Robert Ménard arrive souvent à avoir le beau rôle dans les débats qu'il mène. Comment fait-il ? La rhétorique de l'extrême droite actuelle est plus difficile à contrecarrer que les tirades fascistes de Mussolini ou qu'un traité sur les races de Gobineau¹. Ne pas avouer ou voir cette difficulté serait se tromper lourdement au vu de la tâche qui nous attend à Béziers - et en France en 2017.

Car l'extrême droite se meut dans une société en crise comme un poisson dans l'eau. Et contredire les idées de Robert Ménard est aussi compliqué que d'attraper une anguille. Il nous glisse entre les mains, jouant avec elles comme par provocation. Plus on met de force à l'attraper, plus il arrive à se retourner et s'échapper. Quel est ce piège, ce leurre qui nous est tendu ? Regardons un instant cette anguille sans nous dire que nous allons l'attraper. Essayons de comprendre les sophismes dissimulés dans les méandres de son argumentaire. Tout d'abord nageons avec elle dans les eaux obscures et marécageuses de son développement. Ensuite, imaginons comment l'anguille pourrait se retourner, comment on pourrait être piégé.

1- Un argumentaire basé sur l'opinion et le ressenti

Une des raisons qui rendent le discours de Robert Ménard si difficile à combattre est qu'il reste toujours sur le terrain du ressenti. Comme si ses idées politiques prenaient racine à la surface de la terre. L'idée de fond n'est jamais présentée. Ce discours de surface est un discours des « effets » (les opinions et le ressenti) au contraire d'un discours de fond qui parlerait des causes. Par exemple, dire « les Biterrois ont peur de la ville » est un effet. Mais la cause de cette peur n'est jamais expliquée. Est-ce que cette peur repose sur des événements ? Quels sont ces événements ? Quelle est l'origine de ces événements ? Est-ce que cette peur est une projection sur le réel ? Alors quelle est l'origine de ce ressenti ? Ces questions ne sont jamais posées : les causes n'intéressent pas Robert Ménard, seuls les effets l'intéressent.

Le piège
Argumenter avec Robert Ménard sur la véracité de ce ressenti, c'est entrer dans son jeu : le débat d'opinion. En opposant une opinion contraire – par exemple « les Biterrois n'ont pas peur » - on peut toujours débattre, mais la possibilité d'analyse est dissoute. Car un ressenti est toujours réel. Car une opinion ne se démontre pas. Elle se défend. Seule l'idée se démontre. Toutes les opinions se valent en quelque sorte. Pendant ce temps, le fond, le réel est étouffé dans l'œuf.

2- Réduction et normatisation du monde : une partie du monde reste dehors

Robert Ménard refuse le discours raciste classique (« les noirs sont inférieurs » par exemple). Il peint néanmoins un univers bigarré, manichéen avec les Biterrois et les autres. L'objet ici n'est pas de dire qui sont les autres mais de comprendre qu'il survalorise ou étiquette son monde (avec des traditions, une religion, une Histoire plus ou moins fantasmées) pour mieux réduire son monde et le rendre normatif. Tout ce qui est en dehors de ce monde (des traditions, de la religion et de l'Histoire) est donc étranger à ce qu'il appelle « les Biterrois ». Cette méthode présente le tour de force d'à la fois flatter son électorat et de considérer implicitement le reste comme extérieur. Il devient donc nécessaire de se protéger contre l'extérieur.

Ce mur sémantique est imagé par une maison (« se sentir chez soi »). Ainsi les autres ne sont digestes que s'ils acceptent les règles à l'intérieur de cette maison (rappelons-le, qui ont été réduites souvent à des traditions, une Histoire ou une religion). S'ils n'acceptent pas les traditions, ils ne sont donc pas tolérants. Si les autres n'acceptent pas les traditions, c'est qu'ils n'acceptent pas la République. C'est par amour de sa ville que Robert Ménard ne veut plus de femmes voilées ou de mosquées. Cette imagerie permet à Robert Ménard d'être raciste au nom de la tolérance et de la République !

