Je n'en avais pas parlé depuis longtemps (voir Envie à Béziers N° 10), mais j'ai continué à le fréquenter, et à prendre beaucoup de plaisir à discuter avec les gens, les forains et les vendeurs de fruits et légumes, le boucher, les poissonniers.

Par Eva D.


À me mêler à ce flot de femmes qui dévalisent la friperie, un peu tendues, ou volubiles, complices ou concurrentes, pour dénicher la pièce de vêtement chaud que le vendeur leur cèdera à 2 ou 3 euros. Une affaire pour qui n'a pas à fréquenter les cocktails parties du Palais des Congrès, mais qui profiteront mieux de l'attente devant l'école, dans le vent ou le froid. Et puis il y a aussi de très belles surprises, écharpes, mantilles et fichus en dentelles qu'on découvre sous un tas de robes roulées en boule. De quoi faire aussi la fête.

la décision d'ouvrir ces halles va de pair avec la suppression des trois marchés alimentaires hebdomadaires de la Devèze


Bachir est toujours là, un peu moins souriant, un peu moins bavard. Les affaires semblent plus difficiles. C'est pourtant là que je trouve les meilleures noix du marché.


À la poissonnerie, Marie a remplacé Martine, souffrante. C'est elle la patronne. Le jugement est sûr, le savoir sur ce qu'elle vend est impressionnant. On s'instruit à propos de la moindre sardine, du rouget qui a des écailles et de celui qui n'en a pas. Aussi bons l'un que l'autre par ailleurs. Et Ali vous sert avec le sourire, ses gestes aériens et son amical « bon poids ! ».


Un étal africain s'est ouvert, c'est un grand jeune homme élégant qui vous explique la composition de son mafé, où « tout est hallal » précise-t-il aux passants qui s'attardent sans acheter. Le riz, la sauce, le trépied qui réchauffe la viande, les barquettes en plastique de différentes tailles, tout tient sur une table de camping, mais le service est impeccable, ganté, précis et généreux.


Et je n'oublie pas le stand de spécialités turques, les pâtisseries marocaines, le vendeur d'encens, de thés divers et d'épices multicolores.
Saïd a agrandi son périmètre de fruits et de légumes, toujours aussi bien présenté, je lui ai promis de venir faire des photos un jour.


Un jour qui sera sûrement le dernier pour son installation à la Devèze, puisqu'il ne pourra pas prendre un étal dans les nouvelles halles. D'autres aussi devront aller ailleurs. Ils ont déjà pris des contacts, prévu des stratégies de repli, qui à Boujan, qui à Sérignan, ou dans d'autres villages des alentours. Où il leur faudra recréer une clientèle, puisque celle de la Devèze ne pourra pas toujours suivre.
Le boucher a décidé qu'il ne s'installerait pas dans les nouvelles halles. Trop de contraintes, pas assez de précisions sur le montant des charges à ajouter à la location de l'emplacement.


« C'est 160 euros pour 3m sur 3 » nous dit Marie, « et il faudra ouvrir 5 jours par semaine », ce qui oblige à abandonner d'autres marchés, puisqu'il n'est pas question bien sûr d'y mettre des employés. Marie la généreuse, qui pensait gentiment que les petits légumiers « du jardin ! » qui parsèment le marché pourraient se regrouper là, à l'abri, sous une halle couverte, et ouverte à tout le monde.
Il n'y aura donc bientôt plus de bouquets de coriandre fraîche, persil et menthe de deux sortes, oui, deux différentes, c'est Kader qui m'a appris ça comme j'hésitais : « celle-là c'est pour la cuisine, celle-là c'est pour le thé ! »


Comme il était à craindre, la décision d'ouvrir ces halles va de pair avec la suppression des trois marchés alimentaires hebdomadaires de la Devèze.
Il ne restera plus que les forains : vêtements, maroquinerie, friperie, quincaillerie, articles de cuisine et jouets en plastique.
Ceux qui tenteront l'expérience de l'installation dans ces halles devront manifestement augmenter leurs tarifs, au vu des charges supplémentaires, mais ils seront aussi confrontés à une forte concurrence : il y a d'autres candidats, extérieurs à ce marché de la Devèze trihebdomadaire. Il y aura par exemple quatre poissonneries, et certainement d'autres commerces qui n'ont pas pu trouver de place dans une activité en plein air.


Un calcul simple fait tout de même un peu douter du succès de l'entreprise : cinq jours d'ouverture au lieu de trois, avec une clientèle qui n'est pas extensible, et des prix majorés ? Les promoteurs doivent donc viser un secteur plus large, et ont peut-être envie d'attirer une autre clientèle, plus fortunée, moins curieuse de cette spécificité pluriculturelle, qui fait la richesse humaine de ce marché.

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Nous aurons droit à une banalisation certaine, qui va faire perdre beaucoup d'authenticité, et qui va détruire une fois de plus à Béziers ce vivre ensemble chaleureux et cocasse, de marché méridional. Il restera le marché du mercredi, à l'Iranget, réduit à l'utilitaire; celui du vendredi, plus sérieux et affairé ; et le samedi à la Madeleine, pour les amateurs de bio.


Parce que ce qui se passe à la Devèze, est unique. C'est un lieu de rencontre qui vous fait faire le tour de la Méditerranée, et vous emmène au delà, vers le Sénégal, ou même l'Europe centrale. On peut y voir aussi se faufiler un peu d'Asie. C'est un exemple d'humanité, souriante ou soucieuse, mais toujours simple et tolérante : « Labès » ou « Labès chouia », et va la vie !


C'est bien ça d'ailleurs, un peu de la vie de ce quartier qui va s 'éteindre, comme ont disparu les aires de jeu, vandalisées par la stupidité et l'inconscience d'un feu de scooter ou de bac poubelle, et jamais remplacées, par pures représailles.


Nous aurons des halles couvertes, certes, bien bétonnées, bien sécurisées, que notre Maire le Très Catholique ne manquera pas de faire bénir, le jour de l'inauguration, en juin de l'année prochaine.
Peut-être le 8 juin, à la Saint Médard ?