Qu'on se le dise : ce n'est pas au maire actuel de Béziers qu'on doit la rénovation des habitats et le ravalement des façades du centre-ville.

par M. V.,

Mais le discours de « reconquête » du centre-ville tenu par Robert Ménard coïncide avec le Programme national de rénovation de 40 quartiers en France lancé en 2010 (1), sous le gouvernement précédent et signé pour notre ville par Raymond Couderc. On met en avant une volonté de « résorber l'habitat indigne » (2) pour surtout le « remettre sur le marché ».

Les réalisations ont démarré en 2012 et devraient se poursuivre jusqu'en 2017. Des villes comme Aix-en-Provence ou Bordeaux ont été retenues, mais aussi Carcassonne ou Marignane. Les 9 signataires de l'OPAH (3) biterroise, appelée « Cœur vivant », sont l'Etat, la Ville, la Communauté d'agglomération, le Conseil général, l'Agence nationale pour la rénovation urbaine, l'Agence nationale de l'Habitat, Action logement (1% logement), l'Office Public de l'Habitat et la Sebli. Autant dire que ce plan, qui s'inscrit dans un cadre légal, relève d'une politique nationale. Elle est gérée et financée localement par des agences nationales, des collectivités territoriales et une société d'économie mixte.
Le promeneur ne peut que se réjouir. Quel plaisir de marcher au milieu de ces façades rénovées. On dirait que Béziers prend un bain de jouvence. Un vrai ménage de printemps. Béziers sortirait-elle de son hibernation ? Béziers nettoyée, Béziers karchérisée. Aïe Aïe. Pourquoi ce mot vient-il soudain à l'esprit briser l'enthousiasme ? Pourquoi ce ravalement de façades donne-t-il soudain l'impression d'une OPA sur la ville ?

facadismeC'est que dans le programme même de rénovation nationale est inscrite en filigrane une volonté de gentrification : on restaure l'habitat et on remplace/déplace les habitants, conformément à une logique imaginaire de territoires perdus. Tout d'abord, si on l'examine, ce programme ne concerne que les quartiers anciens de centre-ville, dont le parc immobilier est « de mauvaise qualité, insalubre », « l'occupation très sociale » (sic), « l'environnement urbain déqualifié », pour reprendre ses termes (3). La caution écologique est donnée par la lutte contre le gaspillage énergétique et l'étalement urbain (1). Il s'adresse, parmi tous les habitants d'un quartier, essentiellement aux propriétaires ou aux commerçants et cherche à attirer de futurs acquéreurs. L'aide à la rénovation de ces habitats anciens peut aller jusqu'à 50 000 euros, nous apprend le site de la Mairie de Béziers. Le Midi Libre du 21 décembre 2013 raconte par exemple qu'un parisien a acheté un appartement sur les allées Paul Riquet pour le prix de 147 200 euros, soit 1 000 euros le m2. Il a réalisé 10 477 euros de rénovation, dont 9 964 subventionnés par l'Agglo. A ces subventions, s'ajoute la possibilité de bénéficier de l'aide fiscale Malraux.
Dans le programme est inscrit une politique de relogement. En théorie « un logement occupé recyclé entraîne la réalisation d'un logement social », comme « base de négociation » (4). Mais rien ne dit que ce logement social sera créé dans ladite zone. Quand on analyse la carte qui établit le planning prévisionnel du PNRQAD de Béziers (5), les espaces nouveaux dévolus au logement social sont très limités et éloignés du cœur de ville, comme les 30 appartements sociaux prévus dans le bâtiment rénové de l'îlot Alma-St-Saens sur la façade arrière. En effet, la loi Mobilisation pour le logement et Lutte contre l'exclusion du 25 mars 2009, dite loi Molle (sic), à l'origine du PNRQAD, a modifié le code de l'urbanisme. On ne réserve plus un pourcentage d'une action immobilière à « des catégories de logements locatifs », mais le PLU a la possibilité de délimiter les secteurs où ce pourcentage va s'exercer (6). La politique affichée par le PNRQAD de maintien des habitants de ces quartiers (1) semble donc concerner davantage les propriétaires occupants, dont 250 à Béziers sont concernés par ces aides financières, ainsi que 140 propriétaires bailleurs. Il s'agit bien d'inciter les classes aisées à revenir ou à se maintenir en centre-ville. La redynamisation des commerces et les politiques culturelles vont dans ce sens. Il faut créer un cadre de vie qui corresponde à des marqueurs socio-culturels déterminés. On peut en voir un signe dans l'article de l'"Hérault Tribune" du 19 juin 2016 pour qui la rénovation des Halles échappe à toute polémique. L'exonération de loyers de 6 mois proposée par la ville aurait permis de « redynamiser » les Halles et d'en faire « l'endroit où il faut être vu ». Le caractère propret actuel des Halles contraste en effet singulièrement avec l'ambiance authentique qui pouvait y régner il y a encore quelques années, même s'il y a longtemps qu'elles ne sont pas ouvertes à toutes les bourses.
Cette volonté de gentrification qui relève de l'ordre symbolique comme de la spéculation financière contenue dans ce plan de rénovation des centres villes apparaît clairement sur les immenses panneaux promotionnels qui dissimulent les devantures de tous les commerces vides de Béziers, mis en place par la société mixte la Socri, suite à un appel d'offre de la Mairie. Elles ont fonction de trompe-l'œil. Certaines valorisent classiquement le patrimoine local architectural ou viticole. Mais plus intéressant, c'est la classe sociale et le mode de vie mis en scène qui sont parlants, bien éloignés de l'hétérogénéité et du cosmopolitisme biterrois. La Socri, propriétaire de père en fils des Polygones à Montpellier depuis 1975, Béziers depuis 2010 et depuis cette année Cagnes-sur-Mer, a d'ailleurs lancé en février un vaste programme de développement à l'échelle nationale ayant pour visée de « conseiller » les collectivités désireuses de revaloriser leur centre-ville. C'est pourtant à Béziers la création du Polygone qui avait désertifié le centre-ville. La boucle est bouclée.
Néanmoins au milieu de ces belles façades rénovées biterroises, le promeneur peut constater à mille signes que la population dans son ensemble ne se porte pas mieux et que les inégalités sont juste plus apparentes. 

Sources et notes :

  1. Programme National de Requalification des Quartiers Anciens Dégradés. Pour une présentation officielle : http://www.logement.gouv.fr/le-pnrqad-revitaliser-le-coeur-de-la-ville
  2. Voir l’article « Taudis, la Mairie contre-attaque ! » et son indécente couverture dans le Journal de Béziers n°30.
  3. Opération programmée d’Amélioration de l’Habitat
  4. La présentation officielle originelle :
  5. http://www.ville-beziers.fr/cadre-de-vie/programme-national-de-requalification-des-quartiers-anciens-degrades
  6. Pour une interprétation juridique des modifications apportées au code de l’urbanisme : http://www.eurojuris.fr/fr/collectivites/urbanisme/travaux-publics-construction/articles/a7717#.V1vVuMJJmP8