Comprendre la résurgence fasciste contemporaine à travers le prisme de Ni droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France, de Zeev Strenhell. Cet excellent ouvrage rectifie le révisionnisme à la française qui efface l'empreinte fasciste dans l'Histoire de la France.

Le parti­-pris de l'auteur est de démontrer de manière solidement documentée, que la pensée fasciste est profondément enracinée dans la mentalité française. Elle se développe en réaction à l'esprit des Lumières, à son universalisme rationnel.

Cet ouvrage délivre des clefs pour comprendre et identifier la montée du fascisme aujourd'hui : un brin utile par les temps qui courent ! Peut-­on espérer éviter les erreurs du passé en démontant les rouages de cette mécanique implacable ? Pour résister, il faudrait déjà arrêter de se voiler la face et admettre que la pensée fasciste engendra une adhésion de masse.

 

Le fascisme guette encore : la montée du FN en témoigne

 

Ce livre donne un coup de pied fougueux dans la fourmilière assoupie des idées. La tradition voudrait que les Français, ces gentils démocrates républicains, se soient fait écraser par une minorité de méchants fachos. Une situation de crise avec la débâcle de 1940, la domination allemande, et l'influence italienne, auraient permis la victoire du nationalisme. Il n'en fut pas ainsi. Les facteurs ayant fait de la France un pays nationaliste sont à nouveau réunis. Pourtant le pays n'est pas en guerre, Hitler et Mussolini n'ont pas ressuscité. Le fascisme guette encore : la montée du FN en témoigne. Quand Ménard invoque avec nostalgie l'esprit de Pétain, cela ne choque pas son électorat. L'esprit de la collaboration ne s'est pas volatilisé. L'Europe en cendres au sortir de la Seconde guerre mondiale s'est reconstruite, mais sous les fondations couve encore une braise : il a manqué un examen critique de nos postures pour l'étouffer définitivement.

Zeev Sternhell montre que la gauche radicale a pu alimenter l'ascension du courant fasciste dans son rejet de la bourgeoisie ultra­libérale et de sa religion du capital. La pensée fasciste française s'est nourrie de la révolte prolétarienne avant 1914, et a puisé dans le marxisme, le syndicalisme corporatiste et l'anarchisme de Proudhon.

Leurs ennemis communs ? On pourrait y mettre la course au profit sans limite ; l'individualisme faisant obstacle au principe d'organisation ; l'absence d'idéal d'une société sans principe supérieur à celui de l'argent ; le vide idéologique empêchant la population de trouver une justification existentielle et une identité sociale, une « conscience de classe » sans laquelle aucune action n'est possible ; la démocratie affaiblie, devenue incapable de représenter le peuple et de se renouveler ; le rationalisme hérité des Lumières sur lequel s'assoit l'ordre établi, qui réfrène l'exaltation des élans révolutionnaires.

 

Le fascisme ne remet pas en cause le système économique dominant

 

Tout cela constitue un « bouillon » de revendications et de frustrations dans lequel la pensée fasciste a puisé allègrement pour asseoir le double culte de la nation et du chef charismatique. Ce « bouillon » justifie des mesures d'oppression liberticides, pires au final que la gouvernance initiale de la démocratie libérale. La xénophobie, le bouc émissaire expiatoire, joue le rôle de dénominateur commun pour faire tenir ensemble bourgeois capitalistes et prolétaires, sans distinction de classe. Ce dénominateur empêche toute forme d'organisation d'un rapport de force d'ordre économique et social susceptible d'échapper au contrôle d'Etat.

Zeev Sternhell montre aussi que le fascisme ne remet pas en cause le système économique dominant : seulement, le système économique ne doit pas primer sur l'intérêt du pouvoir fasciste. En évitant soigneusement de faire tout amalgame, ce n'est pas parce que la municipalité attaque ad nominem la « propriétaire du groupe Galeries Lafayettes » sous prétexte que « Cette femme possède deux milliards d'euros mais elle en veut encore plus ! » que le Maire rejette le système libéral capitaliste. Il déclare aux journalistes de France 3, qu'il n'est pas d'accord avec tout ce que dit le FN : « Je ne suis pas d'accord avec leur position sur l'Europe, avec un certain nombre de choix économiques : je suis un libéral, pas un étatiste » 1.

