« 33% des habitants de Béziers vivent sous le seuil de pauvreté. Un languedocien sur cinq considéré comme très pauvre » titrait il y a quelques mois le Midi libre. Face à ce constat amer, les 900 travailleurs sociaux du Conseil Départemental (1) sont de plus en démunis pour soutenir les populations défavorisées.

Par Clairette,

Situés au cœur de l'action sociale par les lois de décentralisation des années 1980, les départements ont tissé depuis trente ans un maillage territorial dans les espaces ruraux comme dans les centre villes, avec la présence sur le terrain au sein d'agences départementales d' équipes de travailleurs sociaux qui accueillent les publics les plus en difficulté. À travers différents services, ils reçoivent toute la population, jeunes, personnes âgées, familles rencontrant des situations de précarité. Dans les zones rurales, ils assurent en partie les missions des CCAS des communes, ils instruisent les demandes d'aide financière ou accompagnent les personnes en risque ou déjà en situation d'exclusion sociale, mot pas encore désuet dans ces professions.

Christiane, assistante sociale dans une agence départementale (2) sur Béziers rappelle « qu'à l'heure actuelle, les services publics réduisent leur accueil. Joindre par téléphone un professionnel est devenu quasiment impossible, les gens ont affaire à un disque vocal. Physiquement, lorsque les personnes se déplacent, les guichets sont devenus des filtres. Les grandes institutions se sont recentrées sur leur dispositif, ils ont désincarné les dossiers. Même en tant que professionnelle, quand j'attends trop longtemps, j'ai parfois envie de casser mon téléphone ! »

À Béziers, les Agences Départementales de la Solidarité accueillent toutes les familles en difficulté de quelque chose, elles regroupent une dizaine de métiers différents, de secrétaire à médecin ou sage-femme (Protection Maternelle et Infantile, PMI), éducateur, assistante sociale, psychologue ou conseillère en économie sociale et familiale (CESF). Ils assurent des missions incontournables comme la prévention et la protection de l'enfance, l'accompagnement au logement. Bref, les grands thèmes de l'action sociale sont déclinés sous forme d'équipes pluridisciplinaires réparties sur tous les territoires.

 Dans les couloirs, ça grince... 

Sur le terrain, la posture des travailleurs sociaux est mise à mal, l'absence de réponse institutionnelle les laisse démunis. La perception du public se modifie vite : sans réponse, quelles sont les raisons de leur présence ? L'attribution des aides financières est de plus en plus sélective, le soutien des dispositifs d'accession au logement se multiplie mais l'offre se raréfie, les dossiers d'ouverture de droits pour les personnes handicapées par exemple mettent des mois à aboutir. Concernant l'Aide Sociale à l'enfance, des mineurs ne bénéficient pas de lieu d'accueil faute de place ! Comme un réflexe, le système administratif se recroqueville et de la procédure à la bureaucratie il n'y a qu'un pas.

La lecture d'un diagnostic social du territoire réalisé par les professionnels du secteur met en lumière l'état psychique des acteurs de terrain. Le manque de personnels chronique ainsi que l'accroissement des arrêts maladies qui traversent les équipes renforcent la présence de travailleurs sociaux non titulaires. Pour ce personnel, défendre la plénitude des droits des usagers devient un sacerdoce surtout qu'aucune évolution de carrière n'est à envisager.

La visite légalement prévu du médecin du travail ne s'est pas faite... faute de médecins valides 

Parfois technique, cet écrit souligne le désarroi mais aussi la colère. Laurent, éducateur, rappelle dans quel contexte des agents de plus de 6 agences ont pris au mot Kléber Mesquida : « Depuis son élection en 2014, nous attendions sa rencontre, nous avions écrit des courriers, fait remonter nos propositions sans autre réponse qu'un discours creux et policé. Et puis un jour il est venu ! Un débat informel s'est instauré. Les professionnels ont surtout demandé une prise de conscience, une autre évaluation que les indicateurs internes qui minimisent et tronquent la réalité. C'est alors qu'il a proposé que nous lui fassions remonter notre diagnostic. Alors nous l'avons pris au mot, on s'est réuni en dehors des heures de travail, on a bossé et puis on a synthétisé tout ça dans un texte de 6 pages. » Pour le moment pas de réponses précises, une grande réorganisation interne est promise par l'Exécutif. Mais les professionnels restent sceptiques.

