Le dessin d'humour, c'est comme le caillou dans la chaussure, ça dérange, ça peut faire mal. S'il est trop petit, on ne le sent pas, s'il est trop gros, ça ne rentre pas et on passe à autre chose.

Par Clo,

 

Le dessin d'humour n'illustre pas un texte, il l'accompagne, comme une création à part entière. Il reprend des éléments du texte, il les exagère ou les met en rapport avec un détail extérieur à ce qui est décrit, il propose une association d'idées incongrue, mais qui garde du sens (le fameux second degré).

Le dessin d'humour accompagne le texte, mais il en dépend aussi. Pour s'épanouir, pour livrer ce dont il est porteur, il a besoin d'un contexte, d'un environnement à quoi se référer.

 

Un dessin qui n'apporte aucun élément nouveau au texte, sauf l'image, c'est simplement une illustration

 

Cet environnement est souvent l'actualité, les évènements du moment, qui suscitent une réflexion décalée et ludique, ou qui ouvre sur une réflexion que l'on n'avait pas prévue (toujours cette notion de décalage). Une réflexion qui peut être sombre, préoccupante, mais nécessaire. Ça fait peur, mais on en rit. Ce qu'on appelle l'humour noir.

Mais le propre de l'actualité, c'est qu'elle n'est très vite plus d'actualité. Dans ce cas, le dessin d'humour a une durée de vie limitée, il perd alors de son impact et peut même devenir incompréhensible si l'on n'a plus les références nécessaires.

Le dessin d'humour peut garder un peu plus de longévité s'il se moque de nous, de nos habitudes, de nos défauts récurrents, s'il gratte un peu la couche de bonne conscience que nous entretenons soigneusement, pour faire apparaître ce qu'elle tente de recouvrir : notre mauvaise conscience.

Un dessin qui n'apporte aucun élément nouveau au texte, sauf l'image, c'est simplement une illustration. Comme dans les romans de Jules Verne de l'édition Hetzel, où tous les chapitres ont une gravure accompagnée d'un extrait du roman : « Spilett et Harbert s'exerçaient au tir à l'arc ». On voit les héros de « L'Île mystérieuse » s'exercer au tir à l'arc. On est content parce que ça donne une image, on situe mieux le paysage et la tête des héros en question, mais ça s'arrête là.

 

Pour qu'il y ait un effet caillou dans la chaussure, il faut une chaussure, et plus elle a l'air confortable, plus le petit caillou fait son effet

 

L'illustration des livres pour enfants procède de la même veine, enfin, pour les plus monotones et les moins intéressants. La série des « Caroline » de Pierre Probst en est le pire exemple. Un livre pour enfant doit étonner, inventer, et même en rajouter dans les illustrations qui vont faire découvrir autre chose autour de l'histoire écrite, stimuler l'imagination et pas l'aplatir. C'est en cela qu'ils sont ludiques et jubilatoires.

Le modèle standard de ces illustrations qui sont faites justement pour ne pas pouvoir imaginer au-delà, c'est l'image pieuse. Une image qui n'a pas besoin de contexte, qui se suffit à elle même parce qu'elle contient tous les symboles ad hoc. Le manteau bleu de la vierge et sa couronne d'étoiles, chère à Jean-Luc Mélenchon; le demi manteau généralement rouge de St Martin qui le partage avec un pauvre (ce qui fait que maintenant ils sont deux à avoir froid); l'absence de manteau de St Sébastien, image pieuse très fortement représentée avant la Renaissance, avec celle du Christ sur la croix, parce qu'elle permettait aux artistes de braver l'interdit de la représentation d'un corps nu.

Cette imagerie Saint Sulpicienne, ou d'Epinal, se prête mieux qu'une autre à un autre type de dessin d'humour : le détournement. On retrouve là le décalage, l'inattendu et la joyeuse surprise ou au contraire le choc scandaleux si l'on est croyant, bref, le côté dérangeant dont je vous parlais plus haut.

Pour qu'il y ait un effet caillou dans la chaussure, il faut une chaussure, et plus elle a l'air confortable, plus le petit caillou fait son effet. Et quoi de plus confortable qu'une image pieuse, faite pour rassurer, pour ne pas penser au-delà de ce qu'elle montre. Même si justement elle ne nous parle que de « l'Au-delà ».

Voilà, « c'est tout pour aujourd'hui » comme disaient les Shadoks. Et félicitations pour avoir lu jusqu'au bout ce texte au titre prometteur, mais sans images.