« Décomposez la Grèce, réduisez-la à ses éléments essentiels, écrivait le poète Odhysséas Elytis, et il ne restera qu'un olivier, une vigne et un bateau... ».

Samson

"Ulysse attaché au mat pour résister au chant des sirènes, juste avant d'affronter Charybde et Scylla".
Auteur : Samson

Après un été de turbulences économiques, l'adoption de nouvelles mesures d'austérité par Alexis Tispras a provoqué l'éclatement de la coalition Syriza laissant Grèce errer tel un vaisseau fantôme. Montons à bord : quelles sont les causes de cette instabilité gouvernementale ? Cherchons dans la brume le rivage : que reste-t-il de ce visage européen dessiné comme une promesse sur le sable ?

Un vaisseau dans la brume du pouvoir

Syriza a fini par se retrouver à la merci des bureaucrates européens.  « Un accord a été trouvé. Enfin, nous avons de la fumée blanche », se félicite le ministre des Finances grec. Comme si l'été avait évaporé la souveraineté du gouvernement grec. Le pouvoir est cet état vaporeux, ce ciel brumeux qui empêche de naviguer. Une dictature sans dictateur. Un écran de fumée qui dissimule les alternatives : la troïka (1) est l’émergence de la chrysalide Tina (2).

La Troïka, un monstre sous-marin

Le marché est l'ancre capitalistique du vaisseau grec. Il empêche Syriza de gouverner. Les Grecs sont enfermés dans un tonneau de verre lesté par la dette, spectateurs d’un océan de gabegie : la troïka est comme un de ces monstres marins qu’affronta Ulysse, un Charybde (3) des temps modernes. Avide d'argent et de territoire, il avale les cultures, décompose le lien social et élimine les résistances à la libre circulation des biens et des services. L’État n'est qu'un pseudopode de ce monstre : il serre les citoyens pour en extraire les dernières liquidités. Cet effet de serres crée une désertification sociale.  

La colonisation tentaculaire de l'Occident s'étend, offrant aux touristes le confort béchamel de l'Empire et l'ouzo des esclaves. Des complexes hôteliers inachevés, construits avec frénésie par les promoteurs immobiliers, jonchent les plages de la Crête, comme des squelettes d’animaux marins échoués. Seuls quelques villages des montagnes de l'Epire (4), là où même le temps paraît intact, comme un ermitage préservant l’héritage, restent encore épargnés de l'Empire. Jusqu'à quand ?

Le leurre de l’Europe

De l'Europe, il ne reste qu'une monnaie. De l'Euro, il ne reste qu'un leurre : la monnaie aussi a perdu son existence matérielle. La monnaie est née avec le troc et meurt avec la troïka. Les euros, oripeaux de l'Europe, sont devenus une spéculation, un miroitement métallique à la surface de l'eau. L'Europe ressemble au chevalier de Calvino (5), à une âme livide, une armure vide, hantée par le murmure des fantômes de son Histoire.

Exarcheia ou la sortie du pouvoir

L’alternative est pourtant là, devant nous, dissimulée par le sceau de l’ordinaire et du quotidien. A Exarcheia (6) sont nés des lieux de création, des fermes autogérées, des habitations collectives et d’autres initiatives autonomes. La réparation de la déchirure du tissu social doit être organique ou auto-organisée. Exarcheia est comme un souffle dans le brouillard. Elle ouvre un interstice clair sur l'horizon. « Ex-archia » est « la sortie du pouvoir ». Elle n'est pas l’idéologie lointaine d’un énième parti de gauche radicale, mais une dynamique. Elle est la montée de sève hors des fonds monétaires.

1 La troïka désigne les experts représentant la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international
2 Tina, acronyme de « There is no alternative » (en français « Il n'y a pas d'autre choix ») est un slogan politique couramment attribué1 à Margaret Thatcher lorsqu'elle était Premier ministre du Royaume-Uni.
3 Dans la mythologie grecque, Charybde était un monstre marin qui avalait puis régurgitait de grandes quantités d'eau, incluant navires et poissons.
•4Région montagneuse des Balkans, partagée entre la Grèce et l'Albanie.
5 D'après le roman « Le Chevalier inexistant » d'Italo Calvino
6 Exarcheia est un quartier d'Athènes en Grèce