M. Ménard ne remet pas en cause le système économique sous­jacent. Sa carrière montre qu'il en profite et se montre prêt à travailler pour le Qatar, comme directeur général du « Centre de Doha pour la liberté de l'information ». Son « salaire » estimé à 7 900 €  2  3 rachète bien l'imposture. La pétromonarchie du Qatar était classée en 79e position sur la question de la liberté de la presse, en 2007.

 

La séduction de l'extrême droite n'est pas irrésistible

 

Mais revenons au fascisme : les intérêts de la nation doivent être placés au-­dessus des intérêts privés générés par le système capitaliste. Dans un régime fasciste, ouvrir un magasin au Qatar ne poserait aucun problème. Par contre, si un propriétaire s'avisait de ternir l'image du pouvoir en place, il s'exposerait à une campagne agressive le visant personnellement. Cette hiérarchie des intérêts est toujours préférable à une remise en cause totale du système économique, pour la classe dominante. En période de crise, Zeev Sternhell montre que la classe bourgeoise capitaliste a soutenu économiquement les mouvements fascistes.

Même si le FN rejoint les partis de la gauche radicale en se positionnant contre la mondialisation effrénée promue par le Traité Transatlantique, son but ultime sera de faire de son pouvoir l'objet d'un culte d'où la violence n'est pas à exclure. Il n'œuvre pas pour l'émancipation des peuples. Ménard n'est pas Allende. Le confort individualiste rend peu probable a priori l'asservissement des masses dans un régime totalitaire. Cependant si le pouvoir fasciste devient garant du confort individualiste en étouffant la contestation écologiste et anticapitaliste, tout devient possible. Le pouvoir fasciste peut permettre au Capital d'asseoir sur des bases dictatoriales sa domination économique. Les rayons des supermarchés crouleront toujours sous l'offre pléthorique de produits fabriqués par les esclaves économiques modernes du Bangladesh, d'Indonésie ou de Birmanie.

Face à ce péril, la classe politique en place, soi-­disant républicaine et démocrate, a intérêt à se rénover, à s'attaquer au « bouillon » de revendications et de frustrations que son système génère. Ces frustrations expliquent le succès du discours fasciste. La séduction de l'extrême droite n'est pas irrésistible, mais pour la neutraliser, il faut avoir le cran d'attaquer le mal à la racine, de prendre en considération les frustrations générées par le système économique ultra­libéral afin d'en éviter l'instrumentalisation. La pensée fasciste engendra une adhésion de masse. Comprendre les rouages de cette adhésion est nécessaire mais pas suffisant. La responsabilité des politiques en place est immense : sont-­ils seulement capables de remettre en cause le système social et économique qui les maintient au pouvoir, pour sauver la démocratie républicaine qu'ils sont censés incarner ?

Pour poursuivre sur ce thème, vous pouvez également lire l'article " La naissance du Fascisme " en cliquant ICI

 

1) Magazine « Enquête en région » (diffusé le 24 Avril à 23h50) « Robert Ménard, bilan un an après son élection » sur : www.france3­regions.francetvinfo.fr

2) Pour en savoir plus, voir l'article « Robert Ménard est parti pour le Qatar » dans Le Parisien du 9 mars 2009 aller sur : www.leparisien.fr

3) « On ne connaît pas exactement le salaire de Robert Ménard, qui pourrait frôler, selon certaines indiscrétions, les 10 000 $ (7 900 €) par mois », lit­-on dans l'article « Robert Ménard est parti pour le Qatar » dans Le Parisien du 9 mars 2009. Le Centre de Doha a été créé en décembre 2007 par la Fondation du Qatar, que préside l'épouse de l'émir et RSF. Ménard annonce sa démission en juin 2009. En savoir plus sur : www.lemonde.fr