On est déconcerté devant l'efficacité du discours ménardien. Cette réussite ne tient pas au charisme de l'homme qui le profère, mais s'explique en 10 clefs faciles à exploiter. Examinons les rouages de cette communication, afin de la mieux dézinguer. 

gargouilleL'émission « Des paroles et des actes » du jeudi 4 décembre 2014 sur France 2 offre un support concret à notre analyse. Nous mentionnerons outre Ménard, la personnalité de Rokhaya Diallo, autre invitée sur le plateau : la manière dont le maire de Béziers traite son interlocutrice montre le sort qu'il réserve à la pensée dissidente.

CULTE DE LA PERSONNALITÉ
Dans ses manières, on voit que le maire se met en scène théâtralement, afin d'apparaître comme le grand homme providentiel capable de soulager tous les maux par la force quasi surnaturelle de son intuition personnelle, qu'il qualifie humblement de « bons sens ». Voyons comment se construit dans le discours cette figure du chef charismatique.

> Clef n°1 – Un « je » envahissant
Le discours égocentrique se trahit par un « je » omniprésent, et un possessif invasif : « ma (ville) », « mon quartier » : « Dans mon quartier, à la Devèze, c'est un quartier populaire de ma ville. J'étais là quand j'étais jeune, comme plein de pieds-noirs. Quand je... Y'a 40 ans...».


MAIN BASSE SUR LA VILLE

L'égocentrisme se double d'un géocentrisme (1) focalisé sur Béziers : avec son « je » protubérant, le maire s'incorpore la ville entière, prolongement de son égo. C'est le procédé de l'argument d'autorité : « les habitants la ville de Béziers » se retrouvent à endosser des opinions qui n'engagent que le maire.

L'appétit du maire est insatiable :
les Biterrois ne suffisent pas à nourrir son ego


FIGURE DE L'OGRE

L'appétit du maire est insatiable : les Biterrois ne suffisent pas à nourrir son ego. Il doit encore impliquer « les gens » dans ses réflexions, terme générique qui permet à sa personne de déborder les frontières de sa ville. C'est ainsi que s'enchaînent les déclarations avec « les gens » pour sujet : « les gens voteront de plus en plus FN », « Cette mesure de bon sens, elle est partagée dans ma ville, par tout le monde », « Ce que les Français ont besoin (...) c'est juste de se sentir chez eux » et il enfonce le clou : « Et ils sont une immense majorité à vouloir ça. »

> Clef n°2 – Démiurge omniscient
Les exemples précédents montrent que le gigantisme du Maire se double d'une omniscience quasi divine : il lit dans nos pensées, et use sans modération de verbes subjectifs exprimant désirs, pensées, craintes, émotions : « le problème n'est pas que les gens détestent les Noirs », « Ils ont envie d'une immigration qui se plie aux règles du pays d'accueil » ; « bien-sûr qu'ils ont raison d'avoir peur » ; « Les gens regrettent une France passée », « Ils ont le droit de penser que l'école qu'on leur vend (...) ne marche pas » ; « Les gens ont l'impression qu'on les a abandonnés »


> Clef n°3 –Mille bouches aux accents prophétiques

Les talents de notre enchanteur ne s'arrêtent pas là ! Il a le pouvoir de faire parler les gens au discours direct par sa voix : « Les gens ils se disent : « Mais attends, y a 40 ans que la droite et la gauche ils nous font la même chose » », « Les gens se disent : « mais ils sont fous furieux ces médias ! » ». Il est capable de restituer jusqu'aux intonations. Les tournures familières et le tutoiement donnent au discours des accents « populaires », et produisent un effet de « parler vrai ». Cet habile stratagème permet de réduire toute distance entre lui et « le peuple » : le Maire fusionne avec « les gens » : ils ne font qu'un, partagent le même cerveau, la même bouche.

Le prodige résulte d'une puissante magie. Il n'a pas besoin, comme le commun des mortels, de s'appuyer sur les sondages, ou les referendums pour parler au nom du peuple. Il se pose en homme prophétique, sa parole touche au mystique. Cette manière de se mettre en scène dans son discours, est un trait saillant de la rhétorique ménardienne. Il ne faut pas s'y tromper : ce n'est pas un simple travers psychologique. Son discours n'en serait qu'un peu ridicule. On peut y voir l'ébauche non seulement d'une parole totalisante (le « je » incluant le monde entier), mais aussi totalitaire : cette posture énonciative participe d'une stratégie visant à exclure toute contradiction. Le passage du « je » aux « gens » est une opération de langage qui place le dissident en position marginale. Par une simple formule, le contradicteur est exclu de la majorité imaginaire et écrasante qu'incarne le porte-parole charismatique.


