Depuis les victoires municipales et départementales du FN en mars 2014 et 2015, une question est posée aux progressistes Biterrois : une situation identique à celle d'Orange est-elle en gestation dans la ville et ses environs ?


Cette question est tellement chargée d'affects, de craintes et de peurs que nous avons choisi de la traiter avec du recul, en plusieurs temps. Ce mois-ci, nous avons choisi de décrire comment le FN avait pu gagner la mairie de Béziers. Nous verrons le mois prochain comment cette victoire a servi de tremplin à l'élection de conseillers frontistes dans les 3 cantons biterrois aux dernières départementales (une quatrième victoire FN a été évitée par 43 voix d'écart dans le canton de Cazouls-les-Béziers). Les 3 mandats consécutifs de R. Couderc à la mairie de Béziers ont précipité la victoire du FN aux dernières municipales. Nous allons voir comment et pourquoi.

 

robert


Lorsque R.Couderc gagne la ville sous l'étiquette UDF face à A.Barrau (PS) en 1995, le FN et son candidat d'alors Y.Untereiner sont déjà crédités de 12,74 %. L'électorat FN de cette époque est constitué avant tout d'une frange importante de rapatriés d'Algérie. Il est d'ailleurs à noter que les divers candidats sont issus de cette population. Ils incarnent une sorte de résistance au gaullisme, une « nostalgérie », un refus de partager un quartier construit à l'origine pour leur arrivée (la Devèze) avec des populations immigrées. Cet électorat est déjà très conservateur et très raciste.

 

Couderc, comme son mentor J. Blanc à la Région, fait très vite du billard à trois bandes avec le FN, en composant avec eux à la région et à la ville.

 

Pour l'UDF de l'époque, le FN est loin d'être infréquentable car il représente un réservoir de voix nécessaires pour les seconds tours d'élections et pour des majorités aléatoires. Ces reports de voix, jugés nécessaires, vont justifier de nombreux dérapages idéologiques.

Le plus emblématique de tous est celui de la cérémonie d'hommage aux militaires factieux de l'OAS au cimetière vieux de la ville, chaque année à la Toussaint. Cette cérémonie autour d'une stèle dans un cimetière public, en hommage à des factieux qui ont pris les armes contre la République, est honorée pendant trois mandats consécutifs soit plus de 20 ans par Couderc et sa municipalité. Honorée par la présence physique de représentants de la mairie, par des gerbes, par des discours. A Béziers pendant 20 ans nous avons donc vu des élus de la République se recueillir sur une stèle en hommage à des factieux. Nous avons aussi vu des élus se réclamant du gaullisme se recueillir sur une stèle en hommage à des putschistes qui avaient pris les armes contre le représentant de la République qui était alors le général De Gaulle. Ce grand écart ne fut jamais dénoncé par l'UDF et l'UMP. Bien au contraire, Béziers, longtemps avant Sarkozy, devient un laboratoire des liaisons dangereuses entre la droite et l'extrême-droite. À cette époque, pour la droite biterroise, l'électorat FN joue le rôle de réservoir de voix et les militants le rôle de supplétifs. Des supplétifs qu'il faut cajoler car un peu revêches.


Aux élections municipales de 2001, Couderc passe au premier tour avec 50,48 % et 14 113 voix. Gayssot conduit une liste PS-PCF qui recueille 34,75 % et 9716 voix. Une liste des Verts obtient 3,94 % et 1103 voix. L'extrême-droite est, elle, divisée entre Mégretistes et Lepenistes. Lopez Commenge obtient 7,06 % et 1974 voix pour le FN, Untereiner obtient 3,75 % et 1051 pour le MNR. Cette division entre FN et MNR affaiblit l'extrême-droite (qui fait moins de voix qu'en 1995) mais elle ne la fait pas disparaître. En véritable docteur Jekill de la politique, Couderc ne s'inquiète pas d'une extrême-droite qui loin d'être siphonnée conserve un socle important car légitimée par le pouvoir en place.

 

Deux Ricards, sinon rien


Ce mandat est pour la municipalité Couderc le mandat des arrêtés municipaux anti-mendicité, anti-prestations sociales,..., dont certains seront déboutés en justice. Aux élections municipales de 2008, Couderc est aussi réélu au premier tour avec 52,07 % et 13 456 voix. J.M. DuPlaa (PS, PCF, VERTS) obtient 24,21 % et 6256 voix. Une liste PCF/LCR obtient 6,51 % et 1683 voix. G. Johannin (Modem) 3,99 % et 1030 voix. P. Melillo conduit une liste citoyenne d'extrême gauche 2,53 % et 653 voix. À l'extrême-droite, un illustre inconnu, A. Ricard, présente une liste au dernier moment. Quant aux anciens candidats du FN, ceux qui n'ont pas disparu se sont ralliés à Couderc. Le FN, qui est alors au plus mal à Béziers, est totalement divisé entre les pro-Couderc et les légitimistes qui ont prêté allégeance au père fondateur J.M. Le Pen. Ces légitimistes sont, pour l'essentiel, extérieurs à la ville ; ils tentent de s'y implanter, mais recueillent en écho une hostilité qui prend souvent l'allure de règlements de comptes publics.


