A propos de Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France de Pierre Goldman
Ce livre est fort car il est écrit en prison par un homme qui oscille entre soif de justice, vérité, mysticisme, nostalgie, fierté et fragilité. 

par DJRoyVerde,

Ce livre est parfois ironique, jamais caustique. C'est un témoignage vrai, sincère, entier, d'un homme qui raconte son parcours et le mène là où il est et n'aurait jamais dû être.C'est aussi un livre sur une époque, ses passions et ses désillusions avec à la fin le crépuscule de cette période charnière. Pierre Goldman en est acteur lointain, spectateur critique et surtout témoin lucide. Ce livre est enfin un réquisitoire à charge contre une justice elle aussi marquée par son époque, une justice bourgeoise de classe et plus encore une justice qui préjuge du fait des origines ethniques et religieuses d'un homme.

Pierre Goldman, cet intellectuel de gauche, passionné, écorché vif, évoque d'abord son histoire personnelle et familiale, une histoire singulière qui pose le cadre de ses engagements futurs.
Il est le fils de résistants juifs polonais agissant dans la Résistance française aux côtés des communistes. Il est d'ailleurs né en France à Lyon en 1944 au cœur de la répression ourdie de l'ennemi nazi et fasciste. Lyon, la ville où sévissait Klaus Barbie qui tortura de longues heures Jean Moulin jusqu'à son agonie dans le train de sa déportation. Autant dire que le symbole est fort. L'est tout autant l'histoire de ce couple polonais qui, tout en se séparant, garde leurs convictions chevillés au cœur et au corps. L'une retrouve la terre natale polonaise et continue d'y aider des militants quand l'autre, le père, reste en France et poursuit ses propres luttes.
Goldman est partagé entre deux terres, deux parents et une seule religion, hébraïque, sans que celle-ci soit la pierre angulaire de sa vie ni de celle de ses parents. Elle est un repère que lui rappellent la société et ses juges, l'institution policière aussi. Pierre aura un parcours singulier, tout personnel, tour à tour en charge du service d'ordre d'un syndicat étudiant, il est distant de mai 1968 quand il a déjà eu maille à partir, durant ses années de lycée dans les années 1950, avec Jeune Nation, un groupe d'extrême droite. Puis vient l'expérience de vie en immersion dans la guérilla marxiste latino-américaine, sans qu'il ait de lui-même engagé quasiment le moindre combat. Il revient marqué par ce moment clé de sa vie et il entreprend d'y retourner en fomentant des actions de guérilla urbaine. Pour cela il a besoin d'argent et verse, sans violence, dans la délinquance. C'est là que tout bascule, puisqu'il se verra injustement accusé d'un double homicide crapuleux. Tout le reste du livre est l'expérience de la prison et plus encore, il n'aura de cesse d'apporter à la face du monde le démenti de sa culpabilité, puisque c'est son innocence qu'il ne cessera de défendre, non pas de délinquant mais bien de meurtrier.
Là réside l'intelligence de Pierre Goldman : avoir posé un cadre en introduction, une France à l'épuration ratée où les fascistes sévissent en bandes organisées, où la guerre d'Algérie permet d'asseoir une France rance et raciste. Où anciens collabos côtoient les résistants d'hier dans un mélange de barbouzes et de services d'ordre de l'Etat policier qui se met en place, un régime tourné vers la présidentialisation et la personnification. Même si tous ces éléments ne figurent pas tels quels dans le livre, ils sont sous-jacents, à travers la plume de cet écrivain novice au talent affirmé qui démonte les préjugés raciaux et de classe, ceux là même qui condamnent sans examens réels des faits un juif polonais né en France, fréquentant les Antillais, épris de révolutions latino-américaines et de musiques afro-cubaine et antillaise, épris de liberté et d'Amour. L'Amour qui apparaît comme un symbole de délivrance à la toute fin du livre.