> Clef n°4 – Un bouclier humain fait de « gens » : solidarité illusoire d'intérêts

L'ogre a besoin d'une forteresse pour se défendre des attaques ennemies. Une ruse d'illusionniste, permet de faire des « gens » un rempart. Il suffit de créer une solidarité (illusoire) entre les intérêts des « gens » et ceux de l'extrême droite. Pour parvenir à ce résultat, il faut donner l'impression qu'attaquer l'extrême droite équivaut à nier le constat de départ, et donc celui qui l'éprouve : « Non, l'insécurité n'est pas une invention de l'extrême droite. Et ils (2) le ressentent parce qu'ils le voient tous les jours. Dans ma ville, ça saute aux yeux. »


> Clef n°5 – Des lapins blancs contre l'analyse

L'insécurité existe. En réalité, on parle plus justement d'un « sentiment » d'insécurité. Il n'empêche que ce sentiment existe. En disant « l'insécurité n'est pas une invention de l'extrême droite », on établit de facto un lien entre « peur » et « extrême droite » : nier l'existence de l'un revient à nier l'importance de l'autre. Nommer l'extrême droite évite de procéder à l'analyse et infuse dans le discours une tournure idéologique que rien ne justifie. L'extrême droite, c'est le lapin blanc sorti du chapeau : elle surgit dans le discours par association d'idées sans qu'aucun rapport logique ne soit développé.


> Clef n°6 – Une faille dans la cotte de maille populiste

L'exploitation « des gens » définit un nouveau « populisme », un populisme revendiqué : être populiste, c'est être du côté du peuple, bien à l'abri, derrière une muraille créée de toute pièce. Mais quel est ce « peuple » que représentent les mouvements populistes? Ménard est mis en difficulté quand on lui oppose que les femmes voilées de la Devèze sont aussi françaises que lui. Ce constat n'entre pas dans sa catégorie du « peuple ». Son peuple est censé avoir peur, subir une omerta « sur ça ». Son peuple est une communauté créée de toute pièce, à partir d'un ressenti initial (peur, insécurité, se sentir incompris). A partir de là, plus aucune idée n'est défendue. Quel est ce peuple divisé ? Qu'est-ce qui le définit ? Que peut signifier une « République » gouvernée par un tel peuple ? Remarquons au passage que les premières cibles du discours de Ménard sont les médias et la classe politique : les deux instances les mieux placées pour démonter sa conception restrictive du « peuple ».


> Clef n°7 – L'attaque ad hominem

Dans le débat, on voit que pour neutraliser la contradiction, on n'hésite pas à agresser personnellement l'interlocuteur. C'est ce qui arrive à R. Diallo. Il refuse de vouvoyer la seule femme, noire, sur le plateau, en dépit de ses protestations : « Mais déjà je ne sais pas pourquoi vous me tutoyez. Nous ne sommes pas amis, alors je ne sais si... ». Il l'interrompt et suggère qu'elle veut dissimuler sur le plateau leur grande familiarité hors-plateau : « Parce que tu veux, parce que tu me tutoies quand tu arrives sur le plateau, qu'on se tutoie dans la vie et que tu me connais de tout temps. ». Il n'hésite pas à recourir à l'invective (3) à l'encontre de cette interlocutrice uniquement : « Qu'est-ce que tu veux ? Qu'y ait cinq blacks sur le plateau ? Enfin arrête ! » ; « Qu'est-ce que tu te racontes ? ». L'insinuation et la grossièreté (4) présentent l'avantage de s'auto-justifier. L'agressivité jette le discrédit sur l'interlocutrice dès sa première prise de parole. C'est le principe de l'attaque ad hominem (5).

