Il y a des sujets qui fâchent : les films et le cinéma. « La dernière tentation du Christ » de Martin Scorsese, par exemple, diffusé de manière confidentielle, car en France quand on n'aime pas un film on se doit de bruler la salle de cinéma dans la foulée. Pour marquer sa désapprobation.

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La sortie du dernier long métrage de Diastème, « Un Français », nous promet de chouettes péripéties. 50 avant-premières auraient été annulées. Sur le plateau du Grand Journal l'auteur défend son film, « à l'index », pour cause de bande annonce. Son voisin de table, Jean Luc Mélanchon, ne rate pas l'occasion pour jouer les grandes gueules. Son programme pourrait être : chasser George Marchais de l'inconscient collectif. Le « Taisez-vous Aphatie ! » n'était pas loin.

 

Pitch du film : Un jeune pris dans la logique d'une bande de skinheads. Dans la ligne d' « American History X » nous dit-on, un skin néo-nazi, infusé aux idées du Ku Klux Klan, découvre que les noirs sont des gens comme les autres et que la violence c'est mal... J'espère pour Diastème que les ficelles sont un peu moins grosses. Mais quel est le problème ? Refuser de voir qu'une partie de la jeunesse « de souche » s'est radicalisée en tombant sous le charme de doctrines néo-nazies ? Éviter la polémique à l'heure où une partie toujours croissante de la société trouve cette dérive acceptable ? Mais c'est quoi, au juste, un skinhead ?

 

Au départ, un trip Rock'n'Roll. Les « british » aiment les tribus quand il s 'agit de musique. Dans les sixties deux visions du monde s'affrontent : Les Rockers, « Perfectos, bananes et rouflaquettes », affirment que James Brown n'a jamais existé. Les Mods, « costars et amphétamines », soutiennent qu' Elvis Presley est déjà mort. Le différent se réglant à coup de bourre-pifs. C'est à cette époque que des gamins de L'East End vont se trouver un style. La proximité avec la communauté Jamaïcaine leur apportera une musique particulière, le Reggae. Les chansons de l'époque véhiculent l'image romantique du mauvais garçon le « rude boy ». Et pour le look : « Chaussures de travail, bretelles et crâne rasé ». Un style basé sur une appartenance sociale « working class ». L'attitude « prolo » se renforcera avec l'arrivée du flower power, pas raccord avec un job à l'usine.

 

On est loin du fan club d'Adolf Hitler.

 

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Judge Dred : Reggae British. Slade avant le Glam-Rock. Symarip, groupe de reggae Jamaïcain et leur pochette très "Marketing" pour l'Angleterre.

 

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James Moffatt alias Richard Allen a écrit, dans les "Seventies", une vingtaine de "pulp novels" pour un public conquis d'avance.

 

1977. Punk. Le rock'n'roll est de retour dans les pubs et les clubs. Sex Pistols, Clash, Vibrators, X-Ray Spex, Chelsea, Suway Sect, Alternative T.V.,Damned... et Sham 69. Référence à 1969, apogée du mouvement skinhead . C'est là que nous retrouvons nos petits tondus. Voici un échantillon pour les fans de philo: « If the kids are united then we'll never be divided »... Tout un programme ! Le fan-club : la « Sham Army » affiche ouvertement sa sympathie pour le « National Front ». Je me souviens d'une interview du saxophoniste de Madness qui disait en substance : « Après avoir écouté Sham 69 je me suis laissé repousser les cheveux ».

 

Après avoir écouté Sham 69 je me suis laissé repousser les cheveux

 

« Third Reich'n'Roll », disque des Residents. « White Riot », Joe Strummer regrette l'absence de blancs aux côtés de la communauté noire lors des émeutes du carnaval de Notting Hill de 1976. Tout le monde ne comprend pas la même chose. Le T-shirt de Johnny Rotten : une croix gammée côtoie le portrait de la reine et un crucifix sous un « Destroy » dégoulinant. Le T-shirt aux couleurs du Troisième Reich de Sid Vicious. Blagues. Malentendus. Messages. Provocations.