La possibilité de se transformer en contrôleurs sociaux est à envisager

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Dans une agence de la Solidarité de Béziers, 31 titulaires ont fait appel à la médecine du travail pour faire constater la dangereuse dégradation des conditions de travail et des risques psychosociaux encourus par les agents. Six mois plus tard, toujours aucune réponse. La visite légalement prévue du médecin du travail ne s'est pas faite...faute de médecins valides, le dernier est en « burn out ».

Ce constat rédigé par les agents ne se limite pas à une liste à la Prévert des dysfonctionnements techniques et de leurs retentissements, il s'adresse à Mr Mesquida, président du Conseil Départemental (PS), soulignant l'absence de volonté politique: « Nous ne voulons plus faire les frais de ces choix qui vous appartiennent » lui écrivent-ils.

Le 13 octobre dernier à Montpellier, à la sortie du CHSCT (3) exceptionnel, consacré à la situation des personnels au sein de la direction de la Solidarité, les représentants syndicaux confient aux deux journalistes présents leurs sentiments de gâchis. Aucune réponse, mise à part, bien sûr, la constitution de quelques groupes de travail (4).

Face au constat de délaissement de l'exécutif concernant la direction la plus importante sur le plan budgétaire, le retour auprès des professionnels de terrain va être difficile. Encore une fois, « l'ensemble des élus reconnaissent la valeur et l'engagement des travailleurs sociaux... ». Éléments de langage pour signifier que l'employeur, responsable de la mise en œuvre des politiques sociales, n'apporte pas de propositions concrètes au mal-être des agents.

Dans ses dernières prises de position, l'exécutif du Conseil Départemental se victimise, déplorant un contexte dont il serait victime, dépecé à l'Est par la métropole montpelliéraine naissante, sclérosé par les restrictions budgétaires. Une réorganisation générale du pôle des Solidarités a bien été lancée mais ne pourra répondre aux questions de fond. Comme le rappelle plusieurs professionnels rencontrés, la possibilité de se transformer en contrôleurs sociaux est à envisager. La notion de service public au plus près des populations les plus précarisées continue d'être un principe incontournable, plus qu'une motivation, un positionnement éthique. Le sentiment d'être utile auprès des populations les plus démunies reste un principe primordial pour ces fonctionnaires.

Sûr qu'en 2017 Mr Mesquida saura redonner des perspectives aux agents de sa collectivité, d'ailleurs des bruits courent sur ses ambitions: se représenter aux élections législatives. En cas de victoire, il quitterait la présidence du Département afin de se conformer à la nouvelle loi de non cumul des mandats ! Les agents de la collectivité jugeront.

(1) Le Conseil Départemental de l'Hérault est le second employeur du département après le secteur hospitalier, son budget est de 1,379 milliards d'euros dont 58% est consacré au social.

(2)Les noms des personnes interrogées ont été changés.

(3) Dans la fonction publique territoriale, le Comité d'Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail est une des trois instances du dialogue social, avec les Commissions Administratives Paritaires et le Comité Technique ; il est le lieu des échanges entre les représentants du personnel, l'administration et les élus sur toutes les questions ayant trait aux conditions de travail. Depuis la réforme de 2012, il introduit la dimension de l'organisation du travail et de ses conséquences en plus des questions de santé et de sécurité. Le CHSCT ne dispose pas d'un budget propre et l'autorité territoriale reste l'ultime décisionnaire.

(4) Cf article de la Marseillaise du 14 octobre 2016