L'élection d'Emmanuelle Duverger à la députation nous rappelle, si c'était nécessaire, que le couple Ménard a une ambition politique et pas seulement le souci de sa ville, comme l'a prétendu l'actuel maire de Béziers. Une partie de la presse française se borne à les présenter en couple enamouré et à véhiculer le cliché de la femme forte en éminence grise, participant ainsi à la construction de leur image.

Par M.R.V.,

Mais l'analyse de leur parcours montre surtout qu'ils appartiennent à cette catégorie très en vogue de personnes qui font irruption sur la scène publique en se prétendant en rupture avec un système dominant, auxquels en fait ils appartiennent.

Emmanuelle Duverger et Robert Ménard ont déclaré s'être rencontrés à Bamako en 2000 lors d'un Sommet de la francophonie. Ils prétendent avoir « perturbé » ensemble « le jeu » lors de la rédaction de la déclaration finale (1). Qui sont-ils alors ? Robert Ménard est le secrétaire général de Reporter Sans Frontières depuis 1995, Emmanuelle Duverger est juriste spécialisée dans le droit pénal international et travaille à la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l'homme), sur les questions africaines. Robert Ménard est né dans une famille de classe populaire àOran, Emmanuelle Duverger dans une famille bourgeoise catholique de Lille. Il a fait des études de philosophie et a cette idée géniale avec d'autres de créer une association de défense des droits des journalistes au nom de la liberté d'expression. Elle travaille auprès de William Bourdon, personnage émérite du droit pénal international.

 

Elle importe médicaments et voitures en Afrique. Le nom de la compagnie évoque à lui seul la permanence d'un système colonial

Le nouvel ordre économique demandait de redéfinir les droits internationaux. C'est le moment où se discutent le droit d'ingérence et la création de la Cour pénale internationale, exécutive en 2002. Elle rédige avec le juriste un livre intitulé « La CPI. Le statut de Rome », préfacé par Robert Badinter. William Bourdon a été l'avocat de RSF pendant 5 ans puis est devenu secrétaire général de la FIDH. Son parcours sera bien différent de celui des Ménard. Mais on peut noter que le couple s'est rencontré dans le milieu « droit-de- l'hommiste » qu'il voue aux gémonies aujourd'hui.

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Contradictoire ? Pas sûr. L'histoire mouvementée de RSF nous en donne une idée. L'arrivée de cette association colle à l'époque et remplit une fonction manquante en pleine construction mondialiste.

Elle participe de l'idée que la France est porteuse de valeurs démocratiques universelles. Robert Ménard se met volontiers en scène et joue les trublions à Athènes ou à Paris au nom de la liberté d'expression. RSF devient l'un des chaînons de la redéfinition du droit international et porte des combats importants, mais c'est aussi l'une des cautions des pays développés pour asseoir leur emprise économique au nom de principes moraux. Robert Ménard a participé à cette ambivalence.

On ne s'étonne donc pas que les grands groupes de presse financent alors RSF, mais aussi d'autres multinationales, tant la communication devient un pilier de la construction du monde libéral. Parmi les financeurs on trouve la CFAO (Compagnie française de l'Afrique occidentale) qui a été créée au XIXème siècle et appartient alors à Pinault (2). Elle importe médicaments et voitures en Afrique. Le nom de la compagnie évoque à lui seul la permanence d'un système colonial, qui a mis tout un continent sous sa coupe. On a beaucoup parlé aussi de la NED. La Fondation Nationale pour la Démocratie a été fondée par Reagan en 1983. Cet organisme tout à fait officiel, dont le budget est voté par le Congrès, mène des campagnes idéologiques dans de nombreux pays en finançantnotamment des ONG. C'est dans ce cadre que RSF reçut des fonds de la NED, comme l'a reconnu Robert Ménard. Les actions de RSF au Venezuela, Haïti ou Cuba furent entachées du doute de contribuer à la politique étatsunienne de déstabilisation des gouvernements de Chavez, Castro ou Aristide dans une vaste campagne internationale médiatique de dénigrement. Pas de meilleure caution morale que la défense de journalistes, qui ne s'exerçait plus simplement au nom de la libertéd'expression, mais obéissait à une ligne idéologique.