1978. Rideau. Johnny Rotten quitte les Sex Pistols. Intégrer le star système ou passer à autre chose ? Que reste-t-il ? Une pile de disques incroyables si l'on ajoute les New-Yorkais. Ramones, Heartbreakers, Richard Hell, Television, Electric Chairs. Saints, Radio Birdman pour l'Australie... On fait quoi Maintenant ?

 

skin41979. Margaret Thatcher. Personne ne mérite ça ! Poll tax. C'est connu, les crève-la-dalle s'entassent dans de petits logements pour échapper aux impôts. Donc ne taxons plus le logement, taxons les habitants. CQFT ! Je n'ai pas pu réprimer un élan de joie à l'annonce de la mort de Thatcher, le même que pour Reagan, le truc qui vous vient quand on apprend une bonne nouvelle. Le monde d'aujourd'hui leur doit tellement ! « Les skinheads devraient-être crucifiés ». « Les hooligans sont la honte de l'Angleterre ». Voilà deux déclarations « dame de fer » pour les jeunes en mal de rupture. Le cumul est possible, cela va de soi, pour ceux qui veulent-être totalement irrécupérables. C'est à ce moment que les choses prennent la tournure que nous connaissons aujourd'hui. Le revival skinhead de 1978-79, d'abord amené par les groupes Ska tels que Madness, Specials et Selecters, se tourne vers des groupes de style punk comme Cockney Rejects qui fournira l'hymne : « Oï Oï Oï ». (Je ne citerai pas la ribambelle de groupes « skin » ouvertement racistes et totalement déprimants musicalement. C'est de la merde !). Dans le même temps le « National Front » envoie ses VRP dans les tribunes, à la sortie des stades, et embarque une bonne partie des skinheads dans la dérive nationaliste.

 

skin5Et en France, ça donne quoi ? La bande des Halles pour commencer. La plupart viennent de Colombes, banlieue nord de Paris. Quelques éléments pour vous faire un idée du pot de béchamel. Peut-on être français, d'origine maghrébine et arborer un tatouage « NF » (« National Front » anglais et non « Norme française ») sur l'avant bras ? Peut-on avoir été Pierrot-le-fou, le nerveux de la bande, et finir en rasta blanc nommé Pierpoljak ? Oui ! Le potentiel était là ! Mais l'équation « skinhead = néo-nazi » arrivera plus tard avec des individus tel que Serge Elie Ayoub (!) aka Batskin.

Et nous voilà au début du film de Diastème. Très loin du Rock'n'roll.

 

L'économie de marché s'accommode bien de systèmes de gouvernance autoritaire. La montée de l'extrême droite n'est pas un paramètre déstabilisant pour nos sociétés néolibérales, elle n'en est que le corollaire. Les organigrammes pyramidaux sont superposables. Quelle meilleure garantie pour une rente stable qu'une société sans soubresauts ? Quelle meilleure protection pour une élite boursière qu'un état policier ? Le Front National mutera en appareil de contrôle une fois au commandes de l'état. Comment être contre le système alors que l'on devient le système ? Les groupuscules néo-nazis seront recyclés en services d'ordre. Le glissement sémantique « gardien de la paix / force de l'ordre » ne s'est-il pas déjà produit sans que l'on n'y prenne garde ? Camarades ! Prenons exemple sur la « République Libérale de Chine Populaire »!

 

Pour finir sur une note culturelle, je ne saurais trop vous conseiller le coffret Alan Clarke. Cinéaste témoin des années Thatcher. Scum, Made In Britain, The firm. Autant de films incontournables sur la jeunesse anglaises des années 80. L'occasion de voir des comédiens comme Tim Roth et Gary Oldman avant leurs carrières Hollywoodiennes. « Rude Boy » de Jack Hazan et David Mingay, pour revoir Strummer et Clash et des images du concert « Rock against racism ». À voir également le film de Shane Meadows : « This Is England ».

 

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