Si le concept d'identité nationale est intéressant à cerner, c'est surtout parce qu'il est utilisé à des fins xénophobes, voire racistes, par les politiques. L'expression « d'identité nationale » est apparue dans les années 1980, et petit à petit les politiques s'en sont emparé. Durant la campagne présidentielle de 2007, le candidat Sarkozy en a fait un de ses thèmes majeurs.

Une fois élu, Sarkozy a même été jusqu'à créer un ministère de l'immigration, de l'intégration et de l'identité nationale. En liant immigration et identité nationale, il laissait entendre que le premier mettait en péril le second. La polémique autour de la création d'un tel ministère - qui fut supprimé dès 2009 - montre que l'identité nationale est un outil puissant de division des Français, entre les « vrais » et les autres.Voilà le débat lancé ! Et il ne date pas d'hier !


Déjà au XVIIème siècle, l'historien Boulainvilliers parlait de « la guerre des deux races ». L'histoire de France se résumait pour lui, en définitive, à la lutte entre deux « races » : d'un côté les Francs, conquérants de la Gaule, dont descendrait l'aristocratie, de l'autre le peuple, descendant des vaincus, les Gaulois. La Révolution française innova en mettant en avant la citoyenneté. L'identité française ne fut pas objet de débat. C'est à partir de la Révolution française qu'émerge une conception de la nation qui se centre sur le Tiers état, c'est-à-dire sur le peuple. Rappelons l'importance du pamphlet de l'abbé Sieyès  Qu'est-ce que le Tiers état ?  (Réponse : TOUT. Qu'a-t-il été jusqu'à présent ? : RIEN). Les citoyens sont promus maîtres de la nation.


Mais ce Tiers état, ce peuple français était loin de former une quelconque identité à cette période : les régionalismes étaient très puissants, les gens se définissaient plus comme Lorrains (français depuis seulement 1766), Bretons, Bourguignons, que Français. Ce n'est pas un hasard, si le 14 juillet 1790, les révolutionnaires voulurent célébrer à Paris, au Champs de Mars, une fête de la Fédération réunissant des représentants des 83 départements, où le roi Louis XVI prêta serment à la Nation. Cette fête de la Fédération consacre l'union nationale ; elle devint à partir de 1880 notre Fête nationale. Pour les révolutionnaires, la France était une fédération de citoyens. La notion de fédération montre bien qu'il n'y a pas unicité de peuplement.


Le terme de « nationalité » est introduit en France par des historiens spécialistes de l'Allemagne influencés par le pangermanisme (doctrine voulant regrouper tous les peuples d'origine germanique dans une seule nation). La France n'avait pas besoin de cela puisque la monarchie avait déjà unifié un territoire qui devint à la Révolution, celui de la Nation.
- La deuxième moitié du XIXème siècle va donner naissance à un nationalisme plus agressif, plus restrictif. Maurice Barrès met en avant le catholicisme, la monarchie pour défendre la nation et la nationalité françaises.
- Avec l'affaire Dreyfus, les conservateurs et nationalistes voudront aller plus loin : exclure les juifs et les naturalisés de toute fonction publique, pour « rendre la France aux Français ».
Derrière ces discours nationalistes, cette mise en avant de l'identité nationale, il y a une volonté d'exclusion. Cette volonté de sanctifier un territoire autour d'une identité nationale puise ses racines dans un concept identitaire ségrégatif. L'identité nationale est avant tout un « mythe politique ». Braudel n'aimait pas « que l'on s'amuse avec l'identité ». C'est pourtant ce que font nos politiques depuis une ou deux décennies.
- Sous la IIIème République s'est forgée une certaine identité nationale française : avec l'école obligatoire, la langue française s'imposa ; le service militaire pour tous (depuis 1905) mélangea les populations. La création de concours nationaux pour l'enseignement, la poste, la police nationale permit un brassage des populations ; ces métiers n'étant pas liés à la terre, les nominations se faisaient souvent à l'échelon national. La création des chemins de fer facilita les déplacements. Tout cela participa à une plus grande homogénéité nationale. Sans plus.
- Au XXème siècle, le grand historien Fernand Braudel écrit son dernier livre (qui restera inachevé) : L'identité de la France. Dans son premier chapitre Braudel imprime sa vision de cette identité en disant : « la France se nomme diversité », « une diversité vivace comme le chiendent ». Dans un deuxième chapitre, il parle de « la cohésion du peuple » garante de son unité. Pour lui, il n'y a pas antagonisme entre diversité et unité.


