Puisque le maire de Béziers semble avoir une mémoire sélective en matière de massacres, il convient d'exhumer de l'histoire les causes de la folie collective et raciste d’Aigues-Mortes, dans le Gard, qui fit dix morts et une centaine de blessés les 16 et 17 août 1893.

Par Didier

Les causes de ce massacre sont celles du paupérisme et du nationalisme, celles que ne combat pas le Front National, mais sur lesquelles il prospère. En cette fin de 19ème siècle, sur fond de montée des idées nationalistes et xénophobes, des saisonniers, travailleurs pauvres en état de survie quotidienne, vont s'affronter et s'entretuer pour un travail à la tâche dans les salins Camarguais. Dans les salins Camarguais, au mois d’août, c'est le temps du « levage » du sel, de la récolte. Le mois d'après, c'est celui des vendanges : deux mois qui peuvent assurer un travail au contingent de STF (les Sans Travail Fixe), qui vendent leur bras de saisons en saisons et de région en région.

Les thèmes xénophobes sont largement repris par la droite

En Camargue, à ce moment là, des immigrés intérieurs des proches Cévennes et des immigrés italiens se croisent ; ils cherchent tous à être recrutés par les « bayles », sortes d'intermédiaires dont se sert la Compagnie des Salins du Midi, ce qui lui permet d'embaucher des salariés à la tâche, qui ne sont pas réellement salariés par la Compagnie. Ces emplois sont recherchés par les « trimards », cette classe de travailleurs sans toit ni droit ils sont payés le double d'une paie habituelle, soit près de 12 francs par jour de l'époque.


L'organisation de la classe ouvrière en est alors à ses premiers balbutiements dans les emplois sédentaires (l’industrie de l'époque, la viticulture), elle est quasiment inexistante chez les travailleurs saisonniers. Ceux ci se trouvent totalement exposés aux vicissitudes de l'économie de marché, sans règles et sans protection.


Ce mois d'août 1893 est aussi marqué par le premier tour des élections législatives en France. Les thèmes xénophobes sont largement repris par la droite nationaliste et boulangiste, (très implantée dans le Gard) qui publie dans le Figaro des tribunes que le maire de Béziers et le Front National pourraient signer aujourd'hui : « contre les étrangers », «  pour le caractère spécial de l'identité française », « contre la menace extérieure que représentent les déracinés et les barbares qui cherchent à nous coloniser ». Le Petit Niçois, quotidien de la principauté, évoque de son côté : « des émigrés italiens assez nombreux pour former une forte armée à Paris, Marseille, Nice, Toulon ». On n’est pas loin de la cinquième colonne chère à Ménard et aux théoriciens de l'extrême- droite.

Dans ce contexte de misère et de nationalisme, la folie collective et raciste éclate les 16 et 17 août à Aigues-Mortes. Le 16 août en début d'après-midi, des ouvriers et trimards français vont trouver le tambourinaire (le crieur public en occitan) pour lancer la chasse aux immigrés italiens. Tambour battant et drapeaux au vent, une foule en furie, estimée à 400 personnes, parcourt les rues de la petite ville aux cris de : « Morte agli italiani ! oggi ne faremo salsicce ! » (mort aux Italiens, aujourd'hui nous allons en faire de la saucisse !).

La gendarmerie tente d'organiser la fuite des Italiens

Le lendemain, après des dizaines d'agressions d'une rare violence et déjà meurtrières, la gendarmerie tente d'organiser la fuite des Italiens, mais les travailleurs précaires d’Aigues-Mortes et les saisonniers venus des Cévennes veulent en découdre.Au final on dénombre dix morts et une centaine de blessés chez les saisonniers Italiens.


Longtemps occultée, la folie collective et raciste d’Aigues-Mortes a été traitée dans deux ouvrages de références par Enzo Barnaba, historien : « Sang des marais » et « Mort aux Italiens ». Rien ne signale ces évènements à Aigues-Mortes. E.Barnaba demande au maire actuel de créer une stèle à la mémoire des saisonniers italiens morts et blessés sous les coups de la folie raciste. Il demande aussi l'édification d'une stèle à la mémoire des « justes » qui les ont protégés et qui ont évité un massacre d'une tout autre ampleur.

C'est toute la différence entre, d'une part, la mémoire sélective d'un Ménard et de l'extrême- droite, qui alimente rancœur et haine, et d'autre part, la mémoire nécessaire qui permet de dépasser le drame initial.