Avec quelques amis préoccupés par la maladie de ses légendaires platanes, nous avons demandé à quelqu'un qui s'y intéresse de nous guider dans une promenade initiatique.

par Marie Paule,

Nous avons tous déploré les segments du canal, par exemple autour de Villeneuve les Béziers, déshabillés de ces arbres pluri centenaires qui prodiguent une ombre vivifiante pendant les dures journées d'été, et qui filtrent délicieusement les rayons du soleil couchant. Exit toute la magie de cette voie d'eau apaisante et poétique.


c15La maladie qui tue les platanes français, issus d'un croisement entre platane d'occident et platane d'orient, est aggravée par le clonage qui a appauvri la diversité génétique, et rendu très pathogène l'agent causal. Il s'agit du chancre coloré, un champignon importé des USA à la fin de la seconde guerre mondiale car présent sur les caisses en bois de platane, et qui a atteint notre région depuis 2006. Les spores sont accrochées par les blessures des arbres et véhiculées par les bateaux, les vélos, les engins. Les platanes, plantés rapprochés, tous les 6 mètres, se contaminent par transmission radiculaire. L'implantation de la fibre optique a probablement aggravé les choses.


Il n'y a pas de traitement curatif, et la solution est de couper l'arbre dès le diagnostic fait et d'évacuer la souche et ses racines. Il faut tout brûler. Cette extraction de la souche abîme beaucoup la berge, d'où son renforcement, par exemple à Villeneuve les Béziers, ce qui nécessite de gros budgets. L'abattage se fait selon les cycles des chauve-souris. Les périodes d'abattage sont prévues pour ne pas interférer avec la nidification des oiseaux, surtout les rolliers d'Europe, mais ce n'est pas suffisant et Voies Navigables de France, maître d'oeuvre, fait installer des nichoirs.


Vu la connexion radiculaire, il conviendrait d'abattre les arbres adjacents sur 35 à 50 mètres en amont et en aval, ce qui fut fait par VNF (voies navigables de France) jusqu'en 2013. Peu d'élus ont accepté cette mutilation du canal dans leurs environs et actuellement, la propagation de la maladie échappe à tout contrôle. L'implantation de la fibre optique n'arrange pas les choses. Des traitements expérimentaux sont à l'étude, mais inopérants au présent et dans un avenir semi-proche.


Le fait de défigurer progressivement ce joyaux, classé par l'UNESCO, ne laisse personne indifférent, car le canal du midi reste un symbole apprécié de l'Occitanie (en passant par les berges du canal dans Toulouse, par la traversée de la Cité de Carcassonne ou par la descente vertigineuse des 9 écluses de Fonséranes à Béziers). Les élus, conscients de l'apport touristique et économique induit par le Canal du midi, s'opposent pour certains aux abattages réalisés par VNF dans l'espoir de conserver les platanes et l'aspect du canal comme tout le monde le connaît. A tel point qu'aujourd'hui, alors que les municipalités n'ont aucun droit réel sur le Canal du midi, des maires interdisent à VNF de couper certains platanes et ce même s'ils sont contaminés par le chancre coloré (ce qui, soit dit en passant, est contraire à la législation comme l'arrêté de lutte contre le chancre coloré du 22 décembre 2015). En réalité, par ignorance ou par calcul politique (avec un petit « p »), les maires interdisant à VNF de couper les arbres chancrés du Canal du midi prennent la triste responsabilité d'augmenter la contamination des platanes en laissant des individus infecter d'autres arbres. Il est même surprenant que cet aspect ne soit pas plus expliqué par les journalistes des « grands » médias.

 

les maires interdisant à VNF de couper les arbres chancrés du Canal du midi prennent la triste responsabilité d'augmenter la contamination des platanes

 


Certes, certains élus espèrent peut-être du côté du dit « vaccin contre le chancre coloré » qui permettrait de tuer ce champignon et ainsi éviter d'être obligé d'abattre les platanes malades ou morts. Ceci dit, ce « vaccin » est en réalité seulement en phase d'expérimentation et il est probable qu'il ne change pas grand-chose au malheur de nos platanes. En effet, le vaccin consisterait à inoculer du fongicide dans le platane par des micro-injections. Le premier problème de cette solution miracle (qui n'est qu'au stade de l'expérimentation) réside dans la répartition du champignon dans le platane (présent dans tout le platane, même au coeur) et des lieux de l'injection du fongicide (dans les premiers centimètres de l'arbre). En effet, sachant que la sève ne circule que dans la partie périphérique de l'arbre (le xylème et le phloème) le produit pourra en effet se propager de haut en bas dans les premiers centimètres de l'arbre mais il n'ira pas au coeur de l'arbre. De ce fait, le champignon présent aussi au coeur de l'arbre ne sera pas complètement « éradiqué » et gardera son pouvoir de contamination. Si la solution de ce « vaccin » est de mettre sous perfusion permanente de fongicide les platanes, on peut douter du bien fondé de cette solution.


Le vrai problème lié au chancre coloré n'est pas tant qu'on abatte les arbres mais plutôt qu'ils tombent tous malades. Ceci aurait sûrement été évité si la diversité génétique du platane commun n'était pas aussi faible. D'autre part, comme en agriculture productiviste, la monoculture de platanes n'arrange pas les choses. En effet, si le bord du canal était planté par un nombre important d'espèce différentes d'arbres, alors la propagation ne pourrait pas se faire à cette vitesse et le canal ne se ferait pas déshabiller comme cela se fait aujourd'hui. A ce sujet, le choix de VNF de replanter plusieurs essences d'arbres (du micocoulier, du pin d'Alep, du peuplier blanc, du chêne entre autres) pour remplacer les platanes est une bonne chose même s'il faudrait augmenter la diversité d'espèces retenues et éviter des linéaires trop importants de la même espèce.C152


Pendant ce temps-là, tous les étés, des prospecteurs inspectent chaque platane du Canal du midi pour inventorier les nouveaux individus chancrés. Au fil des ans la maladie touche de plus en plus de zones, laissant peu d'optimisme sur la pérennité des platanes au bord du Canal du midi. Sur les 42 000 platanes initialement présents sur le canal entre Toulouse et Agde plus de 13 000 ont été abattus. VNF fait replanter de plus en plus d'arbres de remplacement (environ 2000 cet hiver) mais il nous faudra encore attendre avant que ces jeunes pousses parviennent à recréer une voûte arborée.


Un autre sujet peu abordé par les journalistes ou les politiques, est la question du désengagement de l'Etat qui n'épargne pas l'établissement public qu'est VNF. En effet, VNF, qui emploi très majoritairement des salariés de droit privé, agit de moins en moins directement sur le Canal du midi, préférant sous-traiter de plus en plus de travaux à des entreprises privées. Sous couvert de faire des économies, nous assistons en réalité a une réelle perte de compétence de l'établissement public, perte de compétence qui rend plus facile aux entreprises privées de gonfler les prix d'intervention sans que VNF ne puisse réellement les contrôler. Ceci mériterait un autre article dans EVAB.
Malgré notre tristesse devant la disparition de tant de beauté, nous espérons que ce changement et cette diversification des arbres de notre canal lui apporteront une nouvelle âme