La Conférence sur les migrations trans-méditerranéennes s'est tenue à l'auditorium de la MAM, le 26 janvier 2017 et était organisée par le réseau Euromed France présidé par Roland Blache. Ce réseau comprend 40 organisations et un syndicat. Il s'occupe du droit du et au travail.
Par Khan Did,

Elle s'inscrivait dans le cadre d'une journée co-organisée avec l'association NOUAS, organisme de formation et d'accès à l'emploi.

Première intervention, d'une doctorante, chercheuse en sciences sociales à l'EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales).

On rappelle qu'un million d'arrivants en 2015 représente 0,25 % de la population européenne

Elle discute d'abord la notion de « crise migratoire sans précédent ». Elle insiste sur le fait que les comptages des migrants sont difficiles, soit par défaut, compte tenu de leur fréquente clandestinité, soit par excès, des personnes reconduites se représentant plusieurs fois aux frontières. Les plus fiables sont les chiffres de demandes d'asile. Il semblerait que le pic d'arrivées se situe en 2015, avec un million d'entrées en Europe. Puis à la suite de l'accord avec la Turquie pour qu'elle retienne les réfugiés sur son territoire en échange de 3 milliards d'euros, il y ait eu un petit fléchissement. Toutefois, le chiffre des morts pendant la traversée de la Méditerranée a continué à augmenter en 2016, avec sur trois ans : 10 000 noyés, dont 5 000 en 2016 ( le Figaro) En 2014, sur 280 000 illégaux arrivés en Europe, 220 000 sont passés par la Méditerranée, d'après Frontex, agence de police migratoire européenne. Ceci fait suite à la fermeture par la Macédoine et la Hongrie de la « route des Balkans ».

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Elle rappelle l'Histoire millénaire des migrations humaines remontant au Néolithique :
- sortie d'Afrique d'Homo Erectus en direction de l'Asie par le Sinaï
- puis Sapiens part d'Afrique Orientale pour gagner l'Europe
- puis émigrations d'Europe vers l'Amérique et les colonies aux 18° et 19° siècles , 12 millions de personnes en 30 ans, ce qui est considérable au regard de la population mondiale de l'époque.

Les flux contemporains :
On rappelle qu'un million d'arrivants en 2015 représente 0,25 % de la population européenne.
- les gros flux sont horizontaux et régionaux : 80 % des Syriens, Afghans et Somaliens/Érythréens soit la majorité des migrants restent au Moyen-Orient.
En 2013, 86 % des migrants ont été accueillis dans les pays dits « en développement », contre 70 % ,10 ans plus tôt.
- les flux Sud-Nord sont moins importants, il y a augmentation de l'exil vers l'Europe, mais aussi les USA, l'Australie et les pays du Golfe.
Les causes sont :
-structurelles : différences de développement, processus démographique (explosion africaine, vieillissement européen, chinois et japonais), mondialisation des marchés, développement des transports
-ponctuelles : les conflits

Place de l'Europe dans les flux. Au cours du 20° siècle, elle est passée de continent d'émigration à continent d'immigration. Les flux se diversifient (Chinois, Pakistanais, Bengladais s'ajoutent actuellement)

La notion de « crise de l'accueil » lui paraît remplacer celle de crise migratoire. Elle l'attribue en partie à la structure de l'État-Nation au 19° qui empêche la compréhension du caractère naturel des migrations. A notre avis, l'évolution politique tendant depuis 60 ans à privilégier les structures supra-nationales, c'est bien plutôt la violence de la mondialisation financière qui plonge les peuples dans une crise austéritaire majeure et donc les pousse à rejeter les nouveaux venus...

La seconde intervenante, vice-présidente d'Euromed France, insiste sur les aspects positifs de l'immigration.

Seuls 7 % des migrants arrivant en Europe sont peu éduqués ou diplômés

Le rapport du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) de 2009 souligne que beaucoup de jeunes migrants sont formés et diplômés et sont donc un appui pour le développement européen et son économie (cf les ouvrages de Catherine Vitold de Wendel qui fait un parallèle avec l'apport de l'esclavage). Seuls 7 % des migrants arrivant en Europe sont peu éduqués ou diplômés.
L'ouverture des frontières (Russie-Caucase, Afrique occidentale-Asie du Sud-Est) n'a pas créé l'appel d'air si redouté et décrié par les anti-immigrations.
Le développement lui-même peut être facteur de mobilité (cf Erasmus et le départ des chercheurs européens vers la Californie ou le MIT-Massachussets Institute of Technology)
Enfin, l'Europe a un devoir de « solidarité généreuse ». La convention de Genève de 1990 oblige les pays à accueillir et les réfugiés et les migrants économiques. Malheureusement les états européens ne l'ont pas ratifiée...

