Avant d'assister à ce spectacle, j'avais téléphoné car il était indiqué que la séance de 16 heures était pour le jeune public. Surprise à mon arrivée de voir un parterre de retraités avec ou sans leurs petits enfants et quelques familles. Les grands absents : les jeunes de 14 à 25 ans. Ce n'était d'ailleurs pas plus mal, ils ont ainsi évité un bourrage de crâne.

Par Jean-François Gaudoneix

Oui, difficile de choisir un titre qui rendrait compte du spectacle à Zinga Zanga que Ménard a voulu gratuit : en fait, ce sont les contribuables de la ville qui ont payé.
Le premier qui me vient à l’esprit, c’est : « Napoléon et l’utilisation de l’histoire »
Mais à la vue du spectacle, je voudrais plutôt mettre : Napoléon la « bête de guerre »
expression reprise plusieurs fois dans les chants du spectacle.
Mais on oublierait une autre dimension qui ressort de celui-ci. Et là, je préfèrerais comme titre : « Napoléon ou la folie de la grandeur »


Qu’avons-nous vu ? Un diaporama et, sur scène, un groupe de Rock qui dans ses chants faisait l’apologie de Napoléon. Les textes des chansons s’affichaient sur l’écran. Le spectacle avait une architecture simple : une succession de tableaux chronologiques. Le début était surprenant : Napoléon présenté comme un immigré qui ne parlait pas français ! Mais là, rien que du vrai. Heureusement qu’il n’est pas venu à Béziers, il n’aurait pas été le bienvenu ! S’ensuit la rencontre avec Joséphine : un roman à l’eau de rose bien loin de la réalité historique. Elle avait de nombreux amants et était la maîtresse de Barras, qui, pour s’en débarrasser, la présente à Napoléon…

 

2b napoleon Mug

 

Mariage sans amour de la part de Joséphine. Vie de couple orageuse en raison de ses infidélités.Une grande fresque en musique de la campagne d’Egypte où on oublie les motivations de Napoléon : « Si je reste, je suis coulé sous peu, dit-il à son confident Louis Antoine Fauvelet de Bourienne. [...] Je n'ai déjà plus de gloire. Il faut aller en Orient. Toutes les grandes gloires viennent de là. » (Bourienne, Mémoires). Quant au Directoire, il est soulagé de voir s’éloigner ce général ambitieux et encombrant. Et quand il quitte l’Egypte, son armée est affaiblie (et finira mal), les Anglais sont maîtres de la Méditerranée (flotte coulée à Aboukir). Le coup d’Etat du 18 brumaire – que tout le monde appelle ainsi – devient le sauvetage d’un régime corrompu, un geste salvateur ! Le sacre de Napoléon est accompagné d’une musique pompeuse, une sorte d’apothéose. Rien n’est dit sur le retour à un régime autoritaire. Et héréditaire comme le prouvera son désir d’avoir un héritier pour lui succéder (raison de son divorce avec Joséphine, présenté comme une raison d’Etat). Le spectacle montre un général providentiel. Et, plus incroyable encore, Napoléon est promu homme de paix dans ce spectacle !

 


Mais les images et les chants suivants rétablissent les faits : le génie militaire et la victoire d’Austerlitz enseignée dans les écoles militaires (regrets qu’elle ne soit pas enseignée à « nos chères têtes blondes »). Les nombreuses années de guerres, de conquêtes. C’est Napoléon « bête de guerre ». Et là encore, on insiste sur la grandeur, les conquêtes.

 

Dimitri Casali ose parler du combat des Lumières contre l’Europe des despotes !


Mais que fait Napoléon à l’issue de ses conquêtes ? Il installe sa famille, en particulier sur les trônes des pays conquis : son frère Joseph, roi de Naples et d’Espagne, son frère Louis, roi de Hollande, sa sœur Elisa, grande duchesse de Toscane, son frère Jérôme, roi de Westphalie, sa sœur Pauline, princesse Borghèse et de Guastalla… La satellisation de l’Europe, pour glorieuse qu’elle fut aux yeux de certains, ne peut être encensée.

 


Et surtout dans ces pays conquis, il y fait régner la terreur : ne parlons que de l’Espagne que le tableau de Goya a immortalisé (le « Tres de mayo » ou les fusillades du 3 mai 1808). Envolée lyrique encore quand se prépare la campagne de Russie. Sans rentrer dans les détails de cette aventure, faisons simplement le solde humain : 200 000 soldats tués, 150 000 prisonniers.


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Cette folie guerrière que cet opéra rock encense a un côté indécent. On estime officiellement que les campagnes napoléoniennes firent 1 million ½ de morts militaires et à peu près autant de victimes civiles… Faut-il alors s’étonner que les programmes scolaires n’encensent pas un tel bonhomme ? Que les professeurs d’histoire n’en fassent pas leur héros préféré ? Que les programmes officiels ne lui donnent pas une place de choix ? C’est le contraire qui serait inquiétant. Sachez qu’un des plus grands admirateurs de Napoléon s’appelait Adolf Hitler : dès le 28 juin 1940 – soit 11 jours après la demande d’armistice – Hitler se rendait aux Invalides et se recueillait sur le tombeau de Napoléon. Un geste plein de signification.

 


Le plus étrange dans ce spectacle, c’est qu’il n’y ait eu qu’un seul tableau présentant des aspects vraiment positifs de son passage au pouvoir : le franc germinal, les préfets, les lycées, et si on veut la légion d’honneur… On sentait que ça n’intéressait pas l’auteur…
Ce spectacle, souvent agréable du côté musical brosse un tableau fantasmé de Napoléon. Ce serait excusable si l’auteur ne se présentait pas comme un historien et n’avait l’ambition de dire la « vérité ».