Malgré le froid d'un soir d'hiver, une petite centaine de personnes s'est déplacée ce 16 janvier pour assister au premier café éco-géo organisé par le contre journal 'Envie à Béziers' à la Colonie Espagnole.

Par JAG (avec l'aide précieuse des présentations de Dominique Crozat et Benoît Prévost),

A l'initiative des bénévoles du contre journal et avec la participation de deux universitaires, Dominique Crozat géographe et Benoît Prévost économiste, cette manifestation se proposait de donner un éclairage sur le vote d'extrême droite à Béziers.

En ce début d'année 2017 qui sera rythmée par l'actualité politique, il était intéressant et important que le débat soit lancé. Ce café citoyen a donné la parole au peuple tout comme des clés de compréhension quant aux enjeux et échéances politiques que la France va connaître durant ces prochains mois. C'est donc en partant de la situation locale que les intervenants ont expliqué, par le biais d'une myriade d'exemples, le vote d'extrême droite au plan national, sans oublier la situation internationale et la récente élection de Donald Trump.


La conférence débuta par l'intervention de Dominique Crozat, géographe et responsable du master Tourisme et Développement Durable des Territoires au centre universitaire Du Guesclin de Béziers.

Béziers n'est pas plus pauvre qu'une autre ville moyenne en France


Son propos se basa sur la construction de l'image et du discours qui insiste sur la pauvreté à Béziers, alors que si l'on regarde les chiffres d'un peu plus près on s'aperçoit que Béziers n'est pas plus pauvre qu'une autre ville moyenne en France et que c'est plutôt la région qui est pauvre.

En réalité il est plus à propos de dire que Béziers a des caractéristiques bien singulières, par rapport à d'autres villes moyennes françaises, avec des revenus salariés peu importants, une part forte des rentes et retraites, et une proportion de pauvres plus importante, surtout parmi les jeunes. A cela vient s'ajouter une concentration de la pauvreté dans le centre-ville et au faubourg, c'est 'l'effet donut'. Pour le cas de Béziers, ce phénomène est un processus socio-spatial durant lequel le centre-ville s'est vidé de sa population pour ne laisser que les plus pauvres(1).

Les causes principales sont le mouvement migratoire périurbain des classes moyennes (population solvable), le déplacement des emplois vers les périphéries depuis les années 1970 et enfin les suppressions liées à la SNCF de pas moins de 5 000 emplois !!!

 

Ce discours très négatif permet de garantir des prix bas sur l'immobilier et accompagne un transfert très important de propriété

Depuis 2006, la municipalité construit un discours négatif en s'appuyant sur l'insécurité sans arguments sérieux et véhicule un discours de la peur du pauvre. Ce discours est tout sauf neutre, puisque Béziers appartient à la dizaine de villes pas encore rénovées en Europe et l'objectif principal est l'inéluctable rénovation et gentrification du centre-ville historique.


Ce discours très négatif permet de garantir des prix bas sur l'immobilier et accompagne un transfert très important de propriété dans ces quartiers. De plus, ces réserves foncières sont rénovées avec l'aide assez conséquente de l'Etat ce qui est bien sûr omis dans le discours municipal. Ensuite ces biens immobiliers sont loués quelques années comme logement sociaux jusqu'à leur amortissement et seront disponibles et amortis lorsque la gentrification du centre-ville historique sera effective et fera grimper les prix...


Cela explique le maintien de politique d'affaiblissement du centre alors qu'on affirme qu'il est prioritaire avec le maintien de la zone franche, la poursuite des constructions de quartiers périphériques comme La Pieule et tout le Nord et Nord-est de la commune, ou encore les autorisations de construire des supermarchés en périphérie comme l'agrandissement du centre commercial Auchan ou encore Lidl à La Crouzette, pour ne citer qu'eux.


C'est donc à travers une analyse étayée que cette première intervention s'est terminée en montrant comment la construction du discours et de l'image lors de cette dernière décennie sans arguments sérieux, avait conduit à la peur du pauvre et amené les électeurs biterrois vers le vote d'extrême droite.

 

La radicalisation aujourd'hui n'était pas celle du spectre des banlieues islamistes brandi par les médias, mais bien une haine de l'égalité

La seconde intervention fût animée par Benoît Prévost, économiste et directeur du centre universitaire Du Guesclin de Béziers. Ce dernier, changea d'échelle pour continuer l'analyse avec des exemples plus généraux sur la genèse de la radicalisation du vote. C'est en se servant de l'actualité que son propos commença avec la question suivante : "De quoi Trump, Fillon et le FN sont-ils le nom ?"