Dans un essai publié récemment,  L'identité malheureuse  d'Alain Finkielkraut, on trouve tout autre chose. Finkielkraut irait bien dans « Béziers libère la parole ». Ce serait un peu du Zemmour bis : une France décadente, une France en danger à cause de l'immigration. Des critiques vont jusqu'à dire que son essai est une redite de Renaud Camus, cet écrivain, plume de Le Pen, et chargé de réécrire l'histoire de Béziers. « Tout était plus beau avant. » « On n'est plus chez nous. » Voilà la rengaine...


Ce qui est inquiétant, c'est ce besoin de trouver à notre identité nationale, un ennemi. Pour Finkielkraut, Camus, Zemmour, Le Pen c'est l'immigré. Pour Hitler, c'était le Juif, pour d'autres ce furent les communistes, fin XIXème début XXème c'étaient les Allemands. Comme s'il était plus facile de définir notre identité contre plutôt qu'avec. Heureusement, que d'autres, comme Patrick Weil, dans son livre Qu'est-ce qu'un Français ? , délivre une définition bien plus simple et acceptable : est français celui qui l'est en droit. C'est-à-dire celui qui a des papiers d'identité français. Point final. On trouve dans son livre des phrases beaucoup moins pessimistes et plus réalistes :
« La seule invasion que nous connaissons, c'est celle des touristes puisqu'il y a environ 90 millions d'étrangers qui viennent en France tous les ans. »
« L'immigration n'est pas une chance – ni une malchance - c'est un fait ».
Mais ce fait est devenu dans le débat politique, l'explication à tous nos maux : chômage, insécurité, ghettos, perte de notre identité !
Mais quelle identité ? Gauloise ? Romaine ? Franque ?

 

Quand on sait que dans l'Hérault le patronyme le plus fréquent est Garcia... on voit que notre identité s'apparente à un casse-tête !


Y aurait-il péril pour « nos origines » chrétiennes ? La France s'est déchristianisée sans avoir recours aux immigrés. Un sondage CSA de 2007 indiquait que 51% des Français se déclaraient catholiques (ils étaient 80% au début des années 1990) et seulement 10% étaient pratiquants.... Peur de l'Islam ? Oui, c'est à la mode, c'est l'ennemi que l'on montre du doigt. Mais dans un État laïque, la religion de l'autre ne nous concerne pas. Tout le débat sur l'identité nationale est né dans ce but : trouver un ennemi. Et on ne lésine pas pour attiser les peurs. Le sondage CSA cité plus haut estime pourtant qu'il n'y a en France que 8% de musulmans, dont 4% de pratiquants. Peur qu'alimente le dernier livre de Michel Houellebecq, Soumission . Un critique écrira que ce livre, dans lequel il raconte comment la France se donne à un parti islamiste, marque « l'irruption des thèses de l'extrême droite dans la littérature ». Pour suivre Fernand Braudel, répétons que la France est diverse, multiculturelle, aux identités plurielles. Pour Braudel, «  ni l'ordre politique, ni l'ordre social, ni l'ordre culturel ne réussissent à imposer une uniformité qui soit autre chose qu'une apparence ». Notre identité n'est pas une identité figée, elle a toujours évolué dans le passé, elle évoluera encore dans le futur. C'est la peur de l'autre, de l'avenir qui paralyse les tenants du « Tout était plus beau avant ».

Pour terminer, je vais oser citer Jean-Paul II, moi l'athée ! «  N'ayez pas peur ! Ouvrez les frontières des États, des systèmes politiques et économiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation et du développement. N'ayez pas peur ! »