Décryptage de la photo de foule du jeudi 8 janvier 2015 et retour sur le Journal de Béziers du 15 janvier, pp. 4­5.La photo sur la double page du JDB du 15 janvier 2015 représente un tableau commun, vu les circonstances : c’est le jeudi 8 janvier 2015.

recup

 

On voit une place d’Hôtel de ville couverte de monde venu réagir aux assassinats perpétrés dans les locaux de Charlie Hebdo, la veille. 12 morts dont des figures célèbres.

La photo frappe par la mise en scène fascisante qu’elle trahit. Elle est prise avec un objectif fisheye circulaire. Il déforme légèrement l'image pour pouvoir capturer 180° de champ de vision. La scène est prise en plongée pour réussir l’ultra grand angle qui déforme les images avec un style étonnant. Toute la foule semble amassée autour d’un centre, à la manière des théâtres grecs antiques. Et le centre, c’est la scène, avec les représentants politiques. La scène est non seulement le centre de convergence de la foule mais elle occupe le premier plan.

La scène est encore valorisée par l’utilisation des couleurs. La place est littéralement « noire » de monde : c’est la couleur qui domine. La noirceur de l’image est redoublée par l’encart réservé au texte et aux gros plans : il occupe la moitié supérieure de la double page. Le fond est noir. La scène, blanche, est ainsi démarquée.

Quelques points de lumière font émerger de cette foule quelques détails observables. En particulier une seule banderole, large, située idéalement : les hommes qui la tiennent fixent le photographe pour s’assurer qu’ils sont placés correctement. C’est le seul slogan lisible sur l’image, et c’est écrit : « Non au terrorisme islamiste ». Au cas où le lecteur biterrois n’aurait pas remarqué cette banderole, elle est reprise dans l’encart au­dessus, en gros plan. Au­ dessous, on peut lire : « 3000 Biterrois contre l’islamisme ». Pour être bien sûr que le lecteur distrait du JDB n’échappe pas au message subliminal, la banderole est encore placée en Une : un des hommes portant la banderole regarde fixement le photographe.

 

l’époque des images puissantes

 

Toute cette orchestration fait irrésistiblement penser à la grande époque de la photographie de foule : l’époque des images puissantes, base de la diffusion de l’idéologie et du culte du fascisme, avec ce penchant caractéristique pour l’esthétisation de la politique. Les forts jeux de contraste et les jeux de lumière sont des procédés inaugurés par l’avant­garde soviétique et appliqués par les photographes du fascisme. À cette grande époque de la propagande, comme il n’existait pas d’objectif fisheye, on utilisait le photomontage, la superposition de reproductions photographiques, et l’assemblage de foules diverses afin de produire l’image d’un rassemblement « oceanico » (dans le langage fasciste, les rassemblements sont souvent assimilés à des « folle oceaniche », des foules océaniques, pour en souligner l’ampleur). L’image à ce moment change de statut : elle n’est plus simplement une illustration du texte, mais contient le message réel.

En l’occurrence, dans le JDB le message que contient l’image n’est pas « Je suis Charlie ». Non. Les individus sont pris au piège, dans la souricière d’une photographie qui dit autre chose : tout autre chose.

 

Lecture conseillée : L'instructif Mémoire de Master 2 « Sciences humaines et sociales », mention Histoire et Histoire de l'art, intitulé Mussolini Duce du fascisme : l'artiste face à la glaise. Les représentations iconographiques du Duce et des foules pendant le Ventennio.Université Pierre Mendès­France – Grenoble.

Lien : http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas­00345334/file/Mussolini_Duce_du_fascisme_1.pdf