Que s'est­ il passé le 19 mars 1962 ? Si l'on posait cette question aujourd'hui à quelques quidams pris au hasard des rues, combien associeraient cette date tout à fait banale à première vue, à l'acte qui mit officiellement fin à la guerre d'Algérie ?

C'est en effet ce jour ­là que le Général Ailleret proclama le cessez ­le feu de cette guerre, dénommée d'abord "opération de maintien de l'ordre", qui fit près de 25 000 morts parmi les militaires français (dont 13 000 appelés ou rappelés et 5 000 musulmans), 65 000 blessés, près de 3 000 victimes civiles et entre 250 000 et 400 000 morts, selon les estimations, pour la population algérienne, militaires et civils associés. 1 340 000 appelés ou rappelés du contingent participèrent à cette guerre de 1952 à 1962. Lors du putsch des généraux en 1961, il y avait encore 500 000 militaires sous les drapeaux, « cinq cent mille gaillards munis de transistors », comme dira le général de Gaulle à propos du contingent.

 

L’article paru dans le Journal de Béziers de janvier 2015 apporte à notre question de départ une réponse passionnelle, partiale, mais surtout participe de ce que d’aucuns ont appelé « la guerre des mémoires ». Il qualifie en effet de « date infamante », de « capitulation en rase campagne » la date du 19 mars. Il évoque les massacres et disparitions d’Européens ayant eu lieu après la signature des accords entre la France et le FLN algérien, les qualifiant d’« abandon atroce et incompréhensible de la mère ­patrie devenue l’amère patrie ». Le texte s’attache ainsi à évoquer les tortures vécues par des centaines d’Européens victimes d’« empalement » ou « ébouillantés vivants ». Ces évocations de violences extrêmes sont bien sûr destinées à marquer les lecteurs et à susciter l’indignation. Le texte dénonce également le sort réservé aux populations musulmanes restées fidèles à la France, les Harkis. Enfin, il proclame sa volonté de lutter contre une histoire officielle, censée être « mensongère », le fruit de « bisounours apôtres du vivre ensemble ». Enfin, le maire annonce dans un encart sa volonté de débaptiser la rue du 19 mars pour lui donner le nom d’Hélie Denoix de Saint Marc, ancien résistant ayant rejoint le putsch des généraux en 1961, emprisonné puis gracié avant d’être décoré de la légion d’honneur en 2011.

 

Un journal municipal est normalement censé informer les habitants sur la vie de la ville et sur les réalisations de l’équipe aux responsabilités. En cela, il comporte toujours un aspect plus ou moins partisan. Mais il n’est pas à mon sens responsable et objectif de donner une lecture biaisée d’événements historiques difficiles à commémorer comme la guerre d’Algérie du fait des divisions mémorielles qu’elle a suscitées, dans une société française composée en partie d’enfants d’immigrés algériens et d’anciens combattants qui parfois ont tu ce passé.

 

La guerre d’Algérie suscite aujourd’hui encore débats et conflits de mémoires, les politiques mémorielles ayant été, de part et d’autre de la Méditerranée, éloignées de la vérité historique. Pendant longtemps par exemple, la France n’a pas eu de lieu de mémoire à l’échelle nationale. Cette situation change lorsque le président Chirac inaugure le 5 décembre 2002 à Paris, quai Branly, un Mémorial national aux soldats français morts en Algérie, au Maroc et en Tunisie de 1952 à 1962. Il invite alors les deux pays à reconnaître toutes les mémoires pour encourager le travail de l’historien.

 

 On reste sur des postures victimaires ; on ne parvient toujours pas à sortir de la mémoire pour passer à l'Histoire , note l’historien Benjamin Stora

 

Du côté de l'État algérien, on n'est pas en reste. Depuis plus de trente ans, le FLN a officialisé le chiffre d' « un million et demi de martyrs », quand des historiens comme Maurice Faivre l'évaluent aux environs de 153 000. « On reste sur des postures victimaires ; on ne parvient toujours pas à sortir de la mémoire pour passer à l'Histoire », note l’historien Benjamin Stora. L’historien Guy Pervillé évoque pour sa part une « hyper­commémoration obsessionnelle ». Et cette surenchère continue d'empoisonner les relations franco-algériennes. Elle alimente les haines franco­-françaises et l'article municipal se situe dans cette logique.

