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Le carnage qui a frappé Charlie Hebdo soulève un nuage de poussières.  On peut coller à l'événement, ou bien se tenir à distance pour l'appréhender dans son contexte. Montée générale de l'extrême droite, extrême gauche gagnante en Grèce le 25 janvier 2015 (1), menace d'exclusion de la Grèce hors de la zone euro, Traité Transatlantique en cours de négociation... La belle Europe prend l'eau de toutes parts.

Alors, comme ça, on vise une vieille Europe déjà amochée ?! On ose toucher à la liberté d'expression ? Pourrons-nous tout dire après l'attentat Charlie, ou n'est-ce pas le cran supplémentaire à visser à nos ornières ? Avec l'attentat Charlie, on tremble à l'emblème. Mais au fait, Charlie Hebdo, c'est quoi ? L'emblème de la liberté d'expression, ou un organe de presse gauchiste ?

manifestation à Béziers

L'émotion est entrée dans le catalyseur médiatique. Voyons comment, sous l'effet du choc, l'histoire des événements se construit. Les attraits du sensationnel font gros effet sur l'opinion. Fascination. Soudain on est Charlie. Et qui ne l'est pas est un monstre. T'avise pas de troubler la minute de silence avec ta liberté d'expression : c'est pas la bonne. Une ombre inquiétante grossit. Ça parle de déplacer la ligne de front d'une guerre ouverte à toutes les fantasmagories.

Dans les faits, certains ont manifesté et ont été Charlie, d'autres ont fantasmé une machination du renseignement, d'autres ont dit « Je suis (autre chose) » et ne sont pas allés manifester, d'autres ont dit « bien fait », d'autres encore, ailleurs, ont brûlé des drapeaux français. C'est dire si les réactions sont diverses. Le grand appel à l'unité n'a pas bien fonctionné, mais il n'y a rien à regretter. Un peuple ne s'y soumet entier qu'asservi.

Naomi Klein, dans La Stratégie du Choc (2), nous montre comment les attentats sont instrumentalisés : c'est un instrument à cordes sensibles. Quand l'impact survient, le choc est tel qu'il stupéfie la masse : elle devient malléable. Il y aura un « avant » et un « après ». Nous allons enterrer nos désaccords économiques. La Grèce va sans doute voter extrême gauche et ce serait bien que les citoyens européens concentrent leurs regards ailleurs.

On peut analyser les faits, s'employer à déterminer jusqu'à quel point l'attentat était prévisible, on peut se lancer dans des probabilités sur les attentats sanglants à venir. On peut le tourner dans tous les sens pour l'examiner, quoi qu'il en soit, l'attentat est prédigéré par une classe politique aux abois. Oubliée, la chute, vertigineuse de la côte de popularité du président ! Oubliée, l'absence d'un contre-pouvoir au libéralisme ultra. Oubliée, l'urgence écologique ! L'urgence est de ne pas penser à ça.  Alors on fait feu de tout bois. Et on met le feu aux poudres s'il est besoin.

Actuellement, ce sont les banques qui mettent le feu aux poudres, en Grèce.  Le journal La Tribune  explique qu'elles demandent de la liquidité d'urgence pour entretenir « une  stratégie de la tension » qui est la stratégie du gouvernement, celle qui consiste à faire peur aux électeurs en cas d'élection de l'extrême gauche. Les banques et la BoG, dont le gouverneur est l'ancien ministre des finances d'Antonis Samaras, rajoutent donc ainsi de l'huile sur le feu et s'engagent dans une sorte de prophétie autoréalisatrice. Autrement dit, les banques, elles aussi, font campagne. » (3)

 

Le grand appel à l'unité n'a pas bien fonctionné

 

Le problème, en Grèce, c'est que l'extrême gauche n'agonise pas. Soyons lucides : quand l'extrême gauche bénéficie-t-elle d'une bonne visibilité ? Quand elle se fait assassiner. Un bon  gauchiste est un gauchiste mort. Charlie Hebdo n'a jamais eu autant de succès avant le massacre. Comme quoi, dans l'Europe chrétienne, on aime les martyrs aussi. On pense à Rémi Fraisse, naturaliste du genre à placer les intérêts de la salamandre au-dessus des intérêts de Vinci. L'extrême gauche meurt aussi du silence qui la condamne. On pense au débat confisqué sur le Traité Transatlantique. Ce traité, négocié en ce moment dans le plus grand secret à Bruxelles, doit permettre aux multinationales d'attaquer les Etats européens faisant obstacle à leurs profits avec leurs sales lois sociales ou environnementales. C'est tellement énorme qu'on se demande bien pourquoi on parle d'autre chose.

