Ouh la la ! Cette tête quand on a vu la dernière affiche municipale ! Pastichant les messages de prévention inscrits sur les paquets de tabac, le maire nous met en garde contre l'abus de supermarché. Y avait rien à dire. On était d'accord. On aurait pu faire la même.

Par M.V.


Déjà qu'on lui avait envié la caricature de la propriétaire des Galeries Lafayette. Ce n'est pas arracher une chemise, mais tout de même. On voit qu'il a été formé à l'extrême gauche, pouvait-on entendre ici ou là (1). On était verts !Mais à y regarder de plus près, l’affaire n’est pas si claire. Robert Ménard brocarde un groupe qui symbolise le luxe français et considère que la fermeture des Galeries Lafayette biterroises est « peut être bien sur le plan économique », mais « un scandale » « au niveau social et humain » (2). Ginette Moulin en voudrait toujours plus et n’appliquerait pas la préférence nationale. « 2015 Elle ferme son magasin de Béziers / 2016 Elle en ouvre un au Qatar ». Le maire n’a-t-il en tête que les salariés du groupe ? Pas sûr. C’est qu’il aspire au retour du luxe à Béziers, plus exactement dans le centre-ville. Et il aurait bien aimé que la dame de fer attende un peu que ses projets de restructuration touristique haut de gamme voient le jour. La Jet Set, elle a ses habitudes. Et si la plupart des Biterrois, y compris dans la classe moyenne, n’est pas en mesure d’acheter aux Galeries, qu’importe ! Ils n’ont qu’à aller dans les grandes surfaces.


Euh ! Enfin ! Non ! Ou alors sans en abuser. Car « l’abus de grandes surfaces nuit gravement au centre-ville », peut-on lire à l’occasion de la dernière campagne municipale. On tourne en rond ! Et où je vais faire mes courses moi maintenant ? En périphérie dans la zone commerciale dégoter quelques promos, histoire de tenir mon budget ? Ou dans le centre et suivre un régime carencé ? Bon d’accord, Robert Ménard, dans le journal municipal, pointe à juste titre - comme d’autres - l’excès d’ouvertures de grandes surfaces dans le Biterrois. Il faut dire que 3 récents projets de création ou d’extension viennent d’y voir le jour. Pourtant nous détenons un des records de surface commerciale par habitant et Béziers est une des plus pauvres villes de France.

N25 1grandes surfacesRésumons les discours du maire : on dit oui aux Galeries Lafayette du centre-ville et non à l’Intermarché de Colombiers (3). La seule question qui vaille la peine, c’est la survie économique des magasins du centre-ville. Mais peut-on penser centre-ville par seule opposition à la périphérie ? Justement, une conférence-débat au pub le Nashville dans le centre de Béziers, proposée en février par l’un des militants biterrois pour la défense de l’environnement, Robert Clavijo, traitait de l’étalement urbain. Celui-ci a rappelé que ce phénomène national amène à urbaniser chaque année en moyenne 70 000 hectares au détriment des zones rurales, et se développe deux fois plus rapidement en Languedoc-Roussillon. A Béziers depuis la destruction des remparts au XIXème siècle, on est passé de 60 hectares de surface urbaine à 200 en 1950 pour 66 000 habitants et à 2 000 hectares en 2008 pour 75 000 habitants. Méfaits de cet étalement urbain : disparition d’une agriculture locale (jardins maraîchers), risque de glissement de terrain (Boulevard d’Angleterre) et d’inondation (au Faubourg), proximité d’usines classées Seveso (Zone du Capiscol), pollution automobile, coût de l’entretien des réseaux urbains.

Il y a donc une dimension écologique primordiale dans le débat, qui concerne l’ensemble de la ville.


A l’instar de nombreux urbanistes, le militant environnemental défend un urbanisme centripète dont l’un des exemples est la cité gallo-romaine dont toute la vie économique, politique, religieuse, sociale etc. était centrée sur le forum. Et prône également un habitat vertical sur le modèle de l’immeuble du Corbusier à Marseille. Il regrette l’exode intra-urbain qui a conduit les bourgeois à s’installer dans des maisons individuelles en périphérie.


La réponse du maire à l’étalement urbain, on la connaît. La remise en question des grandes surfaces n’est pas celle du libéralisme et la destruction de l’environnement et l’exploitation des travailleurs qu’il entraîne. Pas si rouge que ça Ménard, ni vert. Pas plus que le Front National quand il nous joue la corde sociale. La réponse de Ménard n’est pas très originale, c’est celle qu’on a déjà pu voir à l’œuvre, quelle que soit l’étiquette politique, dans de nombreuses villes françaises ou dans le monde : le phénomène de la gentrification, c’est-à-dire « la transformation matérielle des quartiers populaires » de « l’habitat, des commerces et de l’espace public » (4). La destruction de l’ancienne poste voulue par la municipalité précédente de droite qui a ouvert la place du Forum, anciennement Place des Trois-Six, (Tiens tiens le Forum) face aux fenêtres de l’Hôtel de Ville participe de cette gentrification. Le projet de réaffectation de Gaveau-Macé, la plus grande école de Béziers, par l’actuelle municipalité d’extrême-droite également. Ainsi que le projet du téléphérique reliant les écluses au vieux Béziers, défendu par l’agglo socialiste. Le centre-ville, si l’on continuait dans cette voie, deviendrait une vitrine réservée à une classe moyenne aisée et aux touristes, coupée de la réalité sociale, économique, écologique du restant de la ville.


