Pour ce numéro 5, nous poursuivons les rencontres avec les acteurs de la jeunesse, en tout cas avec ceux qui participent au quotidien à la formation des futurs citoyens biterrois.

L'attitude des adultes, acteurs de la vie de la cité, est tellement attristante (les résultats des dernières élections départementales en attestent) et tellement en contradiction avec les préceptes de l'école publique et laïque, qu'il me faut m'oxygéner auprès des petits, des bambins. Eux au moins, ils pensent encore que mentir ou dénigrer son voisin, c'est pas bien, et qu'aider son camarade, ce n'est pas le dénoncer ou l'ignorer.

 

ecoleLa peur et son corollaire le rappel à l'ordre guettent, se diffusent et incitent à choisir son camp. L'école en fait les frais, « on va à l'école pour trouver un travail », entend-on souvent ; enfin les enfants répètent les bêtises des parents. Comment cette peur dégoulinante est-elle digérée dans l'espace scolaire ? Comment conserver une attitude d'ouverture lorsque les bras de la République se referment ? Les maîtres mots sont désormais restriction, fermeture, coupe, désengagement. Grandir, expérimenter, devient carrément compliqué, voire impossible.

Donc me voilà en quête d'un filon, mais ce n'est pas facile à Béziers. La peur est partout et les gardiens de la discipline sont en voiture, à pied, en vélo et même à cheval. Je décide d'aller au cœur de ville, à l'école Gaveau-Macé, quartier St-Jacques à la réputation de banlieue au centre, là où « l'habitat est délabré, squatté par des marchands de sommeil. Les paraboles punaisent les façades d'immeubles occupés par des pauvres, des Maghrébins, des Gitans. Les Biterrois ne reconnaissent plus leur ville , ils se sentent étrangers dans leur propre ville », 1 avait claironné le candidat devenu maire depuis.

Première déambulation sur une colline déjà occupés par les Goths au VIème siècle après J.C. Cette population migrante s'est installée en face de la future cathédrale et a développé sa propre vie de quartier ; d'ailleurs longtemps les habitants se sont définis comme des Saints-jacquois, refusant de se vivre comme des Biterrois. Je dois reconnaître que je n'ai pas croisé d'hommes en cotte de mailles se réclamant de la Gothland. Du coup, je suis rassuré et je trouve cette école trônant au-dessus de l'ancienne caserne, s'érigeant entre l'église St-Jacques et la cathédrale St- Nazaire, c'est pas mal comme symbole !

 

Les premiers mots sont pour celles qui astiquent, et entretiennent

 

18h30, un vendredi soir dans une école, drôle d'horaire pour se rencontrer. En plus je suis en retard (comme d'habitude). J'atteins le portail et voilà Micheline qui vient m'ouvrir et m'indique tout de suite, « une femme de ménage travaille encore, l'école n'est pas désertée ». Direction une classe où Rachel nous attend. Les premiers mots sont pour celles qui astiquent, entretiennent : « leur situation se dégrade, on explose leurs équipes, les déplacements de poste sont courants et les déstabilisent, les remplacements se réduisent, les heures baissent pour une charge de travail identique ». Eh bien, au moins on se préoccupe de l'autre, de ces femmes en emploi précaire indispensables au fonctionnement de l'institution.

Micheline enseigne dans une classe à trois niveaux, Rachel s'occupe des primo-arrivants. (officiellement on dit UPE2A). Présentes depuis plusieurs années sur le secteur, elles constatent la baisse des dotations de l'Education Nationale, la fin annoncée des prises en charges RASED 2, des budgets de la municipalité qui stagnent depuis 10 ans (sont donc en baisse, compte-tenu de l'inflation, merci l'école ! ).

Si le financement baisse, les effectifs augmentent. Aujourd'hui 12 classes de 25 élèves, 2 de plus qu'en 2011, ce qui fait 300 enfants, sans compter la maternelle.

C'est la bataille à la rentrée. Avec la directrice, réflexion sur les répartitions : dégager des cohérences de postes et la mutualisation des moyens, rappeler à l'Inspection qu'avec plus de 25 élèves par classe c'est plus que compliqué. Rachel le reconnaît mais ne décolère pas. S'entendre dire « Arrêtez-vous, changez, vous pouvez faire autre chose » quand on réclame sur tous les tons des moyens minimaux, c'est énervant.

