Robert Ménard, s'il orchestre la propagande d'extrême-droite à Béziers, révèle combien les politiques de sécurité menées depuis trente ans sous les différents gouvernements, ont permis sa légitimation.

Loin de pratiquer la politique angélique dont l'accusent les frontistes, le pouvoir très constant en la matière a mis en place un système de contrôle, où les maires jouent un rôle central du fait de leur proximité avec les administrés. S'ils ne se sont emparés que partiellement de leurs nouvelles attributions, la législation leur offre la possibilité non plus seulement d'administrer une commune, mais de contraindre le citoyen. Ce qui ne pouvait que favoriser l'inscription de politiques fascisantes à l'échelle locale. Dans le numéro 6 du journal municipal, un encart montre le maire procédant à un rappel à l'ordre auprès d'un mineur.

haut les mains

Le rappel à l'ordre (1) est une procédure introduite le 5 mars 2007 dans le cadre de la loi de prévention contre la délinquance. L'intitulé de la loi a opéré un glissement sémantique orwellien sur le terme de « prévention ». Il ne s'agit plus de construire les conditions d'une socialisation (accès à l'emploi, projet urbanistique etc....) que d'anticiper des comportements qui traduiraient chez des citoyens une propension à la délinquance, en particulier chez les mineurs. Ce glissement a commencé à apparaître à la suite des émeutes urbaines de 1981, notamment dans le rapport Bonnemaison, qui préconisait d'augmenter l'implication des maires dans le maintien de la sécurité. Certains passages de ce rapport, élaboré par une commission de maires, dont Georges Frèche, révèlent les représentations essentialistes à l'œuvre dans le questionnement sur la prévention de la délinquance, comme celui-ci consacré aux « nomades »    : « Le monde des nomades continue à vivre ses lois et ses coutumes propres : analphabétisme, hygiène souvent insuffisante, absence de formation professionnelle moderne. Parfois certains d'entre eux ont une capacité délictueuse orientée généralement contre les biens : à la détourne, à la découverte, à l'hypnose, à la roulotte, escroqueries, cambriolages. Ils s'en prennent aussi aux personnes en général faibles (personnes âgées, femmes). Ils n'en ont pas l'exclusivité. Et l'honnêteté existe dans le milieu comme dans
les autres. » On appréciera entre autres le recours au terme de coutumes plutôt que de conditions de vie.

 

La loi du 5 mars 2007 a conféré aux maires de nouvelles prérogatives qui lui permettent de recevoir des informations policières, judiciaires, sociales et scolaires sur ses administrés, remettant en cause le principe du secret professionnel.

 

Il est ainsi informé de tout « trouble à l'ordre public ». Il peut alors procéder à un rappel à l'ordre en particulier à l'égard d'un mineur, accompagné éventuellement d'un avocat, en présence des parents. Dans le rapport de 2010 de Bernard Reynes sur l'application de la loi de prévention contre la délinquance, le député maire insiste sur le caractère solennel à donner à ce rappel à l'ordre. Le maire, comme on le voit sur la photo du journal municipal, peut-être accompagné de représentants des forces de l'ordre ou des services sociaux.

Le rappel à l'ordre se présente ainsi comme le premier échelon de l'échelle judiciaire. S'il n'y a pas d'inscription au casier judiciaire, le maire et le procureur peuvent en effet signer un protocole. Mais cet encadrement n'a rien d'obligatoire, et le rappel à l'ordre reste du ressort arbitraire du maire. On voit bien que cette mesure légale qui donne aux maires le pouvoir d'agir de manière coercitive sur ses administrés, permet à Robert Ménard d'incarner une figure d'autorité.

Cette auto-promotion est à l'œuvre encore dans le même journal municipal sur la double page qui montre un agent municipal détruisant une aire de jeux de la Devèze. Mais on monte de degré. On sort d'une utilisation stricte de la loi pour entrer dans une dimension plus fantasmatique.

Il ne s'agit plus de rabrouer un mineur qui a falsifié son identité et qu'on peut apercevoir de dos sur la première photo. Ici les délinquants, dont l'identité n'a pas été établie, sont pourtant désignés comme des habitants du quartier. Ils entretiendraient un dialogue imaginaire avec le maire qui les avait prévenus des conséquences qu'aurait une nouvelle dégradation de l'aire de jeux. Au fond tout se passe comme si le maire avait fait un rappel à l'ordre virtuel. Mais cette fois-ci le rappel à l'ordre est suivi d'une punition collective bien réelle, qui pèse sur les habitants du quartier, notamment les enfants, avec lesquels les délinquants sont censés avoir des liens familiaux.

 

L'article du maire se présente explicitement en opposition avec des politiques de socialisation qu'il juge inefficaces et coûteuses pour justifier le recours au répressif.

Mais Robert Ménard dépasse le cadre proprement répressif en légitimant une forme de violence, dans un cadre totalement arbitraire, à l'égard d'une population donnée comme co-responsable, invitée à prendre des mesures de délation.

Beaucoup moins arbitraire, depuis le rapport Bonnemaison, est le rôle grandissant de la police municipale en matière de sécurité devenant peu à peu une force comparable à la police étatique. Le texte de loi adopté par le Sénat en juin 2014 sur la création de la police territoriale en est une étape supplémentaire récente. Sous le gouvernement de Lionel Jospin, le décret n° 2000-276 du 24 mars 2000 donne aux maires le pouvoir de demander au préfet une autorisation de port d'arme pour un ou plusieurs agents municipaux dans le cadre d'interventions, suite à des appels d'administrés ou à la demande des services de la police nationale ou de la gendarmerie. Aujourd'hui presque la moitié des agents municipaux sont armés, la région PACA atteignant les 80 %.

Après les attentats de début janvier, qui avaient notamment coûté la vie à une policière municipale, le ministre de l'Intérieur a accédé aux demandes de l'Association des maires de France d'une meilleure protection des policiers municipaux, et a annoncé le cofinancement de l'achat de gilets pare-balles par les communes ou les intercommunalités et la mise à disposition de  plus de 4 000 armes aux collectivités souhaitant armer leur police municipale.

Depuis le 1er février dernier, neuf policiers municipaux de Béziers seraient équipés de pistolets 7.65 automatiques.

Robert Ménard, s'il a utilisé la possibilité que lui offrait la loi d'armer les policiers municipaux, en dépasse là-aussi le cadre strict avec sa campagne d'affichage, lorsqu'il fait la promotion de la violence policière. S'il minimise la portée de cette campagne, comme de chacun de ses coups d'éclat, Robert Ménard poursuit ainsi une construction idéologique fasciste.

Trois mois après la mort de Rémi Fraisse, le Ministre de l'Intérieur s'insurge contre cette campagne.
Pourtant il apparaît bien que l'évolution des politiques et de la législation en matière de sécurité menée par les gouvernements de gauche et de droite, qui a donné aux maires des pouvoirs coercitifs, fait aujourd'hui que Béziers a pu devenir un terrain de jeu pour l'extrême-droite.

 

(1) On lira avec profit l'article du juriste Christophe Daadouch, «  Prévention de la délinquance et pouvoir municipal. Cinq ans après, état des lieux. », JDJ n°316, 2012.