Secrétaire général de Reporter Sans Frontière jusqu'en 2008, Robert Ménard aime à se présenter comme un chantre de la liberté d'expression. Il défend Charlie Hebdo au moment des caricatures, fustige son directeur Philippe Val quand celui-ci licencie le dessinateur Siné accusé d'antisémitisme.

Il témoigne à la barre en faveur de l'humoriste Dieudonné dont il déclare ne pas partager les convictions ni l'humour, ou du polémiste Eric Zemmour poursuivi pour diffamation et provocation à la haine raciale, au nom d'un combat contre « un totalitarisme médiatique » bien-pensant au cœur du dernier essai de l'invité à gros tirages de « Béziers libère la parole ».

 

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C'est ainsi qu'en février 2006, dans le Nouvel Observateur, Robert Ménard prenait position pour le droit à la publication des caricatures, même s'il jugeait « inacceptable et islamophobe » la caricature représentant « Mahomet avec un turban transformé en bombe » et invitait à « renouer le dialogue avec tout un tas de gens qui ont été choqués par ces publications. »
Maire de Béziers, Robert Ménard n'invitait pas à l'apaisement, le jeudi 8 janvier lors du rassemblement auquel il avait appelé en soutien à Charlie Hebdo. Son discours, comme son communiqué de la veille, comme le dernier journal de Béziers, comme des extraits de son compte Twitter, sont, pour le paraphraser, « inacceptables et islamophobes ».
Montant d'un ton, le discours du premier édile était belliciste et définissait une ligne de démarcation entre deux camps.

 

La "grande famille" selon Ménard: des communistes aux catholiques, à l'exception des musulmans.

 

D'un côté les tenants d'une « civilisation française et européenne » constitutifs d'une même « famille » où se retrouveraient « communistes, athées, socialistes, libres-penseurs, catholiques... », englobant les élus d'opposition et le directeur du Midi Libre présents sur l'estrade installée devant la Mairie, que seul le « débat national » opposerait, excluant dans son énumération les musulmans, dont des représentants biterrois étaient restés relégués au pied de l'estrade, censée figurer la République unie « contre le terrorisme islamiste ».
De l'autre côté un « ennemi » commun et dissemblable : « les islamistes, les djihadistes », qui ne seraient pas de même nature que d'autres figures extrémistes (« bouddhistes radicaux », « catholiques intégristes », ou « protestants forcenés ») et chercheraient à conquérir et infiltrer l'Europe, et la France en particulier.
La veille le maire déclarait que « la rédaction de Charlie Hebdo n'a(vait) pas été attaquée par des gens adversaires de la liberté de la presse. Elle a été attaquée parce qu'elle avait osé, courageusement, librement, critiquer l'Islam" et considérait l'attentat contre le journal comme la conséquence de « 30 ans d'immigration massive ».
Les mots glissent de l'un à l'autre pour désigner l'ennemi : islamisme, islam, immigration. Le combat pour la liberté d'expression apparaît pour ce qu'il est : un combat islamophobe.

 

 On entend, on attend, on espère, ici, là-bas, dans le train, au café, dans la rue, au salon, chez la concierge, on entend, on attend que la méchanceté s'organise »
Voyage au Bout de la nuit, Céline, 1932

 

Le choix des invités de « Béziers libère la parole » qui ne manquent pourtant pas de publicité, journalistes ou politiciens, montre que Robert Ménard, très à l'aise dans le milieu politico-médiatique, participe avec d'autres à la construction d'un discours raciste, que l'on retrouve à l'œuvre dans de nombreuses sphères.
Sur son compte Twitter en septembre 2012, à l'occasion de la sortie du film « L'innocence des Musulmans », Robert Ménard s'interroge : « L'islam est-il soluble dans la démocratie ? » Il illustre ses propos de la couverture d'une édition de Voltaire « Le fanatisme ou Mahomet » et cite l'actrice Véronique Genest déclarant que « l'Islam est dangereux pour la démocratie ».
Le militant d'extrême-droite développe l'idée que l'Europe « affaiblie » ne cesserait de « s'excuser » devant les manifestations de violence du monde musulman, que l'Europe se sentirait « coupable », et appelle au « combat ».
Quel combat ? Quelle croisade ?
En débaptisant la rue du 19 mars 1962, qu'il présente comme une victoire militaire et une « défaite morale », Robert Ménard, dont la famille catholique pied-noir fut rapatriée cette année-là, veut-il dire que cette guerre-là ne fut pas terminée ? Cette guerre menée dans un pays, l'Algérie, que la jeune seconde République française annexa en décembre 1848 en toute bonne conscience ?
C'est le même qui contourne le principe de laïcité en inaugurant la feria 2014 par une messe donnée aux arènes ou en installant une crèche dans le hall de la mairie, au nom de la tradition. Le mot de tradition serait donc le mot magique. Celui-ci permettrait de « se sentir chez soi », comme intitulait son compte Twitter « Robert Ménard » qui lançait sa campagne aux élections municipales le 3 septembre 2012. Celui qui définirait l'identité de la France comme catholique, par opposition à sa seconde religion. Le créateur du site Boulevard Voltaire ne partage de toute évidence pas le combat du philosophe contre l'Infâme (1).
Robert Ménard, plus célinien que voltairien, participe à une « lente infiltration » du discours raciste et cherche à nous mener au bout de cette nuit où la haine cherche à s'exprimer librement en désignant un « ennemi » à combattre. L'un et l'autre seraient liés par une histoire de violence, cette violence fratricide archaïque, par laquelle on se sentirait exister en faisant disparaître l'autre.
Le 8 janvier, il faisait nuit sur la place Gabriel Péri (2), pas encore débaptisée, une nuit transpercée par des applaudissements qui attendaient peut-être que la méchanceté s'organise, mêlés aux sifflets de résistance. Les Biterrois méfiants n'étaient pas venus tant nombreux, et nombreux partirent plus nauséeux encore.

 

(1) Le mot infâme pouvait, sous la plume de Voltaire, recouper plusieurs sens liés à l'intolérance, mais désignait le plus souvent l'Église. À noter que la tragédie du philosophe « Le Fanatisme ou Mahomet » a été lue par ses contemporains avant tout pour une diatribe contre le fanatisme chrétien.
(2) Journaliste et homme politique communiste résistant, arrêté et fusillé par la Gestapo au Mont-Valérien.