 

être populiste, c'est être du côté du peuple, bien à l'abri, derrière une muraille créée de toute pièce

 

> Clef n°8 –Don Quichotte contre les moulins
Cette attaque ad hominem se comprend car la démarche d'analyse met en difficulté l'idéologie d'extrême droite. Elle décortique et cherche à comprendre la peur sans juger. Or tout l'édifice extrémiste repose sur l'instrumentalisation de la peur : stratégiquement, il ne faut pas la comprendre, mais l'alimenter. Expliquer la peur, c'est déjà la reconnaître : ce n'est pas faire acte de « censure » ou de mépris. Or l'extrême droite a besoin du mépris pour donner l'illusion qu'elle défend « son peuple » : c'est pourquoi Ménard déforme les paroles de l'interlocutrice en lui prêtant des « dérapages », des propos injurieux, qu'elle n'a jamais tenus.

« L'idée trimballée par un certain nombre de gens, dont R. Diallo, c'est quand au fond les gens votent, du Front National, parce qu'ils sont trop imbéciles pour comprendre ce qui leur arrive. (...) Ils sont des passéistes qui ne comprennent rien. ».
« Quand ils demandent ça, c'est pas d'infâmes fachos »
« Ce sont des imbéciles égoïstes. » (les gens ayant défilé contre le mariage pour tous)
« On est trop imbécile pour comprendre les choses » (le « on » désigne ici Ménard lui-même, pris sur le fait à approuver les propos objectivement racistes de Zemmour : « Vous êtes de la race noire, je suis de la race blanche »)
« ...Et le ventre de la bête immonde est encore fécond. J'attends la phrase et nous y arrivons »

Héroïque façon Don Quichotte, Ménard protège les gens de l'armée des ombres qu'il agite : les mots « imbéciles », « trop bêtes », « bête immonde » pour qualifier l'électorat du FN, sortent de sa bouche. L'analyse de R. Diallo met en péril la pensée d'extrême droite, il tente d'en faire l'ennemie de son « peuple ». Or elle met en cause en premier lieu les médias et la classe politique qui ne représentent pas la société telle qu'elle est, dans sa diversité. Elle n'agresse aucunement les gens sur la base de leurs impressions. Au contraire : elle prend en considération leur ressenti. Comme elle brise l'artifice d'une solidarité entre leurs intérêts et ceux des mouvements d'extrême droite, Ménard lui attribue à tort des injures : les gens ne doivent pas se sentir entendus. Il faut entretenir le sentiment d'humiliation et de frustration pour faire admettre des positions radicales, en principe indéfendables.


> Clef n°9 – Théâtralisation du discours

La volonté d'éliminer toute contradiction se manifeste enfin dans la manière dont progresse la « pensée » ménardienne et d'extrême droite en général : dans l'ombre tacite, jamais en pleine lumière. Pour que le discours puisse éclore de sa mauvaise graine, il s'agit d'abord d'instaurer un certain climat. Ainsi, quand les mots magiques surgissent, ils se trouvent chargés d'un pouvoir évocateur déroutant. L'analyse du début de l'émission le montre. La première prise de parole organise un gros suspense autour du « ça ». Tout commence avec des constats évasifs : « [les gens] osent dire aujourd'hui des choses ». Ensuite il dénonce une « espèce d'omerta sur ça ». Enfin il enchaîne sans aucun lien logique : « Quand les gens découvrent aujourd'hui que dans ma ville E.Zemmour il a fait 1200, moins de 1300 personnes, la salle était pleine, c'est la ville où il en a fait le plus. » ...On se demande bien quel est le rapport. Mais le contenu se précise bientôt, des mots sont lâchés : « immigration », « insécurité », « extrême droite » (« qui n'invente rien »). Ces mots sont lâchés sans lien logique. A ce point, le discours atteint un seuil : on ne sait plus qui parle (les gens, Zemmour, ou Ménard ?), ni comment on en est arrivés là.

L'atmosphère d'attente, et lourde de sous-entendus, propice à l'éclosion des « idées » d'extrême droite se nourrit de termes généraux : « ils osent dire aujourd'hui des choses qu'ils ne pouvaient pas dire » ; « On a le droit de dire un certain nombre de choses sans que ce soit scandaleux ». Certains pronoms ou adverbes ont un contenu vague : « Ils le ressentent depuis longtemps », « Les gens ils ont envie d'entendre parler différemment », sans précision. Le pronom démonstratif « ça » (6) permet de ne pas s'encombrer des détails : Ménard l'utilise 30 fois (contre 10 occurrences dans le discours de R. Diallo).