Malgré cela, la liste FN d' A. Ricard, montée de bric et de broc, fait 10,70 % et obtient 2766 voix. Ces élections ont failli voir la disparition électorale du FN à Béziers pour plusieurs raisons :
- Les guerres picrocholines internes au FN,
- La récupération par la droite des cadres locaux d'origine de l'extrême-droite,
- La tentative de main-mise du FN départemental sur la ville,
- Les turpitudes de certains dirigeants et cadres (l'un d'entre eux invente une agression d'un SDF)
- L'impossibilité d'une greffe FN national/départemental, FN local.


À la suite de ces élections, 3 élus frontistes siègent au conseil municipal et y développent une ligne totalement suiviste vis-à-vis de la majorité municipale. Il suffit d'avoir assisté aux séances du conseil municipal pour se rendre compte de l'indigence des élus FN. Une blague court alors en ville, propagée par un ancien cadre FN rallié à Couderc : « deux Ricards, sinon rien ». Le FN représente alors une opposition de façade.

Le dernier mandat de Couderc (2008-2014 ) est l'occasion d'une répartition des tâches entre Couderc et son premier adjoint E. Aboud. Aboud adhère à la droite populaire à l'intérieur de l'UMP, il manifeste au festival de Cannes contre le film INDIGENES, se recueille sur la stèle de l'OAS à chaque Toussaint, prononce des arrêtés anti-drapeaux, anti-klaxon, anti-kebab au centre-ville (en tant que député). Pour nombre d'entre nous, Aboud incarne l'extrême-droite. Ce mandat municipal est celui où la droite fait du FN et où le FN ne fait rien. On pourrait croire que le match est plié par Couderc et l'UMP, eh bien non ! Une redistribution des cartes à l'intérieur du FN national et local va complètement modifier la donne. La redistribution nationale est celle opérée par J-M. Le Pen ; la redistribution locale est celle opérée par R. Ménard. La redistribution nationale est connue de tous, nous ne y attarderons pas. La redistribution locale l'est moins, et elle vaut que l'on s'y attarde.

Ménard, via son site Boulevard Voltaire, fricote avec l'extrême-droite depuis des années. Il cherche à rebondir, après un échec professionnel au Qatar. Le Rassemblement Bleu Marine va lui en fournir l'occasion. Il y a très vite convergence d'intérêts entre Ménard et Marine. Le 1er y voit voit une chance de s'implanter dans sa ville d'origine, la 2de a besoin d'une personnalité médiatique – comme elle l'a fait avec G. Collard - pour continuer à dé-diaboliser le parti de son père.


L'atout local de Ménard c'est qu'il est issu de Béziers, d'une famille de rapatriés d'Algérie pro-Algérie Française, voire même pro-OAS par son père. Adoubé par la diaspora locale nostalgérique, Ménard bénéficie tout de suite du socle initial de voix du FN. De plus, il n'a pas d'opposants locaux, les cadres d'origine ayant soit disparu du paysage, soit rejoint Couderc.
Parallèlement, la petite bourgeoisie locale qui a porté Couderc au pouvoir abandonne ce dernier en cours de mandat. La cause de ce désamour est le tournant ultra-libéral, au plan économique, du maire de Béziers. Couderc va payer très cher la mort du centre-ville suite à la création du Polygone. Ces casseroles, rajoutées à celle des emprunts toxiques, à celle de la dette par habitant, à celle de la teneur des impôts locaux, à celle des guerres internes à l'UMP, à celle d'une succession non assumée...vont créer une sorte de gouffre entre Couderc et ses électeurs. Ménard va s'y engager et opérer un véritable holdup sur l'électorat de droite.

Aux élections de mars 2014, R. Ménard obtient 14 867 voix au deuxième tour ; E. Aboud soutenu par une partie du PS et le centre obtient 10 957 voix ; J-M.Du Plaa, dans une union PS-PCF-PG-EELV, obtient 5431 voix. Ménard dépasse de plus de 1000 voix le plus haut score de la droite ; la razzia est totale, le paysage politique biterrois dévasté.

Nous ferons le bilan, dans un nouvel article le mois prochain, de la première année de mandat et en quoi elle a préparé la victoire frontiste des dernières départementales. Nous verrons aussi que, puisque la politique n'est pas de la mécanique, le FN est un colosse aux pieds d'argile à Béziers et dans le Biterrois.