 

Les disparitions d’Européens et les massacres de Harkis ne sont pas les seuls événements à avoir été longtemps occultés par l’Histoire dite officielle. Les querelles des diverses mémoires portées par des acteurs du conflit et leurs descendants se sont jouées autour de la reconnaissance d’événements spécifiques comme par exemple la répression de la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris qui a fait une trentaine de tués selon l’historien Jean Paul Brunet. Il a ainsi fallu des décennies jusqu’au rapport Geronimi de mai 1999 pour reconnaître l’ampleur de la répression policière. On est loin d’une histoire pro­FLN comme le suggère implicitement l’article.

 

Revenons maintenant sur les faits eux ­mêmes

 

Revenons maintenant sur les faits eux ­mêmes et sur le contexte de l’époque, sans être pour cela dans le déni des souffrances de tels individus ou groupes ayant vécu ces événements tragiques. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans une comptabilité macabre ni dans une logique de concurrence victimaire et communautaire.

 

Le 19 mars 1962 ne marqua pas, hélas, la fin réelle des hostilités car, tant du fait des activistes de l'OAS que du FLN, de nombreuses victimes furent dénombrées jusqu'en 1964. L’article du Journal de Béziers s’inscrit dans la lignée de ceux, proches des partisans de l'Algérie française (et à la recherche de voix pour les élections souvent), qui contestent la légitimité de cette date et lui préfèrent celle du 5 décembre, jour de l'inauguration à Paris, en 2002, du Mémorial dédié aux militaires morts pour la guerre en Algérie.

 

Une étude inédite de 2004, commandée par le ministère des Affaires étrangères, s'appuie sur la totalité des dossiers des pieds­ noirs disparus en Algérie de 1954 à 1962. Elle a été menée par deux historiens, Maurice Faivre et Jean Monneret ­ qui a aussi consulté les archives du ministère de la Défense et en a fait un livre, La Tragédie dissimulée. Oran, 5 juillet 1962, publié aux éditions Michalon ­ ainsi que par des fonctionnaires de l'Agence nationale pour l'indemnisation des Français d'outre­mer (l'Anifom). Entre le début de la guerre d'Algérie, le 1er novembre 1954, et le cessez ­le ­feu, le 19 mars 1962, 370 Européens ont disparu et n'ont jamais été retrouvés. Après le 19 mars 1962 et jusqu'en avril 1963, 3 490 personnes ont été enlevées : 1 940 sont présumées décédées, 910 autres ont été libérées et 640 ont été retrouvées vivantes. Sur ce total de 3 860 personnes enlevées, pour l'ensemble de la guerre, on dénombre 430 femmes et une quinzaine d'enfants. Et 2 300 Européens sont demeurés disparus. À titre de comparaison, on estime qu'environ 13 500 civils algériens musulmans ont été enlevés entre 1954 et 1962 par l'Armée française, mais aussi par le Front de libération nationale (FLN). Pour ce qui concerne Oran, en ces journées tragiques du 5 au 7 juillet, 453 enlèvements sont répertoriés. Selon les auteurs de l'étude, on connaît le sort de 88 de ces personnes : certaines ont été libérées ou retrouvées, d'autres sont indubitablement décédées. On est loin d’une volonté planifiée et criminelle de cibler et liquider les populations pieds noirs et fidèles à la France dénoncée par le Journal de Béziers.