la France est venue extraire les hommes maliens pour les amener se battre en 1914 et ceci a créé des liens entre les deux peuples

Lors du débat, est soulevé le problème de l'évolution des migrations. Initialement, il s'agissait d'hommes venus chercher du travail et envoyant leur paie au pays. C'est ainsi que le premier revenu du Mali est l'argent envoyé par ses exilés.
Puis c'est devenu une migration familiale, comme on le voit sur les précaires esquifs qui tentent de traverser la Méditerranée (90 % d'échec !)
Et maintenant, les mineurs isolés, malgré la signature en 2009 de la Convention Internationale des Droits de l'Enfant.

89 000 enfants seuls sont arrivés en Europe... Il restait 140 enfants isolés après le démantèlement de la « jungle » de Calais.
Les enfants sont choqués par leur parcours. Ils sont envoyés par leurs parents désespérés comme « kamikaze » dans le fol espoir qu'ils s'en sortent au prix d'efforts financiers douloureux. Leur accueil n'est pas organisé et effectué avec de grosses différences selon les territoires.

Un intervenant malien dit que «l'Occident est incapable de faire face à son histoire ». Et de rappeler que la France est venue extraire les hommes maliens pour les amener se battre en 1914 et ceci a créé des liens entre les deux peuples.
Amadou Toumani Touré (ATT), chef d'état malien, demandait qu'on aide ces hommes « car ils font vivre leur pays ».
Les jeunes qui sont « le sel de l'Afrique » meurent en Méditerranée.
Le président de Nouas Toulouse nous dit combien il est douloureux de quitter son pays. Originaire de République Démocratique du Congo, il dit son émotion lorsqu'il retrouve l' «odeur de sa forêt tropicale... »

La dernière intervention est celle de Jean-Philippe Turpin, directeur du CADA (centre d'accueil de demandeurs d'asile de la Cimade à Béziers centre ville).

On a vu les horreurs de Calais, on voit celles de Vintimille où le refoulement des migrants est sauvage

Il évoque la Convention de Genève de 1949 et 1951 qui définit le statut de réfugié et fait obligation d'accueillir et de protéger même s'il n'y a pas de papiers ou de passeport. Ceci vient battre en brèche le « je me protège par mes frontières ».
Sans parler du Règlement de Dublin de 2013 qui fait obligation au premier pays européen atteint par le migrant de traiter son dossier. Comme ils arrivent par la Sicile (Lampedusa, comme le décrit magnifiquement le film Fuocoammare choisi pour illustrer la semaine antiraciste de mars 2017 et la Grèce dont la situation économique et sociale est catastrophique sans aucune solidarité européenne et où les migrants s'entassent sur les plages des îles de ma mer Egée sans protection et au froid), il est évident que le statut du réfugié de Genève n'est pas respecté.
C'est ce que Jean-Philippe Turpin appelle des injonctions paradoxales et elles rendent les gens fous.
On a vu les horreurs de Calais, on voit celles de Vintimille où le refoulement des migrants est sauvage et où on traduit en justice des aidants émus par tant de détresse.
Il évoque enfin le début des migrations climatiques, qui seront massives puisque le réchauffement atteindra d'abord et fortement les pays du Sud.

De cette riche conférence à plusieurs voix, on retiendra l'instrumentalisation et les mensonges sur les chiffres qui font le miel des partis d'extrême-droite exploitant l'austérité et la précarisation croissante des peuples occidentaux, l'absence de politique d'accueil concertée et globale, lacune supplémentaire dans le (dys)fonctionnement européen, le durcissement de ces pays qui voudraient transformer l'Europe en une forteresse imperméable, les disparités et l'incompétence des politiques en charge de ce problème (noter quand même que la Suède a accueilli 350 Libyens en 2016 contre 42 pour la France et régularisé 31000 réfugiés en 2014 contre 3200 pour la France, selon l'OFPRA, Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, et ceci sans que ces hordes islamiques tant attendues à Béziers ne déstabilisent quoi que ce soit ...)
Les injonctions paradoxales si déstabilisantes, elles, et enfin la voix de ces migrants qui risquent quotidiennement leur vie, celle de leurs enfants, avec au cœur le regret de leur pays.