inquiéter du fondement idéologique sur lequel repose le revenu de base. Même le nom évolue, certains le nomment revenu universel d'existence, d'autres revenu de citoyenneté ou salaire à vie. Chaque conception ne recouvre pas les mêmes motivations et objectifs. Sinon, comment comprendre que des groupements de jeunes patrons plébiscitent un revenu à l'instar de figures altermondialistes ?

Au détour d'une information, j'apprends que la Finlande étudierait la mise en place d'un revenu de base  pour tous les finlandais, 80% de la population y serait favorable. Une allocation chômage pour tout le monde !

En France, en Europe, l'idée se développe. Des collectifs se fédèrent, une dizaine de villes comme Lille, Paris, Bordeaux ont vu naître des comités locaux. A l'initiative d'économistes comme Stanislas Jourdan, ils se fédèrent au sein du  Mouvement Français pour le Revenu de Base (1) qui est affilié au B.I.E.N. (2), réseau mondial des comités  pour le revenu de base.

Ce réseau porte une définition du revenu de base qui affirme quelques principes, des lignes de partage qui permet de mieux cerner le sujet :

Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d'autres revenus, distribué  par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement.

Rsa amélioré, critères sociaux, Exit.
Érigé en droit, l'aspect inconditionnel permet d'évacuer les risques de récupération par les politiques les plus libérales qui voudraient faire des économies.


La garantie de subsistance permet de redonner une valeur à des activités qui ne sont pas considérées aujourd'hui comme productrices de richesses. Les exclus, les artistes, les étudiants, toutes les franges de la société créateurs de richesses sociales seront rémunérés. La notion de travail s'en trouve alors revisitée, chaque individu pourra choisir son investissement et valoriser le sens et l'énergie fournie. La peur du chômage devient un vieux souvenir et la cohorte des malaises sociaux qui se nourrissent des déclassements, de l'exclusion, qui ont un coût très lourd se trouvent de facto allégés.

Sur le site du MFRB, un argumentaire poussé et précis évoque les bénéfices immédiats (réduction de la pauvreté) et à plus long terme ceux liés à une meilleure redistribution des richesses. Sur le registre économique, éthique, le déroulé souvent pertinent répond point par point aux critiques sur la fin du travail et le risque de paresse généralisée. Induisant une refonte de la redistribution des richesses, les auteurs arrivent même à rassurer les plus inquiets (les classes les plus aisées, détentrices de la valeur) en leur promettant que le système ne sera pas chamboulé. Tout est prêt, c'est juste une question de point de vue. Il suffit de se désaxer pour saisir la possibilité d'une société où chacun puisse se réaliser sans bousculer l’intérêt d'autrui.

Quid du politique ?

La seconde partie de la définition du revenu de base est floue. « Communauté politique », « ajustement démocratique », termes génériques pour éviter de penser la réalité. La démocratie d'opinion qui est la nôtre s'est toujours accommodé des inégalités sociales produites par le système économique, le capitalisme, producteur assumé d'inégalités, défendant l’enrichissement personnel au détriment du bien commun.


Exploitation, aliénation, mais aussi résistance, émancipation appartiennent à une sémantique propre aux rapports de force. La quête d'une croissance toujours plus forte comme remède miracle au chômage, la dénonciation des « sans » (sans-travail, sans-papier, sans-droit...) comme responsables de leurs malheurs est une rengaine assimilée, répétée que le système dit démocratique a validé.

L'escamotage de la question de la lutte des classes, de la prise du pouvoir, bref  la manière dont s'impose ce droit inaliénable interroge sur la naïveté des promoteurs du revenu de base. Tout le monde connaît la devise républicaine, elle clame des valeurs d'égalité, mais sommes-nous dans une société où les écarts de richesses se réduisent ?

Pour instaurer un revenu de base efficient, il faudra rogner sur les intérêts des puissants, imposer une autre manière de distribuer la richesse. Attendre que le bon sens et la pureté du raisonnement soient intelligibles pour nos dirigeants est une posture qui tient de la naïveté.

D'ailleurs, les Verts ont assumé cette posture lors des élections municipales à Paris en 2014 en inscrivant dans leur programme un revenu de base pour les Parisiens les plus démunis. Leurs objectifs étaient louables : « que la très grande pauvreté disparaisse » du territoire de la capitale. En instaurant le versement d'une allocation du montant du seuil de pauvreté (environ 980 euros mensuels) sur justifications de ressources à destination d'une frange de la population, ils travestissent  les principes initiaux du revenu de base et ne sont plus si loin de l'idée que s'en faisait Christine Boutin qui l'avait elle aussi plébiscité lors de sa candidature aux présidentielles de 2012.

Sans inconditionnalité ni universalité, le projet d'un revenu pour les plus pauvres n'est qu'une mesure supplémentaire qui valide l'inégalité, l'exclusion.

Tout mettre à la poubelle ?

Découpler le revenu du travail, faire valoir le bien commun contre les intérêts privés, penser l'économie comme un moyen non pas comme une finalité, voilà quelques thèmes nécessaires à penser. La traduction sur le plan des luttes sociales et syndicales est indispensable, pour placer les hommes et les femmes au centre du dispositif.

(1) Le Mouvement Francais pour un revenu de Base est une association loi 1901 dont l'objectif est d'informer et de militer en faveur de l'instauration d'un revenu de base.
(2) Le Basic Income Earth Network (BIEN) est depuis 1986 le réseau le plus actif et fédère de nombreux promoteurs du revenu de base de par le monde.