 

Micheline: « se résigner ou résister »

 

Cette précarisation joue sur le moral, il faut se serrer les coudes, faire jouer à plein les solidarités entre collègues. « Si un enfant est trop en difficulté, il tourne dans les classes, on se relaie, on l'accueille à tour de rôle ». Le rôle de l'équipe prend tout son sens, on se distribue la cagnotte au mieux, si les primo ont un peu d'argent, Rachel en donne un peu aux autres classes . Grâce à la mutualisation, l'école a pu acheter 15 livres d'histoire pour le cycle 3. Bon, il y a trois classes mais c'est mieux que rien.

ecole1Assis sur notre mobilier d'écolier, les récits s'enchaînent, mais pas question de cultiver le pathos. Certes, les conditions de vie ne s'améliorent pas, mais il faut garder le contact avec les parents. D'ailleurs je pourrais croire qu'il y a une vigie au portail. Ce truc métallique qui ouvre, qui ferme, revient sans cesse comme le lieu d'échange, de rencontre et de compréhension. Pas d'angélisme, l'implication est parfois un peu légère et met en échec des sorties scolaires, « il faut aller les chercher, les visites au musée ce n'est pas porteur » précise Micheline.

Faut dire que la vie n'est pas facile quand on n'a pas le sou. Combien de parents sont perdus dans les complexités administratives. L'instabilité financière et locative, la précarité ont des retentissements sur des enfants plus fatigués, moins disponibles. Au cycle 3, la fragilité des acquisitions est perceptible, on retrouve des cas d'analphabétisme, phénomène qui avait disparu depuis une dizaine d'années. Confrontés à l'échec, des enfants développent des troubles du comportement, adoptent des stratégies d'évitement aux apprentissages. Micheline le reconnaît, « la diminution des interventions RASED ne permet plus d'individualiser l'accompagnement, de rassurer les élèves ». Le parcours de soin leur paraît inextricable et ils ont beaucoup de mal à faire valoir leurs droits. Obtenir un rendez-vous chez un orthophoniste ou un pédopsychiatre prend des mois ; alors on va aux urgences hospitalières mais pour un suivi régulier, ce n'est pas suffisant.

Chaque démarche suppose une procédure qui se révèle très vite complexe, il faut être entraîné et opiniâtre ; il faut se justifier, la notion de droit est pervertie par les entraves réglementaires.

 

Sortir des murs

 

En les écoutant, je me demande qui souffre le plus de l'isolement, du sentiment d'abandon. Parents ou profs ? La survie, la résistance reviennent dans la discussion, mais je ne ressens pas de résignation, mais plutôt une volonté de sortir du pathos, de prendre du plaisir, de partager. Entre collègues elles organisent des séances de sophrologie pendant le repas du midi, elles construisent des sorties intelligentes avec les moyens du bord, trop souvent oubliés, jamais favorisés. C'est la pédagogie en temps de disette. Sortir des murs par l'esprit mais aussi avec ses pieds : théâtre, musée, découverte du quartier d'hier et d'aujourd'hui. Sortir des programmes remaniés souvent plaqués à force d'être décalés, convaincre les jeunes professionnels de rester en poste et installer un esprit d'équipe pour mutualiser, tisser un réseau, inventer des projets.

Il  est plus de 20h quand je quitte Gaveau. Je pédale dans une ville désertée, étrange atmosphère où le crissement d'un pneu s'entend à plusieurs rues. Le couvre-feu n'est pas encore en place, il est encore trop tôt.

A côté des anciennes arènes romaines les chats paradent autour des grillages qui barrent l'accès à l'un des plus vieux vestiges biterrois, le site n'est pas entretenu. Pourtant il est au cœur du quartier mais tout le monde le contourne, sans même le regarder. Si l'école l'investissait, les enfants renverseraient les barrières, écriraient sur les murs leur amour ou leur colère, joueraient des pièces ou chanteraient.

Je pense à Rachel et Micheline, elles aussi toutes seules dans leurs classes. Leurs verbes raisonnent, « Sortir », « occuper », « montrer », « partager »... incroyable besoin de redonner du sens pour lutter contre un sentiment d'isolement. Parler à ceux qui peuvent comprendre. L'inspecteur, les responsables municipaux, le ministère, l'Institution bien pensante ne semblent plus entendre. Comment ne pas se sentir délaissé? A force d'être jugés, critiqués, profs et parents ont été confinés et sommés de représenter leur intérêt propre. Qui profite de l'antagonisme ? Pas les familles du quartier St-Jacques, retranchées dans leur appartement.

Tiens, me voilà place St-Aphrodise, la succession d'écoles privées me saute une fois de plus aux yeux, surtout la hauteur des murs.

1) Midi libre :4/09/2012

2) RASED : Réseau d'Aides Spécialisées aux Enfants en Difficulté