Ces dernières années, face au péril nationaliste, s'est accrue l'obligation de souscrire au devoir de mémoire. Pour mieux exorciser la possibilité de voir surgir la bête tapie dans l'ombre de nos errements. Parce que l'attraction qu'exerce la commémoration nous plonge dans le siècle de tous les excès, le XXème siècle, qu'il ne faudrait pas rééditer. Et donc, en nous inclinant devant des monuments, en rappelant à la mémoire les erreurs passées, nous devrions éviter de les rééditer.

Par DGRojoyVerde,

Or, rien n'est plus faux pour deux raisons : se souvenir ne garantit pas de ne pas recommencer et puis cette fresque commémorative trouve ses limites dans l'erreur sémantique de ce devoir de mémoire, dont on pressent qu'il est déjà éclusé.
La mémoire est l'œuvre des vivants. Comme aimait le souligner Jorge Semprun, la mémoire de la Shoah disparaîtra avec le dernier interné des camps, si elle n'a pas déjà disparu avec tous ceux partis trop tôt. Car la mémoire est une affaire personnelle, individuelle. Elle est de l'affect et des sens. Elle peut être auditive, gustative (la madeleine de Proust), sensitive, sensorielle, visuelle (mémoire des sens, mémoire du ventre...). Elle est le souvenir du corps et de l'âme, et de mémoire collective il ne peut être quasiment question. Chaque mémoire est faillible (« si ma mémoire est bonne...»), subjective, propre à chaque entité humaine qui fait appel à ses souvenirs. La mémoire c'est le disque dur interne dans lequel s'agencent avec plus ou moins de netteté et de précision les évènements d'une vie.
C'est pour cela que nous mesurons ce que le devoir de mémoire a d'incantatoire et d'absurde. Il se peut qu'il y ait encore des mémoires pour la Guerre d'Algérie. Elles sont aussi présentes et sujettes à caution que tous les témoignages. Des deux côtés de la Méditerranée.
La mémoire est un récit avec toute la valeur accordée à celui-ci. Elle peut être une relation manuscrite et/ou imprimée qui rappelle la vie, les évènements auxquels est associée une personne. C'est de l'ordre de l'autobiographie, de la biographie ou de l'hagiographie. Ce peut être ainsi une relation littéraire de l'auteur. On peut citer Chateaubriand, Pablo Neruda, De Gaulle ou encore André Malraux. Cette relation est écrite de son vivant même si elle peut être publiée à titre posthume comme « Mémoires d'Outre-tombe ».

Avoir perdu la mémoire est certes terrible en soi, mais cela n'empêche en rien la construction de nouveaux souvenirs, ni n'altère la conscience d'être une part de l'Humanité.

C'est là que l'on touche à l'erreur initiale de la geste commémorative. La mémoire n'est pas la conscience. Elle nourrit cette dernière et la conscience n'a pas besoin de mémoire pour être. Elle est par essence, par le fait même de la pensée humaine.
La geste commémorative a réellement débuté en France lors des grandes saignées de la guerre franco-prussienne de 1870 et ses colonnes de communards assassinés et plus encore avec la création du Souvenir français après la Grande Guerre et ses 1 410 000 morts ou disparus au combat.
La mémoire des tranchées s'est éteinte avec le dernier poilu. Le peuple de gauche a une conscience aiguë de l'épisode héroïque et tragique de la Commune même près de 150 ans après. À quoi cela tient-il ? Aux travaux des historiens, des biographes, des journalistes, des professeurs. La geste commémorative n'est là que pour souder cette conscience. Et ne devrait être cantonnée qu'à ce rôle-ci. Car enfin, demander à un moment commémoratif de souder une conscience collective et d'ancrer dans les consciences individuelles la portée du fait commémoré en faisant le récit et la critique est au mieux un peu audacieux, au pire fumiste.
Il est indéniablement plus simple de n'aiguiser les consciences qu'à un seul moment de l'année, plutôt que de chercher à faire œuvre pédagogique en entretenant cette hygiène de vie, cette déontologie qu'est la conscience. La conscience est une éthique, une exigence morale de l'esprit, à la différence de la mémoire qui est un simple exercice mental. Elle oblige l'âme d'un peuple à se confronter à ses heures noires sans rien occulter. La conscience est le miroir dans lequel doit plonger son regard une société qui se vit sainement sans rien ignorer de ses parts d'ombre. Or, il est plus valorisant de ne regarder qu'à travers les zones de lumière, quitte à éclairer artificiellement des moments troubles d'une Histoire. Et la geste commémorative est trop souvent un moment d'occultation de la vérité, pour s'accommoder une conscience plus légère, moins lourde à porter, pensons-nous faussement.
Ce regard est d'autant plus nécessaire que les guerres et les drames postérieurs à l'époque napoléonienne sont devenus très politiques, parfois de civilisation. Partant de ce constat, ce que cherche tout politicien en poste est de se faire réélire en ménageant dans un consensus souvent flou toutes les sensibilités, ce qui contredit cette éthique de la morale qu'est la conscience.
Pour conclure citons deux extraits de chansons de rap et à l'instar d'un Mc Solaar qui a pu écrire « science sans conscience égale science de l'inconscience », nous pourrions dire que mémoire sans conscience égale mémoire de l'inconscience.

Malheureusement comme pouvait le dire Shuriken « la conscience c'est comme les tâches ça s'essuie »

Extrait d'un Contrat de conscience, contrat que notre société française a refusé de passer avec son Histoire. Et Shuriken d'ajouter dans cette même chanson « je me devais de le dire, j'avais un contrat de conscience ».