 

Concernant les exactions commises à Oran, il nous faut ici rappeler le contexte. Au crépuscule de l'Algérie française, la grande ville de l'Ouest algérien est le dernier bastion de l'Organisation de l'Armée secrète (l'OAS). Alors que l'indépendance devient inévitable, les ultras de l'Algérie française multiplient les destructions, les attentats aveugles, les assassinats. L'OAS a déjà causé la mort d'environ 500 personnes dans l'Oranais. L'écrivaine Andrée Montero, dont le mari et le frère furent enlevés le 25 avril 1962 à Oran, a décrit, dans Le cri retenu, cette marche vers l'abîme : « Dans les deux camps, c'était à qui se massacrerait, s'étriperait avec le plus de haine. [...] Le fossé était devenu fosse, où se perdaient les charniers [...].» Dans ce cadre, les enlèvements de pieds- noirs représentent une forme de terrorisme silencieux, un effrayant « message politique » destiné à les faire fuir. Pour les autorités algériennes, l'alibi est de livrer une guerre sans merci aux partisans de l'OAS. Mais, en réalité, ces enlèvements sont aussi motivés par la soif de vengeance, la jalousie, le banditisme. Alors que les durs de l'OAS ont quitté Oran durant les derniers jours de juin, les Européens les plus modestes, les plus isolés, deviennent des proies faciles que l'on peut dépouiller, rançonner, assassiner.

 

Ce que l’article omet donc, c’est de nous dire que les victimes civiles innocentes se comptent chez toutes les parties en présence

 

L’article du Journal de Béziers s’appuie sur les travaux de l’historien Jean­ Jacques Jordi, auteur d’une étude très fiable et remarquable intitulée Un silence d’Etat, Les disparus civils européens de la guerre d’Algérie. Cependant, le bilan énoncé (700 disparus le 5 juillet 1962) est tronqué par l’article. Il ne s’agit pas de nier ces atrocités longtemps passées sous silence ou minimisées, elles constituent le record du nombre de victimes de la guerre d’Algérie en un même lieu et à une même date. Mais Jean­Jacques Jordi affirme avoir trouvé dans les archives consultées « un chiffre de 353 personnes disparues et de 326 personnes décédées ­ dont les décès ont été constatés ­ (soit 679 personnes) du 26 juin au 10 juillet 1962 sur le grand Oran », parmi lesquelles « 314 personnes disparaissent à Oran les 5, 6 et 7 juillet ». De plus, ce que ne nous dit pas l’article, c’est que Jean-Jacques Jordi explique également dans son ouvrage la généralisation de la torture contre les membres supposés de l’OAS par le FLN, mais aussi par des forces policières françaises illégales (les « barbouzes ») ou légales (la « Mission C »), qui auraient même transmis aux anciens « rebelles » algériens des listes de personnes soupçonnées d’appartenir à l’OAS avant même le cessez­ le ­feu du 19 mars 1962. Ce que l’article omet donc, c’est de nous dire que les victimes civiles innocentes se comptent chez toutes les parties en présence. La violence ne fut pas l’apanage d’un camp : elle fut pratiquée par les autorités « légales » de l’État, les groupes « officieux », le FLN et l’OAS.

 

Les mémoires des individus et des groupes peuvent être douloureuses, blessées, voire bafouées, c’est le lot de toute société humaine. Néanmoins nous avons plus que jamais un devoir d’Histoire, en cette période de doutes et d’incertitudes économiques, sociales et identitaires. L’Histoire nous apprend que le réel est complexe, nuancé, que l’on ne peut diviser le monde entre « bons » et « méchants », « coupables » et « victimes ». Il est bon de rappeler qu'il y eut des morts innocents dans toutes les communautés. Les Algériens partisans de l’indépendance n’étaient pas tous des barbares sanguinaires et violents. Dans l’autre camp, « il n'y a pas d'un côté de bonnes victimes, les partisans de l'indépendance algérienne, et de l'autre de mauvaises, les pieds ­noirs et les harkis», insiste Jean Monneret, lui­ même pied­ noir et membre d'associations défendant la mémoire des Européens disparus. L’article polémique du Journal de Béziers s’inscrit pleinement dans cette « guerre des mémoires », si préjudiciable à l’unité de la communauté des citoyens. Ce texte est­ il vraiment ce dont la ville de Béziers a besoin ?

Majid Embarech