Pierre Goldman nous raconte donc l'histoire d'une condamnation dans une France qui n'en finit plus de rejouer une guerre civile larvée entre fascistes et antifascistes, entre pro colonialistes et anticolonialistes, entre marxistes et antimarxistes. Une France où l'institution policière et judiciaire, gangrénée par cette guerre larvée, abandonne vite ses prérogatives pour suivre de trop près des lignes idéologiques et politiques afin de préserver l'Ordre et l'Etat. Il y convoque des grandes figures de ces combats toujours actuels à travers ses soutiens que seront entre autres et surtout Régis Debray et Simone Signoret.
Tout ceci, Pierre Goldman l'a très bien saisi et rend bien compte du poids des préjugés sociaux dans un pays qui n'est pas apaisé, lui qui sentait venir la fin d'une période, celle de 1958-1978, qui présentait la fin d'une gauche d'idées livrée à la présidentialisation d'un homme et à ses contradictions, en l'occurrence Mitterrand. Un des derniers éclairs de lucidité de Goldman avant son meurtre, est d'avoir compris avec le Congrès d'Epinay que le combat avait été perdu pour la gauche de transformation économique et sociale.
Pierre Goldman a disparu, assassiné en plein Paris en septembre 1979, comme un an avant lui Henri Curiel, militant anticolonialiste. Ces hommes liquidés par les services d'ordre parallèles de l'appareil d'Etat qui séviront encore en provoquant la mort de Robert Boulin, le ministre gaulliste et le juge Pierre Michel, juge antigang.
L'histoire de Pierre Goldman qu'il nous raconte lui-même dans ce livre avec pudeur, sincérité et lucidité inspirera directement de nombreuses œuvres, chansons (dont Ton autre chemin de son frère Jean-Jacques Goldman) et films dont nous pouvons citer le téléfilm biographique de Christophe Blanc, Goldman, diffusé en 2011 sur Canal Plus et la bande dessinée d'Emmanuel Moynot, Pierre Goldman, la vie d'un autre. Deux œuvres particulièrement bien réalisées et documentées. Elles complètent à merveille ce récit hétérodoxe d'un homme si singulier, témoin, acteur et victime malheureuse d'une époque dont la France ne tourne définitivement pas la page, où tous les éléments sont présents lourdement aujourd'hui.
Plus que jamais il faut relire cette œuvre majeure d'une littérature du réel (il faut penser aussi à Albertine Sarazin avec l'Astragale et dans une autre mesure à Christiane Rochefort avec Printemps au Parking) propre à une époque où a sévi plus que jamais la justice de classe, l'institution judiciaire et policière d'Etat, quitte à utiliser des moyens illégaux pour supprimer des symboles gênants de résistance ; quitte à recourir à tout ce que Pierre Debizet et Charles Pasqua avaient réussi à édifier en services d'ordre paramilitaires aux ordres de l'appareil d'Etat, qui de la Droite à la Gauche seront utilisés sans vergogne. Ils se nommeront SAC pour Service d'action civique ou GAL Groupe antiterroriste de libération. Nous voyons quel poids ont aujourd'hui ces épisodes volontairement occultés de l'Histoire officielle.
Je reproduis ici un texte qui évoque la Justice telle qu'elle a été idéalisée par les anarchistes :
Le 31 janvier 1937 Juan Garcia Oliver, anarchiste catalan de la CNT (Confederacion nacional de los Trabadojes) et ministre de la Justice de l'Espagne républicaine en guerre prononce ce discours fameux : « La justice, dit-il, doit être brûlante, la justice doit être vivante, la justice ne peut être confinée aux limites d'une profession. Ce n'est pas que nous avons un mépris particulier pour les livres et les hommes de loi ; mais c'est un fait qu'il y avait trop d'hommes de loi. Quand les rapports entre les hommes deviendront ce qu'ils doivent être, il n'y aura plus besoin de tuer ni de voler. Pour la première fois, admettons ici, en Espagne, que le criminel de droit commun n'est pas un ennemi de la société. Il est plutôt une victime de la société. Quel est celui qui peut dire qu'il n'irait pas voler s'il y était poussé par l'urgence de nourrir ses enfants et de se nourrir lui-même ? Ne croyez pas que je sois en train de prendre la défense des voleurs. Mais l'homme après tout, ne procède pas de Dieu, mais de l'habitant des cavernes, de la bête. La justice, je le crois fermement, est quelque chose de si subtil que, pour l'interpréter, il suffit d'avoir un cœur. »