A la fin du dernier article sur la gestion des déchets de l'île touristique de Gili Trawangan, je concluais avec une note positive. En effet, j'expliquais que la situation conjoncturelle semblait être de bon augure pour l'île et me demandais si cette dernière pouvait devenir structurelle. Hélas, je ne peux l'affirmer aujourd'hui, toutefois bien des choses se sont passées depuis, voici leur récit.

Par un correspondant à l'autre bout du monde, (avec l'aimable participation de Meri et Yaya)

Avant de retracer les derniers événements des six derniers mois, il me semble important pour les lecteurs de bien comprendre le contexte indonésien. Ici, malgré les poncifs véhiculés de part et d'autres dans nos pays occidentaux les libertés sont sans doute plus importantes que dans les pays riches et l'absence de normes permet de faire évoluer les choses très rapidement...comme très lentement !

Pour bien saisir le contexte, je propose de faire un peu de linguistique, sans prétention aucune. A l'instar de Clause Raffestin, je me suis intéressé aux éléments du discours commun, ici en indonésien. J'ai ainsi pu m'apercevoir que le verbe devoir (harus) n'était quasiment jamais utilisé, et que, pour exprimer cela, les indonésiens employaient plutôt la capacité ou l'incapacité à faire quelque chose. Mais le caractère obligatoire est quasiment étranger, au moins dans l'usage courant de cette langue, dans l'acception que nous, occidentaux, lui donnons. De plus, il n'y a pas de temps, l'emploi du passé et du futur s'effectue avec des marqueurs temporels, demain (besok) ou hier (kemarin), sauf que besok peut vouloir dire demain comme dans une semaine ou dix ans, il en est de même pour kemarin lorsqu'il s'agit de parler au passé. Il est donc bien évident que le sens commun en Indonésie et le déroulement des événements sont parfois totalement insaisissables pour les étrangers.

Mais revenons à la situation des déchets sur l'île. Après de multiples retournements de situation, il semblerait que l'ONG Gili Eco Trust (GET) tienne le bon bout de la corde.

 

Petit retour en arrière, explication de la situation actuelle et projection future.

 

Depuis janvier 2017 il n'y a plus de maire à Gili Trawangan : cela fut un coup fatal porté à la collecte des déchets jusqu'ici en place. C'est pourquoi, ne se laissant pas abattre, GET et la FMPL renommée Bank Sampah Gili Trawangan (BSGT) ont mis en place un nouveau système dès le mois de février. Tout du moins sur la forme juridique puisque, sur le fond et l'organisation, les choses restent relativement identiques à l'ancien système mis en place depuis 2012 par GET et BSGT. Ce fut également l'occasion, pour d'autres acteurs extérieurs, de venir proposer leurs services. Cette nouvelle donne crée donc de la concurrence entre plusieurs acteurs pour le marché des déchets à Gili Trawangan.

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Le système mis en place par GET et BSGT est basé sur le tri des déchets avec quatre poubelles, trois pour les déchets recyclables et non recyclables et une pour les déchets organiques en amont de la collecte. Ensuite, les déchets sont acheminés soit sur le dump (dénomination locale de la montagne à déchets), soit au centre de tri pour les déchets recyclables avant d'être vendus à Lombok (île dont dépend administrativement Gili Trawangan).

Cependant, cette ouverture du marché à la concurrence a également vu éclore d'autres initiatives moins respectueuses du tri des déchets et donc de l'environnement, qui se contentent juste de déposer au mieux les déchets sur le dump ou à la sauvette au centre de l'île...

Cette situation conjoncturelle peut être aujourd'hui une chance comme une menace pour l'avenir. C'est pourquoi, les réactions au sein de la population sont vives et suscitent une incompréhension, notamment des professionnels qui ont payé et se sont retrouvés du jour au lendemain sans système de collecte des déchets. Un mois plus tard, de nouveaux opérateurs ont proposé leurs services : GET et BSGT, des acteurs privés sans structure juridique donc dans la plus totale illégalité et enfin un acteur privé sollicité par le département de Lombok Nord. Cet acteur sollicité par le gouvernement s'est vu autoriser le droit d'utiliser des motos avec carrioles pour la collecte des déchets alors que les véhicules à moteur sont interdits sur l'île. De plus, les motivations réelles de cet acteur privé sont floues et selon Delphine Robbe, derrière lui serait caché le Bupati de Lombok Nord qui souhaite devenir gouverneur de la région NTB (NUSA TENGGARA BARAT) Lombok-Sumbawa. Le Bupati n'a pas de parti politique et la collecte des déchets à Gili Trawangan serait un moyen de financement pour cette campagne politique, sous fond de corruption et de détournement.

Une nouvelle étape est donc aujourd'hui ouverte pour l'île, même si la partie est loin d'être gagnée pour GET et BSGT. Car, malgré l'adhésion des acteurs touristiques les plus puissants et les plus influents à leur système de collecte de déchets, GET et BSGT se sont vu refuser, sans raisons apparentes, par le département de Lombok Nord l'accréditation pour prélever de l'argent auprès des professionnels du tourisme.

 

Les choses peuvent évoluer très rapidement en Indonésie et en juin 2017 un ultime rebondissement est survenu.

 

Suite à de longues discussions, GET et BSGT (rebaptisé Sama-Sama Tiga Gili) SSTG ont eu l'accréditation pour prélever de l'argent moyennant le versement de 10% au département de Lombok-Nord. Cela est le fruit d'un nouveau projet qui a pour objectif de transformer les déchets (anciens et futurs) en énergie électrique et ce sans pollution, grâce à un procédé de gazéification à froid donc sans combustion, en ayant recours à la technologie « NOCART Providing Power ».

Cet ultime revirement de situation reste à confirmer puisque GET et le Bupati vont ensemble, durant le mois juillet 2017, présenter le projet à Jakarta au gouvernement central, afin d'obtenir les fonds nécessaires pour mettre en place cette technologie très coûteuse au début mais qui, sur l'île de Gili Trawangan, va rapporter beaucoup d'argent étant donné la quantité de déchets stockée sur le dump, 24 000 m 3 . A terme, le but est de résorber le dump et ensuite de transférer la technologie à Lombok et d'y assurer de manière quotidienne l'acheminement des déchets.

Enfin, je conclurais comme cela, certes oui la situation est positive mais en creusant un peu plus, on peut également s'apercevoir que cette solution favorise la production de déchets issue du tourisme de masse et en est même une réponse. Mais au vu de la situation de l'île, pour y avoir enquêté durant quatre mois, je reste un peu perplexe et préconise plus une régulation des flux touristiques en réinventant la destination par le biais de la refonte de l'image comme de l'offre de la destination afin de respecter le seuil de charge du milieu. Mais il n'en sera pas ainsi et lorsque les déchets deviennent marchandises, on peut se dire sans abus que le capitalisme triomphe encore, et toute velléité décroissante est mise au banc. C'est également un moyen d'imposer aux populations un système de pensée unique, une doxa bien connue sous le nom de développement durable !!

Ici Gili Trawangan, à vous Béziers !!!