Béziers n’est pas telle qu’on veut bien le laisser accroire : la salle était comble, ce vendredi soir, pour accueillir l’éclairage de l’émérite Alain Rey.

Par Arsène

Alain Rey a fait une conférence intitulée « Les mots pour résister », vendredi 25 septembre 2015, dans le cadre des Chapiteaux du Livre, au domaine de Bayssan (Béziers). Elle en est ligne sur internet sur le site de la MAIF1. Alain Rey

 

Béziers n’est pas telle qu’on veut bien le laisser accroire : la salle était comble, ce vendredi soir, pour accueillir l’éclairage de l’émérite Alain Rey sur la cuisante question de la « résistance par les mots ». Il existe donc à Béziers des citoyens avides de savoirs non idéologiquement orientés !

La question a nécessité quelques précautions : les mots auxquels A. Rey a consacré sa vie, ne s’appréhendent pas comme une grenouille sur la table de dissection. Les mots ont la mission de saisir le réel et d’en pouvoir partager, par le discours, une vision commune. Cette tâche n’a rien d’évident, en particulier quand on s’aventure sur le terrain de l’abstrait, celui des émotions et des idées. Le discours se distingue alors des autres langages, mathématique et informatique, car il possède avec les mots ce pouvoir de connotation indispensable pour traduire les réalités complexes impalpables. Désigner un caillou est une chose, exprimer un sentiment comme l’amour en est une autre. La force de suggestion des mots est donc indispensable. Comprendre cette puissance évocatoire des mots, c’est se pencher sur la mémoire collective dont ils sont dépositaires. Et Alain Rey en sait quelque chose, lui qui a dirigé, par exemple, le Dictionnaire historique de la langue française, éd. Robert, en trois volumes. Pour retracer l’histoire du mot « révolution », il a dû mobiliser un livre de trois cents pages !

 

Désigner un caillou est une chose, exprimer un sentiment comme l’amour en est une autre.

 

Le mot « camp » a ainsi, varié dans ses connotations, au fil de l’histoire : militaire chez les Romains, il s’est chargé négativement durant la « guerre des bourgs » en Angleterre, fin XIXème siècle : on concentrait dans des « camps » les populations menaçant l’ordre victorien, créant ainsi de véritables ghettos. En 1945, l’ONU a employé ce terme pour qualifier l’accueil de flux de populations suite à des catastrophes écologiques ou historiques. Le mot bascule dans la connotation positive de refuge, d’accueil : depuis les années 60, on part en vacances en « camping » ! Mais avec les totalitarismes du XXème siècle, et tous leurs camps de représailles, de concentration, d’extermination, le mot ne parvient pas à se débarrasser de ses connotations négatives.

 

Le mot est un « condensateur d’énergies » parfois contradictoires

Le maire de Dachau (Bavière) a mis les pieds dans le plat au mois de septembre : il a reconverti une annexe du premier camp de concentration nazi en centre d’hébergement pour des sans-logis. La mémoire de ce camp conçu par Hitler pour enfermer militants communistes et sociaux-démocrates dès son arrivée au pouvoir en 1933, ne passe pas. La mémoire des 200 000 personnes déportées entre 1933 et 1945, et des 43 000 personnes assassinées dans ce camp, ne passe pas. Au-delà des murs de l’enceinte de Dachau, cette mémoire et ces contradictions sont contenues entières dans le mot « camp ».

 


Résister avec les mots nécessite un travail de nettoyage

Pour Alain Rey, il faut débarrasser les mots de leur charge idéologique, pour leur permettre de rayonner pleinement et désigner le réel avec justesse. Explorer l’histoire d’un mot permet de mettre à distance son sens actuel, qu’on admet sans réfléchir, et qui l’enferme. Or la tâche devient ardue de nos jours, où la parole est si souvent utilisée pour servir des intérêts, et non pour viser une vérité du discours. Le discours n’est pas beaucoup relayé dans la sphère publique pour désigner le monde dans sa complexité, et son étrangeté intrinsèque.

Alain Rey cite Diogène : « la langue est la meilleure des choses, et la pire des choses ». Elle peut être un outil de connaissance, mais aussi une arme, une arme offensive, un outil de provocation pour mobiliser les instincts les plus bas contre la réflexion saine et une hiérarchie des valeurs.

 

Les mots en démocratie peuvent être un outil de résistance

En démocratie, les mots peuvent être un outil de résistance, parce que le discours n’est pas un monopole. Dans les régimes totalitaires, l’idéologie impose aux mots ses valeurs. La langue s’en trouve formidablement appauvrie, réduite à un sens unique. Et avec eux, c’est la vision des hommes qui se rétrécit. C’est pourquoi Goebbels a fait plus de dégâts dans la langue et l’esprit allemands qu’Hitler : il a enfermé tous les mots dans son idéologie. Aucune idée ne se laisse appréhender et ne se propage sans mots. Les idées nouvelles sont des mots brillant d’un éclat nouveau. C’est le verbe d’un Aimé Césaire qui retourne les mots du colonialiste contre lui, c’est le crachat du nègre, debout et libre, à la figure du maître.

 

S’opposer ne suffit pas. Tout dépend de ce contre quoi on lutte.

 

Alain Rey nous rappelle que la résistance est définie comme un droit dans la Déclaration des droits de l’Homme de 1789. Il convient de ne pas confondre les mots de résistance avec ceux des réactionnaires : s’opposer ne suffit pas. Tout dépend de ce contre quoi on lutte. L’opposition est résistance quand elle s’oppose à l’oppression, ce pouvoir immoral qui flatte les bas instincts, et met à terme en péril l’humanité même. En démocratie, on peut résister par les mots sans recourir à la force et à la violence. Résister contre les mots de peur, de haine et d’intolérance nécessite un travail sur la justesse des mots qu’on emploie. Il faut veiller à ne pas les réduire à une arme offensive qui en est, aussi, un usage totalitaire. Dans cet esprit, l’ironie et l’humour sont de précieux atouts par la distance qu’ils instaurent. Comme l’a rappelé Alain Rey, « l’oppression ne sait pas rire ».

En quittant la conférence, on se dit que résister par les mots est une chance qu’il nous reste face à l’oppression idéologique de la municipalité. Une idéologie qui flatte les peurs et les haines de son électorat. Face à ce discours qui maltraite ses mots (pensons à la récupération des mots « résister », « libérer », « culture », « solidarité » et « laïcité »), il nous reste un discours sensible, heureux d’exister, debout et libre. En cas d’échec, nous aurons toujours la résilience : « les personnes chassées par l’oppression ont besoin de résilience, faute de pouvoir résister », disait Alain Rey. C’est le cas de tous ces réfugiés auxquels nous réservons aujourd’hui nos plus beaux « camps ».

 

(1) http://livestream.com/video2zone/MAIF-Chapiteaux-du-Livre-Beziers-2015/videos/100249424