 

manifestation Je suis Charlie à Béziers

 

Charlie Hebdo a été assassiné, mais pas par les mêmes. Maintenant, on va oublier bien sagement sa critique du néo-libéralisme ultra, et Charlie va incarner la lutte pour la liberté d'expression contre la censure islamiste extrémiste. Ironie du sort : cette nouvelle ligne éditoriale subie et spontanée fait exploser le nombre d'abonnés. Franchement, on hésite entre sympathie et consternation devant ce succès inédit (presque posthume) du journal.

Dans un contexte de marasme économique, social, et écologique, il est capital(iste) de se taire. La grogne sociale fait peur. Il n'y a qu'à voir Mme Merkel perdre ses nerfs, et les banques grecques se livrer sans vergogne à une tentative de déstabilisation : le 25 janvier inquiète. L'extrême gauche fait tellement peur aux tenants du libéralisme ultra qu'on dirait qu'ils lui préfèrent encore largement l'extrême droite.

Quel rapport avec l'extrême droite ? La liberté d'expression. Pour elle, « Libérer la parole » vire à l'obsession. Mais quelle parole se libère après l'attentat Charlie ? La gauche « Charlie Hebdo » vient d'être frappée par l'ennemi rêvé de l'extrême droite islamophobe. Un obstacle de plus aux questions à poser avant 2017 : ça ne va pas être facile de désamorcer la peur dont se nourrit le vote FN. Grâce à l'attentat Charlie, l'extrême droite voit valider ses thèses : « vous voyez, l'islam radical exerce une menace, il met la France républicaine en péril. Et personne n'ose le dire ! »

...Comme si c'était le vrai problème. Comme si le vrai problème n'était pas le désengagement de l'État auprès des gens, l'effacement d'une politique d'intérêt général au profit des groupes d'intérêt privés. Une austérité d'un autre type serait possible (consommer moins pour polluer moins, travailler peu pour vivre mieux), mais elle mettrait les banques en faillite. Et ça, il n'est pas question qu'on l'envisage : on préfère encore l'extrême droite.

Elle a de beaux jours devant elle : sa parole va se libérer. Il est temps de se mettre de la cire dans les oreilles. Il n'est pas besoin de s'appeler Circé la magicienne, pour deviner quel chant de sirènes va s'élever péniblement, en ode bleu marine. Et l'extrême gauche s'éloigne en clopinant, avec son hommage obligatoire aux victimes des méchants terroristes islamistes. Sa liberté d'expression amoindrie (contre le néo-libéralisme ultra) va se heurter à l'autre liberté d'expression, ragaillardie (contre les méchants terroristes islamistes). Le terrain de jeu est de plus en plus brouillé. Le nuage de poussières retombe sur un monde abasourdi, recouvert de fines particules. La ligne d'horizon s'écrase peu à peu entre deux couches, très épaisses, de gris et de gris.

 

manifestations Je suis Charlie à Béziers

 

 

(1) « Les turbulences politiques sont de retour en Grèce. Les électeurs grecs doivent se rendre aux urnes pour des élections anticipées le 25 janvier. Syriza – un parti politique de la gauche radicale dont le programme politique peut être comparé à celui du Front de gauche en France – apparaît comme le favori des intentions de vote. Sa popularité vient de son rejet du programme de redressement économique demandé par l’Union européenne (UE) et le Fonds Monétaire International (FMI) en échange des plans de sauvetage successifs dont a bénéficié le pays depuis le début de la crise des dettes publiques de la zone euro en 2009. La perspective d’une victoire électorale de Syriza fait planer de nouveaux doutes quant à la capacité de la Grèce à réformer son économie et à l’avenir du pays au sein de la zone euro. » Source : contre-points

(2) Naomi Klein soutient que, de la même manière, des désastres (catastrophes naturelles, changements de régimes), qui conduisent à des chocs psychologiques, permettent aux chantres du capitalisme d'appliquer la doctrine de l'école de Chicago dont Milton Friedman est l'un des représentants les plus connus. Ils imposeraient à l'occasion des désastres des réformes économiques que Naomi Klein qualifie d'ultra-libérales telles que la privatisation de l'énergie ou de la sécurité sociale. Source : Wikipedia

(3) «  Grèce : à quel jeu jouent les banques ? », publié le 20/01/2015. Source : La Tribune