> Clef n°10 – L'art du raccourci : la bulle inattaquable de l'informulé

La meilleure façon de soustraire la pensée d'extrême droite à la contradiction, c'est de passer sous silence les raisonnements qui la fondent. Ainsi, les « problèmes » soulevés par Ménard ne sont pas des problèmes au sens strict : ce sont plutôt des constats (ce qu'on ressent, ce qu'on voit). Définir un problème nécessite une analyse. Le vrai problème n'est pas qu'une mutuelle coûte trop cher. Il faut remonter aux causes : les gens n'ont pas assez de revenus pour s'assurer le droit à la santé. Il faut s'interroger sur la baisse de niveau de vie et sur la détérioration du service public de santé. On entre dans une réflexion politique. Mais dans le champ du démagogique, on passe directement du constat à la solution, par souci de simplification. Or sans analyse, comment établir un diagnostic satisfaisant ? Les problèmes soulevés ne peuvent trouver de solution politique. Les besoins des « gens » ne sont pas pris en compte ; en revanche, ils sont largement exploités pour faire passer des idées éloignées des préoccupations effectives. Entre le constat et la solution, l'espace normalement réservé à l'analyse est laissé à l'abandon : le sous-entendu y prolifère. Dans ce terrain vague, les idées sont impossibles à combattre car elles sont maintenues dans la bulle inattaquable de l'informulé. On peut schématiser ce tour de passe-passe comme suit :

constat 1

 

Ce procédé permet d'échapper à la confrontation d'idées : comment défendre l'idée que les femmes voilées ne sont pas chez elles ? Les Musulmans français seraient moins français que les autres ? L'idée n'est jamais formulée. Implicite, elle ne peut être combattue.

 

constat 2

Non seulement le procédé évite la confrontation d'idées, mais fait de la xénophobie et de l'islamophobie un non-dit problématique : on ne peut plus les dénoncer puisqu'elles ne sont pas assumées. C'est ainsi que le FN s'est façonné une image lissée, présentable, très éloignée de l'ogre, ou du cyclope, auquel il faisait penser initialement.
Bien entendu, tout est entendu dans le sous-entendu... On appréciera le paradoxe : celui qui exploite le sous-entendu est le même qui prétend « libérer la parole ». Une parole passée sous silence est-elle encore libérée ? Le renversement habile esquive le débat de fond. Voilà comment s'élabore la pensée dogmatique : un bunker construit sur du vide. Un silence.

 

(1) Système astronomique d'après lequel on considérait la Terre comme le centre de l'Univers autour duquel tournaient les autres astres. (Ce fut le système de Ptolémée [IIe s. après J.-C.], qui fit autorité jusqu'au XVIe s.)

(2) Référent du pronom personnel non défini dans le discours même. Sans doute faut-il comprendre « tout le monde ».

(3) Invective : parole ou suite de paroles violentes et injurieuses contre quelqu’un ou contre quelque chose. D’après Diderot, « On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves. Entre deux controversistes, il y a cent à parier contre un, que celui qui aura tort se fâchera. » — (Denis Diderot, Pensées philosophiques, Texte établi par J. Assézat, Garnier, 1875-77)

(4) La grossièreté du tutoiement est renforcée car c’est le seul que se permet Ménard parmi les 4 personnalités présentes sur le plateau. Il persiste sans prendre compte la protestation de la personne concernée.

(5) ad hominem : désigne un argument de rhétorique au départ défini comme consistant à confondre un adversaire en lui opposant ses propres paroles ou ses propres actes. De nos jours, fréquemment considéré comme une manœuvre malhonnête, il consiste à discréditer des arguments adverses, sans les discuter eux-mêmes, mais en s'attaquant à la crédibilité de la personne qui les présente.

(6) Extrait tiré de la thèse « Parler scout en réunion — Analyse du style communicatif d’un groupe de jeunes », Université Lumière, Lyon II, RÖTTERINK E. Le chapitre consacré à « L’emploi du pronom démonstratif ça », se conclut ainsi : « dans le contexte de la persuasion, le pronom démonstratif « ça » permet aux scouts de formuler leur point de vue d’une façon rapide sans entrer dans des détails. Pour cette raison, son emploi est fréquent. »