Le piège
Si vous dites que Robert Ménard est raciste, il vous dira que vous n'avez pas compris, pas écouté ou que c'est un procès d'intention : il n'a jamais dit cela, en plus il aime les étrangers, il a travaillé pour Reporters Sans Frontières... Ainsi Robert Ménard endosse le beau rôle du relativisme pragmatique face à l'idéologie dogmatique des antiracistes.

3- Le « dire-vrai », chevalier au cheval de Troie

Dire la vérité, « libérer la parole », ce que tout le monde pense mais n'ose pas dire, agit comme un cheval de Troie pour l'extrême droite dans son avancée dans la République. Robert Ménard se sert du paravent de la liberté d'expression – un des principes de la République - pour faire diversion et distiller son discours empoisonné. Par exemple, au nom du dire-vrai, il pourra déplorer les paraboles qui « punaisent » les façades d'immeubles occupés par des pauvres, des maghrébins, des gitans. Au nom de la liberté d'expression, il pourra inviter des sympathisants de l'extrême droite (De Villiers, Zemmour) aux propos racistes² ou islamophobes³.

Le piège
Si vous n'êtes pas d'accord avec cette libre expression, alors vous êtes un censeur ! Si vous n'êtes pas d'accord, vous êtes du côté de la dictature de la bien-pensance. Dire qu'il ne doit pas inviter ces polémistes au nom de la morale lui permet de dénoncer une idéologie dominante et totalitaire. Cela lui permet de jouer au chevalier plein d'audace dénonçant la censure des esprits. Sans doute existe-t-il une morale de troupeau4 mais cela ne veut pas dire qu'énoncer l'opposé de cette bien-pensance est juste. Mais dénoncer la liberté de parole déplace le débat sur la liberté d'expression. Pendant ce temps, on ne discute pas du fond des discours.

Conclusion

usons de notre liberté d'expression puisque Robert Ménard en est le premier défenseur.

Quel est l'enjeu de ces pièges ? Les pièges sont sans doute de répondre trop frontalement ou impulsivement au discours de Robert Ménard. Les pièges sont de s'écarter du fond du débat, de l'analyse. Demandons-lui pourquoi les Biterrois ont peur. Rappelons-lui que le monde, la société, c'est aussi les Musulmans. Et usons de notre liberté d'expression puisque Robert Ménard en est le premier défenseur.

Sinon, si nous tombons dans ces pièges, Robert Ménard se transforme en défenseur de la morale, de la liberté d'expression, du vivre-ensemble. Il devient alors la victime de la bien-pensance, des intellectuels déconnectés du ressenti du peuple, des idéologues antiracistes déconnectés du réel. Martyr, il se drape de la vanité christique du seul contre tous. Si on ne montre pas cette imposture, si on n'enlève pas ce masque, Robert Ménard suscitera de plus en plus d'empathie. Car on se met naturellement du côté des victimes. Combattre sans comprendre ce qui se cache derrière le masque serait le meilleur moyen de perdre. Crier plus fort que Robert Ménard serait le meilleur moyen de lui donner de la voix et des voix.

 

(1) Joseph Arthur de Gobineau, auteur de « Essai sur l'inégalité des races humaines » (1853-1855) visant à établir les différences séparant les différentes races humaines, blanche, jaune et noire.
(2) Le 6 mars 2010 sur Canal+, Eric Zemmour déclare : « Pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c'est comme ça, c'est un fait ».
(3) Le 16 juillet 2005 sur TF1, après le premier attentat de Londres, le Président du MPF, Philippe de Villiers avait déclaré à l'antenne : « Nous savons que la troisième guerre mondiale est déclarée (...) nous ne pouvons pas continuer à assister impuissants à l'islamisation progressive de la société française. » Il préconisait de « créer une garde nationale » qui aura trois missions « rétablir les frontière », « investir les quartiers islamistes », et « contrôler les mosquées ».
(4) Friedrich Nietzschen dans « Le Gai savoir ». (1882) écrit que « la morale induit l'individu à devenir fonction du troupeau et à ne s'attribuer de valeur que comme fonction ».