Benoît Prévost, le ton cynique, souhaita une année 2017 (et non une bonne année) au public et débuta sa présentation en expliquant que la radicalisation aujourd'hui n'était pas celle du spectre des banlieues islamistes brandi par les médias, mais bien une haine de l'égalité. Et cette haine se manifeste par le racisme, la misogynie, l'homophobie, la haine des assistés et la haine des fonctionnaires.

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Son premier élément d'explication s'articula autour de la crise et de la périphérisation des territoires industriels, qui se retrouvent aujourd'hui en marge des zones pleinement intégrées à la mondialisation. Pour illustrer son propos, il insista sur le fait que les cartes électorales de Trump et du FN étaient proches. Ces zones périphériques sont des banlieues réservoirs de main d'œuvre où l'emploi des salariés et ouvriers disparaît, tout comme les services publics.

A cela viennent s'ajouter les réformes territoriales qui distendent le lien Etat/Régions/Départements et ainsi renforcent les inégalités territoriales. Cela alimentant désespoir et rancœur, souffrance et haine. Nous pouvons ici penser au bastion FN d'Hénin Beaumont qui a été frappé par la crise après une forte attractivité et une période de plein emploi.


Son brillant exposé se continua par la nostalgie des Trente Glorieuses éprouvée par une partie de la population dont la haine de l'égalité repose sur le refus de l'égalité pour tous... certains n'en seraient pas dignes ? Cela va donc de pair avec les arguments frontistes sur le protectionnisme, le rejet des accords commerciaux internationaux et régionaux (OMC, UE) et le redéploiement des services publics sur les territoires abandonnés.

Le FN argumente également son discours avec le besoin de protection sociale égale à celui des Trente Glorieuses, mais un refus de son caractère universel et compatible avec la haine du fonctionnaire en tant que salarié protégé et soupçonné de paresse, d'inefficacité...et assimilé à une caste qui se développerait au détriment des autres... Mais quels autres ?


Benoît Prévost terminera ce point en expliquant que le succès actuel du FN est la conséquence de l'effondrement du mythe né durant les Trente Glorieuses, en listant les éléments qui s'apparentaient à l'égalité, à la liberté et à la fraternité des Trente Glorieuses et notamment sur le point de l'espoir d'un avenir meilleur pour les enfants que pour les parents.

 

Une démultiplication des moyens d'expression globaux permettant à chacun de déverser son ignorance et sa haine

Enfin pour conclure, cette intervention s'appuya sur la haine de la démocratie et de l'égalité. Cela s'explique par un mouvement étrange entre les élites et la population. Il s'agit d'une rupture consommée entre savoir et politique, entretenue en particulier par une droite réactionnaire et vulgaire, décomplexée et populiste. S'appuyant sur une profusion de nouveaux médias eux aussi décomplexés et une démultiplication des moyens d'expression globaux permettant à chacun de déverser son ignorance et sa haine.

Le tout sans vrais garde-fous car les journalistes sont en difficulté face à l'évolution de leur métier et de sa déontologie et que des chercheurs et intellectuels sont décrédibilisés au nom de leur inutilité et de leur statut de parasites, d'autant plus que les chercheurs sont non seulement des intellectuels mais aussi des fonctionnaires.

Il y a donc d'un côté des « élites » qui se méfient d'une population de moins en moins éduquée à l'expression démocratique et donc de la démocratie. De l'autre côté, ceux qui rejettent les élites et la démocratie jugée inutile puisque leurs votes ne donnent lieu à aucun des changements attendus. Enfin, au milieu de tout cela, la majorité de la population, en désespérance d'espoir démocratique.


Après les deux brillantes interventions de Dominique Crozat et Benoît Prévost, le débat à travers les questions du public fut lancé. Il s'est articulé autour des politiques de logement et de l'effet mécanique de la gentrification du centre-ville de Béziers ainsi que de la situation des inégalités en France et comment ces dernières étaient vécues. Le débat se conclut aux alentours des 21h30 par une réflexion de Benoît Prévost qui rappelait que la France était historiquement un pays de droite et que d'être de gauche demandait un investissement personnel pour le collectif, et que manifestement une proportion élevée de population ne consentait pas à faire et préférait être gouverné par un Etat 'proposant' ordre et sécurité plutôt que de prendre son destin en main. 

1) http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/donut-effet