Je suis né en 1976 et voici les trois mots que j’ai entendus le plus avant la dernière décennie : immigration, chômage, crise. Avant que ne viennent d’autres mots et maux, climat, énergie, réfugiés, migrants, catastrophes, islamisme, attentats.

Par DG.Rojoyverde

 


Le triptyque lexical initial, immuablement associé dans le champ médiatique a produit deux monstres français, des paranoïaques fanatiques du blond et du bleu marine et des barbus sans aucun égard pour la vie puisque même la leur n’a aucune valeur à leurs yeux.
Il reste que cette explication de texte est un peu courte mais ce n’est pas encore le sujet de mon article.

 

le consumérisme festif comme rempart à la violence des balles et des bombes


Non, il s’agit plutôt de dire que ma génération a été affublée de bien des noms en rapport avec les mots de son époque, Génération Blanche, Perdue, X, Précaire et aujourd’hui Bataclan.
Là aussi, l’explication est somme toute un peu courte mais en dit long sur notre état de conscience.


Je suis au moins conscient du fait que je ne suis pas défini par des slogans. Ainsi, le « Je suis Charlie » ne peut clairement pas suffire, ni les autres titres précédemment cités pour définir une génération. Ce que l’on peut avancer par contre, c’est que ma génération a vu tomber le mur de Berlin, a vu se multiplier le nombre d’Etats nations, a vu recommencer les guerres et les massacres de masse.


Nous étions censés être la génération qui aurait connu la Paix européenne et la paix seulement et nous aurions été à même d’y croire, nous qui avons vu s’achever l’Apartheid, vu Nelson Mandela, Yitzhak Rabin, Yasser Arafat recevoir le Prix Nobel de la Paix… oui mais voilà la réalité nous a sortis avec stupeur du songe.


De 1990 à 1995, nos années de lycée et d’entrée à l’Université, se sont joués des moments forts, forgés d’espoir et de grandes désillusions. Nous avions entrevu la paix entre Israël et la Palestine et le début d’une centralité politique de poids pour l’Afrique…oui mais voilà nos illusions se sont perdues dans l’assassinat de Rabin, la guerre civile en Algérie, les attentats du RER B, la guerre en Yougoslavie et je crois surtout dans le génocide du Rwanda.

Tout cela sur fond de toile hexagonale lourde, la fin crépusculaire d’un trop long règne de quatorze ans, précédé du suicide d’un Premier ministre, une affaire de corruption sportive puante, une droite hégémonique et dure (la Droite des Tontons flingueurs), les municipales de 1995 avec son cortège brun des premières municipalités fascistes. Voici donc le monde dans lequel nous entrions à l’âge adulte et je pense pouvoir dire que ça a été violent.


Il est vrai, ma génération ne s’est pas démarquée par un militantisme politique exacerbé ni par des moments de communion fraternelle à dimension historique, soyons sincères. A moins de considérer que le 12 juillet 1998 (1) serait comme une apothéose de ma génération et si révélatrice de cette matrice X, Précaire (instant éphémère et sans lendemain), Bataclan.

Là donc, nous ne serions qu’une génération hédoniste, bien pensante, légère, si légère que nous n’aurions comme seule réponse à la bêtise assassine, comme seul horizon indépassable pour dire non aux crimes terroristes, que des modes de consommation festive, le consumérisme festif comme rempart à la violence des balles et des bombes.


Non, ce n’est pas plus le reflet de ma génération qu’une réponse appropriée.
Nous ne sommes pas les chantres d’un modèle de vie, comme si les terrasses des cafés des autres capitales ne drainaient pas des foules bigarrées, y a-t-il moins de monde dans les très cosmopolites métropoles ailleurs, les théâtres et les salles de spectacle de Sydney, Lisbonne, Reykjavík ne valent elles pas les nôtres ?


Sommes-nous si imbus de notre chauvinisme pour ne pas penser que la jeunesse de France est une mosaïque d’identités, de visages, d’idées, de rêves et qu’elle ne se résume pas à des slogans ou des étiquettes quand bien mêmes certaines d’entre elles auraient un fond de pertinence.


A-t-on abandonné toute lucidité pour ne pas être conscient d’un scénario immuable qu’on nous impose depuis 1995, France interventionniste, attentats, lois sécuritaires, montée du Front national, déficit démocratique avec pour seul résultat une violence exponentielle. C’est peut être déjà cela la marque de ma génération, en plus de prendre lourdement conscience de la fragilité de la planète qu’on nous lègue et de la fin du mythe erroné de la croissance.


Sommes-nous si fiers de notre pacte républicain pour ne pas voir que nous fabriquons des monstres, fils de cette France post-coloniale qui n’a pas digéré Vichy et moins encore n’a accepté son déclassement colonial en continuant à maintenir des français post-coloniaux dans le même système de l’indigénat établi 150 ans auparavant. Pas d’Apartheid social ici, mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde, disait l’auteur.


Et de cela sommes-nous ma génération et moi moins ou plus conscients que d’autres ? Je crois pouvoir dire qu’il y a une perception nette pour la mienne d’un décrochage patent entre l’obsolescence programmée de pratiques politiques imbéciles, illisibles, inaudibles aussi vertueuses soient elles. Parce qu’il y a une inadéquation entre des matrices, des champs lexicaux inadaptés à une réalité urbaine post-moderne. Elle est complexe et plus difficile à appréhender car, et le tort vient de là, à force d’avancer sans conscience, c'est-à-dire sans un travail pratique et lucide sur la charge de nos mémoires, nous laissons des questions sans réponses et nous allons au devant d’autres problèmes sans rien résoudre avant.

La marque des dernières décennies c’est cette fuite en avant.


Une leçon que nous aurions dû au moins apprendre du vieux XXème de tous les paroxysmes.
Et si ma génération n’est pas identifiée pour ce qu’elle est dans sa richesse, dans sa diversité, sa complexité, c’est que les prismes par laquelle on la regarde sont trop vieux, c’est que les rares consciences critiques sont inaudibles, parce que le champ lexical est inadapté ou que la place qui leur est faite est marginale.


Je ne suis pas un slogan, une étiquette, je suis un être complexe, pétri de ses contradictions et si ma nature me porte à essayer de dire le vrai, d’être lucide et si ma génération ne se résume pas à moi et moi à elle, elle devrait se définir par elle-même à la condition d’apprendre à l’appréhender correctement, à la condition de faire l’effort de lui laisser la place qui est la sienne, parents aujourd’hui responsables et comptables du monde à laisser pour les enfants nés et à naître.

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