En 2009, elle érige sur sa couverture une Marianne bâillonnée et un titre choc : « ce qu'on ne peut plus dire » dans les journaux

Parmi ces journalistes défendus par Robert Ménard, on trouve Ben Ami Fihman. Ce vénézuélien d'origine, qui habite en grande partie à Paris maintenant, est un auteur, un journaliste et un producteur connu à Caracas. Il fut l'un des représentants de RSF en Amérique latine et se confronta au gouvernement Chavez lorsqu'il dirigeait son mensuel « Exceso ». Il possède également à Paris une société immobilière depuis 2014 au fort capital. Leurs relations ont perduré et Ben Ami Fihman a fait partie des actionnaires et des animateurs de la revue Médias que créent en 2004 Robert Ménard et Emmanuelle Duverger. Cette dernière s'y consacre totalement et en devient la rédactrice en chef, Robert Ménard ne quittera RSF qu'en 2008.

On trouve également parmi les actionnaires de cette revue Pierre Veilletet, qui a été président de RSF ; de manière plus surprenante Jean-François Dubos, ancien président du directoire de Vivendi (3), membre du Conseil d'état et du cabinet Hernu, actuel PDG de SGH Capital ; enfin Guillaume Fonquernié, qui après avoir travaillé chez Sanofi, est devenu directeur financier de Lov Group, dont le PDG est un autre personnage du monde journalistico-financier, Stéphane Courbit. Celui qui a commencé comme assistant de Dechavanne, a dirigé l'antenne française d'Endemol (4) et se trouve à la tête aujourd'hui d'un complexe financier spécialisé dans la production audiovisuelle, l'hôtellerie de luxe ou l'énergie. Stéphane Courbit, soutenu par Alain Minc, fut l'un des invités de Nicolas Sarkozy au Fouquet's, impliqué dans l'affaire des vols en jet privé pour laquelle il y eut un non-lieu, et accusé d'abus de faiblesse dans l'affaire Bettencourt. Guillaume Fonquernié apparaît également dans les Editions Mordicus, dirigées par Emmanuelle Duverger, dont le siège social est à Béziers et encore en fonctionnement.

La société éditrice de «Médias», elle, a été radiée en avril 2016, la revue ayant cessé ses activités en 2012. Elle se présentait comme une revue critique du fonctionnement des médias. On trouve déjà un goût pour les titres provocateurs en rupture avecladite bien-pensance (5) : «Les journalistes aiment-ils l'argent ?» ou «Libération, Les Inrocks, France Inter, L'Express... les réseaux Carla». En 2009, elle érige sur sa couverture une Marianne bâillonnée et un titre choc : « ce qu'on ne peut plus dire » dans les journaux. Interrogée par Télérama, Emmanuelle Duverger liste les thèmes qu'elle juge censurés : la politique d'Israël, lesfemmes, les homosexuels, les noirs etc... sous peine dit-elle d'être accusé d'antisémitisme, d'homophobie, de sexisme ou de racisme. On le voit, la défense de la liberté d'expression nourrit dans cette aventure journalistique un discours antisystème, qui rapproche désormais le couple Ménard des mouvements d'extrême droite. La revue aurait perdu en 2011 ses recettes publicitaires suite à la parution d'interview des Le Pen ou de Soral et de la parution des deux ouvrages «Vive Le Pen !» et «Vive l'Algérie français », alors qu'elle se disait bénéficiaire deux ans auparavant. A regarder de plus près la chronologie, c'est le moment où le couple crée le site Boulevard Voltaire avec Dominique Jamet (6), vice-président de «Debout la France» il y a encore peu et commence à mener campagne à Béziers.

