Albert Camus, dont nous avons célébré le centenaire de la naissance en 2013, avait lancé à peu près cette phrase à un journaliste qui lui posait la question de savoir s’il était de gauche. Il avait répondu par l’affirmative « malgré moi et malgré elle », avait-il ajouté.

Par DGRojoyVerde

Jean Moulin, dont nous nous souvenons dignement du sacrifice de sa vie voilà plus de 70 ans (du moins faudrait-il le formuler plus exactement comme cela car il n'y a aucune fierté à célébrer la mort d’un homme, à priori un des meilleurs d’entre nous), n’a pas eu l’occasion de se prêter aux questions de journalistes avides de scoop. La terreur de l’ennemi a eu raison de ce « mort en sursis » comme il se décrivait et son esprit est intact dans la mémoire des gauches. Car la tentation est grande de réécrire l’Histoire pour les révisionnistes de tous poils.

Oui, il n’était pas encarté (il déclarait être « radical comme papa »), ce n’était pas un politicien et il avait une admiration pour De Gaulle, porte-parole de la France Libre. Jean Moulin n’aurait certainement pas adhéré à la présidentialisation de la République, lui qui était attaché viscéralement au parlementarisme. En cela aussi il restait de gauche. Et il gardait bien ancré en lui les valeurs qui ont jalonné sa vie, ses valeurs de gauche inculquées par son père et les « Hussards noirs » de la IIIème République dans laquelle il baignait. Pour autant, sans se défaire d’un esprit critique avisé, transpirait de ses esquisses et aquarelles (que sa sœur Laure Moulin a offert en legs aux collections des musées de Béziers), une très belle satire de la société bourgeoise qu’il côtoyait.

Cet esprit humaniste veille sur cette ville désœuvrée, paupérisée, divisée


C’était un humain, paradoxal, complexe, avec ses contradictions, tout comme les aimait Camus. Jean Moulin était un homme plein d’humanité d’abord, son amour de l’art et des femmes disent sa sensibilité. Un homme sensible aux sorts de ses frères et sœurs d’humanité au point de se trancher la gorge plutôt que d’accepter un ordre ignoble visant des tirailleurs sénégalais, ses frères d’armes. Au point de participer activement à la livraison d’armes à cette république sœur, la Seconde République espagnole, seule en armes contre les fascistes parce qu’il comprenait comme Pierre Cot, André Malraux, Jules Moch, Léon Blum et René Iché que se jouait le premier acte d’une déflagration mondiale, un choix de civilisation cruciale. Au point aussi de dessiner son bourreau (Klaus Barbie, le nazi qui l’a fait torturer à Lyon dans les locaux de la Gestapo) avant de mourir seul, ensanglanté, battu, cassé, dans un train à destination des camps de la mort en 1944.


Cette humanité encore l’obligeait à être écœuré, avec Georges Bidault, par le sort réservé par les collaborationnistes aux juifs, cet antisémitisme contre lequel il savait lutter avec pédagogie au point de transformer à son contact son secrétaire particulier Daniel Cordier, un jeune maurassien, royaliste et antisémite en un socialiste humaniste amateur d’art ; tout le destin contraire d’un Robert Ménard passé de la Ligue Communiste Révolutionnaire à la collaboration avec le Front National.


usurpateur finEt cet homme figé dans nos esprits par cette photo si célèbre, un chef d’œuvre tant ce portrait pourrait être une peinture, le portrait du visage de la Jeunesse (selon les mots d’André Malraux accueillant les cendres de Jean Moulin au Panthéon en 1964 et dont l’extrait est gravé sur les pans de mur entourant la statue du héros, place du 14 juillet), de l’Humanité qui dit non, qui se révolte et ce regard qui porte loin vers l’espoir malgré la gravité du moment.


La ville de Béziers, qui l’a vu naître, porte la marque pérenne, plus qu’on ne le croît, de son esprit et celui de son père, ainsi que de leur implication. C’est bien Antoine-Emile Moulin qui a fait ériger place de la Révolution, la statue d’une Marianne en l’honneur des républicains biterrois groupés autour de leur maire Casimir Péret, déportés par Napoléon III parce qu’ils s’opposaient à son coup d’Etat. Un hommage du combat républicain et de la lutte contre l’arbitraire. Ce même Antoine, dont une rue (rue Antoine Moulin) porte son nom à quelques encablures de l’avenue portant le nom de son fils (avenue Jean Moulin) ; cette avenue menant à la place  du 14 juillet où est érigée une statue représentant l’homme photographié au Pêyrou à Montpellier par son ami Marcel Bernard. Cet ami, qui a vécu toute sa vie à Béziers, y est décédé dans la maison jouxtant la maison natale du premier, avenue d’Alsace où des plaques commémoratives sont là pour rappeler les épisodes et les lieux cités, ces lieux à quelques pas seulement de la statue. Que l’on flâne et l’on pourra se recueillir sur un monument à la mémoire de l’organisateur de la Résistance (il créa l’instance du Mouvement unifié de la Résistance, MUR, qui déboucha sur le Conseil National de la Résistance et son programme révolutionnaire) au sommet du Plateau des Poètes après avoir reconnu la grande plaque commémorative qui l’honore au fronton de la cour intérieure de l’hôtel de ville. Il reste un lieu de mémoire fort peu connu même des lycéens qui pourtant passent devant tous les jours. C’est une croix de Lorraine portant en médaillon la figure de Jean Moulin, cette croix plantée dans la cour au nom du héros, derrière la conciergerie du Lycée Henri IV où il a étudié et dont la salle d’honneur accueille le fameux portrait faisant face au buste du roi donnant le nom à ce lycée, comme le républicain face au monarque. L’autre grand lycée public de la ville porte le nom du martyr et accueille également une sculpture, une de plus, du résistant torturé.
Cet inventaire à la Prévert pour dire que cette ville honore son héros au quotidien avec pas moins de quatre sculptures, deux artères, un lycée, un arrêt de bus, une maison natale, trois plaques commémoratives sans omettre les dessins légués par sa sœur et le monument que son père a fait ériger place de la Révolution. Une déambulation mémorielle et didactique serait la bienvenue pour soutenir un tourisme culturel à l’année ; déambulation qui s’inscrirait parfaitement dans un projet pédagogique des pouvoirs publics institutionnels pour garder le souvenir vivant d’un de nos Grands Hommes, particulièrement dans l’esprit des jeunes publics.


Cet esprit humaniste veille sur cette ville désœuvrée, paupérisée, divisée. C’est à ceux qui portent les valeurs de gauche de continuer à revendiquer cet héritage, celui de l’homme amoureux des femmes, de l’art, cet homme si humain, qui ne désespère pas de l’Humanité et pense que la révolte est notre espoir.


Au fond, cet homme avec l’art, cette puissance créatrice, est la vie. René Iché (1897-1954), un autre enfant du pays, qui a lui aussi fait une partie de ses études à Montpellier, s’est révolté avec l’art contre l’absurdité de la guerre et du monde en sculptant un Guernica (il prît pour modèle sa fille Hélène, récemment décédée) qui a trouvé toute sa place au Musée Fabre de Montpellier. Ces leçons de vies dignes jusque dans l’horreur et la mort, ses vies d’amour et de création, sont des références pour tous ceux de gauche qui placent l’humain dans son genre au cœur d’un projet de société. Ceux qui n’attendent pas les déclarations mensongères et outrancières d’un édile peu scrupuleux à offrir le patrimoine biterrois et national à l’argent du privé, comme un autre projet de société auquel Jean Moulin se serait opposé, avec courage et détermination, de toutes ses forces.