La communication de Robert Ménard suit un fil conducteur : les discours, interviews et articles dans le bulletin municipal tissent en toile de fond un mythe qui justifie l’islamophobie. Dénouons les fils de ce mythe pour observer quelles fibres lâches le structurent. Pourquoi y adhère-t-on : pour recouvrir d’un vêtement une nudité de pensée ou pour se conformer à la société de masse ? Quels sont les ornements sacrés de cette toile qui subjuguent le regard ?

La fiction de l'apocalypse

Selon Robert Ménard, Béziers est un « trou noir »1, aspirant dans le néant toujours plus de musulmans. Le scénario d'un « Big Crunch » forme l'imaginaire d'une ville qui s'effondre sur elle-même, où « les commerces du centre se meurent »1, où règne le chaos et « les incivilités pourrissent la vie des gens »¹. L'arrêt alité de Béziers devient un principe de réalité : ne pas le voir est un déni : « Il faut cesser la politique de l'autruche ! »2 s'exclame Robert Ménard.

Le mythe de l ennemi

Cette affliction est l’élément déclencheur d'une fiction, un mythe qui va donner sens à la catastrophe, en lui attribuant une cause et une conséquence. Le mythe emporte l'adhésion car il trouve un écho psychologique dans la population.

L'adhésion au récit islamophobe

 En pointant du doigt la « terreur islamique »3 comme la cause de la catastrophe, Robert Ménard coïncide avec la structure psychologique d'un inconscient collectif. Selon Nietzsche, l'angoisse fondamentale de la mort de Dieu forme notre intériorité. « Le christianisme est un système, une vision des choses totale et où tout se tient. Si l'on en soustrait un concept fondamental, la foi en Dieu, on brise également le tout du même coup : il ne vous reste plus rien qui ait de la nécessité »4, écrivait-il.

La mort du Dieu chrétien crée un vide structurel creusé en miroir par la foi du musulman. En regardant l'islam, le chrétien est tétanisé, comme au bord d’une falaise : il constate l’absence chez lui d’isthme vers l'âme. Il est pris d'un malaise, ressent une inquiétante étrangeté : le chrétien observe avec effroi la foi de l'autre qui est en réalité son reflet passé non identifié, son fantôme inavoué. Comme le disait Sartre à propos des antisémites, on pourrait dire que l'islamophobe est d'abord « un homme qui a peur de lui-même, de sa conscience, de sa liberté, de ses instincts, de ses responsabilités, de la solitude, du changement, de la solitude et du monde »5. « Cesser la politique de l'Autruche »2 comme le proclame Robert Ménard, c'est au contraire regarder ailleurs pour éviter de regarder en soi. L'ennemi n'est pas l'autre, l'ennemi c'est ce qui me nie.

L'islamisation : le déluge des temps modernes

Le récit d'un islam menaçant permet à la classe petite bourgeoise frustrée par son déclassement de se raccrocher à une histoire commune. L'unité « tous dans le même bateau » rassure. Les individus s'agglutinent, pétrifiés à l'idée de voir couler ce qui reste de leur richesse. Car quand l'Un se renverse, les passagers, seuls face à eux-mêmes, sont mis à nu. L'islamisation, c'est le déluge des temps modernes qui s'abat sur les cultures. Le fichage des enfants musulmans est le choix de Noé qui sélectionne les passagers de l'arche, les animaux purs parmi ceux qui ont causé le déluge. Le programme politique de Robert Ménard, c'est de l'édification de cette arche pour « se sentir chez soi »1.

Le nouveau monde : une terre fasciste sucrée et sacrée

La construction du navire est le désir d'une terre nouvelle. Les symboles de ce renouveau sont déployés dans le bulletin municipal « Réenchanter la ville »6. Le plateau des poètes est décrit comme un jardin d’Éden, un « espace de bonheur simple »6. Le lecteur est invité à retrouver « un peu de son âme d'enfant [...], à s'émerveiller […] dans un tourbillon de sucres d'orge et autres limonades sucrées à souhait »6.

Le sucre du réenchantement est une substance sacrale, un miellat qui enrobe l’absinthe fascisante. L'enfant, étymologiquement « celui qui ne parle pas », est l'état passif de l’individu qui crée le désir d'un homme providentiel, « tout puissant », par le cordon ombilical du fascisme. Ainsi se légitime le pouvoir tyrannique. En 1924, l'Allemagne, est frustrée et ruinée par la défaite. Alors Joseph Goebbels, qui deviendra ensuite ministre de la propagande, appelle de ses vœux le messie : « l’Allemagne se languit de ce Quelqu’un, de cet homme, comme la terre en été se languit de pluie ».

« Ils reviendront, ces Dieux que tu pleures toujours !
Le temps va ramener l'ordre des anciens jours ;
La terre a tressailli d'un souffle prophétique... »7

L'homme prophétique nous fait rêver d'un passé légendaire, d'une époque révolue, d'un « bon vieux temps ». Il organise des commémorations lugubres comme celle pour rebaptiser la rue du 19 mars 1962. Des officiers surannés entonnent religieusement des chants colonialistes avec leurs uniformes repassés, leurs médailles dépoussiérées et leurs bottes lustrées. L'espérance du renouveau est en réalité un espoir de retour arrière. Le passé cryptique cristallise les esprits contre le présent. L'espérance nostalgique est un espoir rance.

Ces liturgies utilisent les symboles de ce mythe pour façonner notre perception de la morale collective. Elles modifient durablement les états de conscience. Le sacre de la masse est alors le véritable massacre : en plus d’une violence d’État, Robert Ménard, par la création du mythe, exerce une violence sur notre état.



1) Blog de Robert Ménard. Article « Se sentir chez soi » : http://www.robertmenard.fr/2012/09/03/se- sentir-chez-soi/
2) Site internet Boulevard Voltaire. Article « Attentat de Charlie Hebdo : il faut cesser la politique de l'autruche ! » : http://www.bvoltaire.fr/robertmenard/declaration-de-robert-menard-maire-de- beziers,150157
3) Journal de Béziers n°5. Janvier 2015. p6
4) Friedrich Nietzsche, 1888 - Crépuscule des idoles ou Comment on philosophe avec un marteau. « Incursions d'un inactuel », §5
5) Jean-Paul Sartre, 1946 - Réflexions sur la question juive. P62
6) Journal de Béziers n°11. Avril 2015. p3-7
7) Gérard de Nerval, 1834 - Odelettes. « Delfica ». §3