 

Le couple Ménard est donc bien loin d'être les pourfendeurs dudit système

Emmanuelle Duverger devient directrice de publication du site. Les titres de rubriques actuels sont parlants : «Migrants», «Affaire Obono», «Lobby LGBT», «Islam», «PMA-GPA», «Lutte contre le terrorisme», «Législatives 2017». Il n'y est pas question de précarité ou de lutte contre le chômage. Parmi les signatures on trouve celle de Philippe Bilger, magistrat français connu pour ses prises de position sur la scène médiatique, déjà présent dans «Médias». Il est l'auteur de nombreux ouvrages : «Et si on jugeait les juges ?», «Vingt minutes pour la mort- Brasillach : le procès expédié», «Contre la justice laxiste » ou «La France en miettes». Il a été le défenseur d'Eric Zemmour accusé de « diffamation raciale ». Tous deux ont fait partie des invités du maire de Béziers à « libérer la parole » lors de conférences. Le site Boulevard Voltaire lui-même a été condamné en novembre 2014 pour «incitation à la discrimination et à la haine contre les musulmans », jugement confirmé en appel en 2015. La liberté d'expression reste le fil directeur du parcours des Ménard et nourrit désormais un discours conservateur, identitaire, islamophobe. C'est ainsi qu'Emmanuelle Duverger prend un ton badin pour justifier les thèses d'un Renaud Camus, polémique pour dénier le droit à la CGT de défendre les salariés licenciés massivement à Presstalis ou pathétique pour pleurer l'assassinat de cette députée travailliste Joanne Cox au nom de la liberté d'expression tout en polémiquant sur son engagement auprès des réfugiés, responsable d'« accélérer la chute de la culture, de la civilisation britannique » (7). Autre protagoniste du site Boulevard Voltaire : Denis Florent, vice-président avec Robert Ménard de l'association, qui se sont connus sur les radios montpelliéraines. Rue 89 (8) a révélé qu'il était membre de l'Opus dei, cette organisation ultra catholique, qui recourt au lobbying. On sait le couple Ménard proche de Mgr Antoine de Rochebrune, vicaire pour la France de l'Opus Dei.

Le couple Ménard est donc bien loin d'être les pourfendeurs dudit système (comme s'il n'y avait qu'un système), mais leurs activités montrent qu'ils appartiennent bien à des réseaux plus ou moins liés du monde journalistique, juridique, financier, politique et religieux. Tout à fait dans l'air du temps, en mélangeant information et communication, la défense de la liberté d'expression a pour rôle de légitimer les discours d'extrême droite. On sait bien à Béziers que Robert Ménard s'en arrange : il fut impossible d'y mener une campagne de contre affichage à sa campagne anti réfugiés.

Cette censure est à l'image de la politique nationale et européenne sur la question des réfugiés. Rien d'étonnant à ce que le couple défende donc une politique d'extrême droite libérale, rompant ainsi avec la tendance populiste actuelle du FN. C'est ainsi que tous les courants d'extrême droite libérale ont soutenu et salué l'élection d'Emmanuelle Duverger-Ménard qui siègera auprès de Marine le Pen à l'Assemblée.

 

1. Béziers : « Emmanuelle Duverger, une femme de tête », par M.C., L'express, 16.10.2015.

2. François Pinault est à la tête de la multinationale Kéring, spécialisée dans l'industrie du luxe.

3. Multinationale française spécialisée dans la communication et le divertissement.

4. Groupe de télévision néerlandais.

5. Le couple Ménard a publié en 2003 un ouvrage à ce sujet : « La censure des bien-pensants. L'exception

française. »

6. Dominique Jamet a quitté la rédaction du site Boulevard Voltaire.

7. « Mince alors, Renaud Camus a raison ! » (06.08.2013), « La CGT ennemie de la presse » (10.02. 2013),

« Joanne Coax est morte pour ses idées : nous ne pouvons que la pleurer... » (18.06.2016).

8. « Opus Dei : l'intrigant ami de Robert Ménard », Olivier Pechter, Rue 89, 05.07.2013.