L'un des objectifs de la municipalité de Béziers est de restaurer le cœur de ville, un cœur considéré comme au bord de l'asphyxie, « vidé de lui-­même » (1) n'alimentant plus Béziers d'un sang pur. Pour le maire de Béziers, il convient de lui « donner une nouvelle âme » (2). Par quel procédé miraculeux notre maire va-­t-­il jouer à être Dieu ? Et quel est ce mal si profond qui ronge Béziers de l'intérieur et qu'il faudrait exorciser ? Quelle place donner à l'humain dans l'urbain ?

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La propreté : la parole du sain(t)

Pour cette liturgie destinée à expulser l'entité maléfique, la ville se revêt urbi et orbi d'un blanc immaculé : Béziers doit être propre. Car Robert Ménard, envoûté par l'image de sa ville ou, plus justement, par sa propre image, ne supporte plus de « slalomer entre les crottes de chien » et de risquer glisser sur son reflet. Les rues sont nettoyées avec la frénésie de celui qui rend la propreté de sa maison moins confortable que la saleté même.

La propreté lisse de morale, d'écologie et d'intérêt général, l'idéologie rêche du Front National. La propreté c'est la paroi facilitant le transit d'une politique indigeste. « Il y a effectivement des choses qui ont changé et notamment la propreté » (3), juge-­t­-on après quelques mois d'action de la nouvelle municipalité.


La propreté pour stigmatiser un comportement et une population indésirables

Cette politique comble les brèches insurrectionnelles comme les trous des trottoirs. L'ordre nouveau interdit les crachats, le linge à la fenêtre, les paraboles... Comme Procuste qui coupait les pieds de voyageurs dépassant du lit, tout ce qui n'est pas « propre et en ordre », doit être rectifié et conformé. Une police verte est « chargée de sanctionner les manquements à la propreté et les actes d’incivilité, et de faire respecter les règlements concernant la tenue des immeubles » (4). Le propre est le signe éclatant d'une domination.

Le sale ne peut être que la souillure d'une pureté quasi religieuse : les « façades lépreuses infestées de paraboles » (5). Le sale, c'est le corps étranger : ce qu'il faut éliminer coûte que coûte pour être sain(t).La rhétorique dichotomique (sale/propre) vise à discriminer les minorités indésirables responsables de la saleté. À l'opposé de la supériorité de la bourgeoise saine et obéissante, il y a les étrangers, les pauvres, les marginaux. Ainsi Robert Ménard déclare : « l’habitat est délabré, squatté par des marchands de sommeil. Les paraboles punaisent les façades d’immeubles occupés par des pauvres, des maghrébins, des gitans. Les bourgeois ont fui. Les Biterrois ne reconnaissent plus leur ville ».

Cette fourberie du langage trouve un prolongement piquant chez Jean ­Marie Le Pen qui juge la présence des Roms à Nice « odorante et urticante ». Elle fait avaler un poison plus violent encore quand Robert Ménard exhorte le personnel municipal à « faire la guerre à la saleté, faire la guerre à la laideur ». La haine fait courir un frisson de réminiscence dans le dos. Himmler s'est aussi exprimé devant les SS : « Il en va de l’antisémitisme comme de l’épouillage. Éliminer les poux ne relève pas d’une conception du monde. C’est une question de propreté. De la même manière exactement, l’antisémitisme n’a pas été pour nous une question de conception du monde, mais une question de propreté qui sera bientôt réglée. Nous n’aurons bientôt plus de poux.»


Transformer le regard

Le délabrement est surtout l'état de nos représentations mentales. La vie de la rue, ses cris, ses odeurs sont perçus au mieux comme les preuves d'un abandon. De même, une plante poussant dans les interstices des pavés est vue comme une mauvaise herbe. On déplore les squelettes des anciens commerces. Ces traces chargent pourtant la ville d'une histoire vivante. Ces squelettes figurent une absence os­tentatoire. Le linge suspendu au­ dessus des Gorgones et les murs aux peintures défraîchies créent un rapprochement étonnant entre plusieurs mondes. Les strates du temps et de l'ailleurs se cristallisent pour former une pierre à plusieurs facettes. Interdire le linge à la fenêtre et muséifier le centre, c'est aseptiser l'Histoire.


Restaurer le vide intérieur

Le centre ­ville n'est pas « vidé de lui­-même », seulement de la classe moyenne, en mal de décor épuré et de fonctionnalité, de symboles d'intégration et de progrès. Des centres ­villes de substitution comme le Polygone ont pu palier les désirs d'une existence rendue absurde par une consommation névrotique. Cette désertion diminue le nombre de petits commerces, ces espaces de lien entre commerçants et passants : elle vide l'habitant du peu d'humanité qui lui reste. Restaurer les bâtiments du centre ­ville, fabriquer une ambiance pour accueillir les touristes et la classe moyenne ne résoudra pas la vacuité intérieure de Béziers. Il devient nécessaire de créer de l'échange, du désordre, du sale : voilà qui serait proprement révolutionnaire.

 

Quelques Liens :

(1) Robert Ménard  

(2) Association Choisir Béziers 

(3) Un habitant de Béziers, Midi Libre 

(4) Association Choisir Béziers 

(5) Robert Ménard, Midi Libre