"Sommes nous" premier acte. De quoi Béziers est-elle et n’est-elle pas, ou plus, le nom ? Ce qu’on en dit en se plaçant d’un point de vue journalistique, c’est que Béziers est devenue une scène médiatique. Au-delà de cette scénarisation et de ce qu’elle dit du système géopolitique local, que "sommes-nous"1 ?

Par David

Commençons par le système géopolitique local. Ici, comme dans une arrière cour, nous sommes aliénés à une forme de clientélisme méditerranéen construit de longues dates, avec des réseaux identifiés : franc maçonnerie, en grande perte de vitesse depuis deux trois décennies, et plus récemment des réseaux d’ordre communautaire ou corporatiste, harkis, pieds noirs, commerçants, lobbies des entrepreneurs du BTP et du foncier, clubs taurins…Ces réseaux soutiennent invariablement le candidat le plus opportuniste, celui qui saura lever leurs inquiétudes quant à leur déclassement fantasmé et rassurer leurs clientèles. Ces réseaux sont ceux d’une sociologie presque figée entre les possédants, ceux qui moralement sont dignes de posséder en propriété et sont recevables au plein exercice de la citoyenneté, et ceux qui en sont tenus à l’écart. Au fond, ici, depuis l’Antiquité et la République oligarchique romaine, le système inégalitaire de l’indigénat et des municipes est quasi inscrit dans le code génétique de la société locale.

 

Nous sommes aliénés à une forme de clientélisme méditerranéen

 

 Ainsi, aux immigrés espagnols, longtemps considérés comme moralement inéligibles à l’exercice de plein droit de la citoyenneté locale, se sont succédés les maghrébins et plus récemment et plus largement les musulmans, qu’ils soient bosniaques, turcs ou marocains ; et plus dangereusement encore algériens car l’algérien est honni depuis le 19 mars 1962 dans tout l’espace méditerranéen français. Aussi, les espagnols devenus majoritaires dans le Grand biterrois ont été naturalisés et assimilés de fait, comme dans l’Algérie française. Ils sont ainsi devenus les gardiens de la porte à laisser fermée contre l’ennemi pluri séculaire, le musulman ou l’indigène de là bas et plus trivialement selon les bons mots d’ici, l’Arabe, le sale arabe, le Chaoui, le bicot, le gris, le bougnoul,…mots dégénérés trop entendus dans les cours de récréation que j’ai fréquenté durant ma scolarité héraultaise. Tout ceci, l’ancien militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire historique de Krivine et ancien militant socialiste de Béziers, le maire Robert Ménard le sait pertinemment, lui qui est originaire d’Oran, la ville la plus européenne et la plus espagnole de l’Algérie coloniale. Il se fait élire en mars 2014 en réussissant une campagne municipale quasi parfaite dans un contexte qu’il connaît, qu’il maîtrise et qui lui est très favorable, sur des préoccupations aiguës pour les réseaux qu’il va savoir rassurer. Qu’on ne s’y trompe pas, notre homme est bien trop intelligent pour ne pas saisir précocement l’opportunité ainsi offerte.


Il sait les gauches divisées voire en défiance profonde (il y a de réelles animosités de personnes) les unes envers les autres. Il sait le centre inexistant et il sait les droites acquises à la thématique identitaire, communautaire, sécuritaire. Dès lors, il arrive à grand frais de communication, lui formé dans le sérail PS de l’aire des communicants (Ségala et consort), en faisant la campagne la plus coûteuse, louant un local sur une des artères principales de la ville, grand, lumineux et sur lequel il déroule un haut portrait de lui-même, figure de chef, verticalisant d’ores et déjà les esprits, les habituant à une hiérarchisation verticale d’autant plus aisée que la sociologie locale a été préparée à un patronage chrétien, messianique, paternaliste et phallocrate. Dans cette ville enkystée dans des problématiques de chômage structurellement fort, de précarité endémique, de pauvreté chronique, il fait une campagne dite de terrain, un VRP politicien faisant du porte à porte partout dans la Cité, dans un rapport direct, dans un espace où le contact visuel et la poignée de main entrent dans le code d’honneur. Enfin, il fait campagne en se posant comme un homme hors système, non encarté, sur des mots d’ordre cooptant les réseaux et leurs clients et en opposition avec les figures tutélaires de tous les maux, les autres, les indésirables et se posant comme un chef rassembleur au dessus de la mêlée, réussissant à faire asseoir à la même table des gens du FN, des identitaires, des gens du MPF, de Debout la République, du Rassemblement Bleu Marine, des pieds noirs, des harkis. Il obtient leur soutien inconditionnel comme des figures historiques dont il s’inspirera par la suite, Pétain et surtout Franco.

 

il fait une campagne dite de terrain, un VRP politicien faisant du porte à porte partout dans la Cité

 

Le maire a saisi le contexte local et prenant les commandes de la municipalité, il s’arroge le droit et le devoir de marteler haut les thématiques réactionnaires dont il est porteur presque génétiquement, avec un père ancien soutien de l’OAS. Le système géopolitique local construit aussi sur la distribution de postes de fidélité dans les administrations territoriales, soit directement, soit par cooptation, devient poreux au crédo ménardien, dès lors que l’homme instaure une verticalisation municipale parmi ses employés, par la peur et la gratification pour les « bons » éléments. Le système géopolitique local se délite pour les formations classiques, d’abord devant les limites avérées du front républicain, illusoire tant le fossé est grand entre les gauches radicales et les droites identitaires, puis devant les déchirements des institutionnels de la gauche affairiste.

Les séquences électorales à venir vont accentuer la guerre des égos tournant au règlement de comptes indigne, sans vainqueur. Les tenants des gauches radicales vont se diviser sur deux points : la stratégie à tenir sur les séquences électorales et celle d’opposition au fascisme municipal, les deux étant concomitantes pour ces formations; ce qui divisera sera la pertinence de telle ou telle orientation. Quant aux droites, elles sont laminées tant la porosité des thèses ménardiennes a été forte pour leurs électeurs qui vont suivre le nouveau chef, le caudillo à la mode biterroise qui va imposer son orthodoxie nationale catholique pour les longs mois à venir.

 

(1) Référence à la chanson "Sommes nous?" de Alain Bashung, extraite de l'album La Nuit je mens http://www.dailymotion.com/video/x220xdw_alain-bashung-sommes-nous-et-la-nuit-je-mens_music