Il existe « des résistances organisées » à ce phénomène de gentrification dans l’ancienne banlieue rouge francilienne par exemple, « menées par les franges les plus précaires (et souvent jeunes) de la petite bourgeoisie intellectuelle, militants anticapitalistes, notamment dans le mouvement anarchiste autonome des squats ou celui de l’écologie radicale » (4). A Béziers le festival du Printemps des peuples, le projet d’immeuble associatif, le collectif urbanistique Nabuchodonosor, le collectif de défense de l’école Gaveau Macé sont autant de signes de résistance à cette volonté de gentrification.  Mais cette résistance ne trouvera sa force que dans une vision d’ensemble de la ville. L’opposition centre-ville/périphérie à Béziers est ancienne. En 1910-1911 des débats houleux ont eu lieu au Conseil Municipal à propos de l’emplacement de la poste, celle-là même détruite récemment, entre les partisans du centre-ville et ceux qui l’imaginaient sur les Allées : « Le lieu le plus favorable est le vieux Béziers qui n’est pas mort, qui ne veut pas mourir.

Les allées (..) ne sont pas considérés comme faisant partie du centre ville, mais du péricentre

Et en tout cas, nous nous refusons à lui donner le dernier coup. Il y va de l’intérêt des commerçants qui ont droit à notre sollicitude, parce que très éprouvés (après 1907) et dont nous sommes et resterons les défenseurs énergiques. » (5) Eh oui ces fameuses Allées qui font l’objet de la sollicitude de notre maire ne sont pas alors considérées comme faisant partie du centre-ville, mais du péricentre. Des « populations nouvelles » apparues avec la vitalité économique viticole de Béziers emménagent aussi bien dans le vieux Béziers que dans les nouveaux quartiers percés dans la périphérie au-delà des Allées. « Il semble alors qu’il y ait une hésitation entre l’aménagement du centre et un aménagement extérieur, périphérique esquissé par la constitution du péricentre. Hésitation entre coupure ou complémentarité que l’établissement d’un réseau de tramway à la jointure des siècles laisse deviner. » (5)

Lors du débat au Nashville on pouvait sentir cette hésitation. Les participants ont évoqué leur difficulté à faire leurs courses dans le centre-ville, ou leur refus d’aller au complexe commercial du Polygone (6), créé dans le péricentre, près de la gare de Béziers, pendant la mandature précédente. Des artisans ont annoncé l’ouverture prochaine de leur boutique dans le vieux Béziers, d’autres ont raconté s’être déplacés, contraints, à la périphérie. Certains se montraient fatalistes, d’autres croyaient à un renversement de tendance. Quelqu’un défendait l’idée de faire vivre les quartiers périphériques, rejoignant une vision plus éclatée de l’urbanisme, où différents noyaux pourraient se côtoyer, dont est un exemple la place du Champ de Mars où différents espaces culturels sont regroupés.

Et si on sortait de cette fausse opposition ? On voit bien, y compris dans l’affiche du maire, que l’opposition centre-ville/périphérie tourne autour de la question de la production des richesses. La ville moderne est « organisée pour maximiser la production capitaliste » (4), ce qui explique que tant de grandes surfaces s’installent dans une agglomération assez pauvre. Une ville moderne est à inventer qui privilégie « les solidarités de classe » (5) sur la question du logement, de l’environnement, du travail en relocalisant l’économie, en privilégiant la créativité et en se réappropriant collectivement les espaces de décision. L’abus de grandes surfaces est absolument nocif pour notre santé sociale et environnementale. Mais il ne s’agit pas seulement de réinvestir le centre-ville. Il faut révolutionner notre conception des échanges sociétaux. Penser la totalité de la ville de Béziers et son agglomération collectivement dans une perspective solidaire et écologique serait fédérateur.

 

(1) Robert Ménard s’est d’abord fait connaître dans sa jeunesse à Béziers comme membre de la Ligue Communiste Révolutionnaire et a été un membre actif de la lutte contre la fermeture de l’entreprise chimique La Littorale fin des années 70.

(2) 20 minutes du 8 avril 2015
(3) Colombiers est un village appartenant à l’agglomération au sud de Béziers et qui a vu se développer récemment une zone commerciale importante.
(4) Gentrification et Droit à la ville, entretien avec la chercheuse Anne Clerval, paru dans la Revue Des Livres n°5, Mai-Juin 2012.
(5) Le Centre-ville dans l’histoire, Edouard Bertouy, ancien inspecteur de l’Education Nationale à Béziers, disponible sur le net.