Depuis l'élection de Robert Ménard, les affiches municipales sur la centaine de panneaux publicitaires de la ville sont la vitrine d'une politique. Elles s'érigent dans les rues de la ville comme de nouvelles pousses d'un arbre rhizomateux.

L'arbre envahit l'espace public et recouvre de son ombre l'expression citoyenne. Creusons un peu pour voir sur quel terreau putride se nourrissent les racines de cet arbre irrigué par la sève du fascisme.

bruegel

La Parabole des aveugles (1568), Pieter Bruegel

 

La violence équivoque

 

L'affichage municipal trône aux quatre coins de la ville. Pendant plusieurs semaines, on se promenait dans Béziers comme dans une exposition à la gloire de la révolution fasciste : sur ces panneaux, comme sacralisée, une arme en gros plan. Quelque inquiétude emplit le flâneur. Le symbole d'une destruction annoncée imprègne son inconscient. Sous l'arme, un slogan : « la police a un nouvel ami ». L'inquiétude se double d'un trouble : se mélangent comme dans une solution aqueuse les valeurs de violence et d'amitié. Béziers est un laboratoire idéologique avec pour expérience l'équivocité de la violence. L'affiche donne une âme à une arme. Le fascisme commence là : quand la violence devient héroïsme, quand le crime devient nécessité.

 

La vérité totalitaire

 

L'affiche est une façade : celle recouverte d'une couche épaisse de communication grasse sur la réalité. Elle comble les anfractuosités et les failles pour former une surface lisse et apparente. Elle éclipse la complexité pour affirmer avec force une seule et même vérité, simple, évidente et recouvrant toutes les autres : « Nous ne voulions pas une affiche institutionnelle et mièvre, notre affiche est percutante et le message est clair. On appelle un chat, un chat », jure Robert Ménard. Le message des affiches n'est donc pas à remettre en question, il est. « 64 000 répétitions font la vérité » écrivait Aldous Huxley. Cette vérité propagée dans la ville se répand comme une coulée de boue homogène et recouvre les consciences d'un même monochrome totalitaire.

 

Le ressentiment de la masse

 

Une autre affiche vient dénoncer Ginette Moulin, qui vient de fermer son magasin, les Galeries Lafayette. On y voit son portrait placardé, une tête mise à prix : « Cette femme possède deux milliards d'euros mais elle en veut encore plus! », « 2015 : elle ferme son magasin de Béziers... 2016 : elle en ouvre un au Qatar », « Galeries Lafayette : le fric vit plus fort », peut-­on lire sous le portrait. Cette affiche est une fabrique du scandale : il nourrit l'indignation, le ressentiment, la sensation irrépressible d'un « tous pourris » accompagnant la montée en soi d'une haine sourde. Le ressentiment est à la violence ce que l'énergie est à l'explosion. Il est son potentiel encore inexprimé. Comme dans le monde physique, où l'énergie s'accroît proportionnellement à la masse, le ressentiment s'accroît proportionnellement au « Nous ». Un « Nous » uni par le désir de se ressembler en nombre, uni par la frustration. Le « Nous », c'est la masse, la majorité tyrannique.

 

La fascination de l'aveugle

 

Le miroitement des rayons de soleil sur les vitrines des affichages est la seule réflexion qui en émane. Dans le miroir de l'affiche se reflète comme un écho le fasciste. L'irisation fasciste est celle qui court­circuite la pensée et électrise les passions, comme les pulsions de colère ou de peur. « Nous ne parlons pas pour dire quelque chose mais pour obtenir un certain effet » a dit Joseph Goebbles (1). L'affichage d'une arme pétrifie car elle tiraille l'observateur entre deux menaces :  spectateur vit par procuration avec le Pouvoir son désir de violence.

Les affiches, par les passions qu'elles génèrent, captivent, hypnotisent. La fascination est l'ancêtre de la fascisation. Comme des faisceaux lumineux dans le désert peuvent former des mirages, la fascination pour un message aveugle. L'illusion des passions permet la soumission. C'est la cécité qui explique les dérives inégalitaires, sécuritaires et racistes. En somme, l'aveuglement condamne la masse à se conduire elle­même dans la fosse fasciste.

 

(1) ministre de la Propagande du IIIe Reich