« Quien es el ultimo ? » (1) C'est sur cette question que commence « Lista de Espera », un film cubain de Juan Carlos Tabio (2), sorti en 2000 et que l'on peut emprunter à la Médiathèque André Malraux à Béziers.

Par M.R.V.,

« Lista de espera » est une fable politique, qui rend hommage au peuple cubain et à son expérience singulière. Pour qui a circulé en bus à Cuba et connu les vicissitudes du transport, la question est familière, tant il est difficile de se déplacer et les files d'attente longues. Ne pas savoir à quelle heure le bus passera, voire quel jour on parviendra à le prendre, combien de temps le trajet durera et si l'engin tiendra le coup est le lot quotidien. Les protagonistes du film n'échappent pas à la règle et chacun s'énerve et tente de tirer son épingle du jeu. Le personnage-type joué par Jorge Perugorria n'hésite pas à se faire passer pour un aveugle, dans l'espoir d'obtenir d'une bonne âme la seule place disponible du prochain bus en partance.

Il n'y a plus qu'à attendre, résignés, une autre guagua


Mais les différents personnages hauts en couleurs de Lista de Espera ne partiront jamais de cette gare routière, voire choisiront de ne pas en partir. C'est là que commence la fable. Lista de Espera est une joyeuse représentation de la culture de la débrouille. Notre aveugle s'avère être un sacré mécanicien et se fait fort de réparer le moteur endommagé qui a finalement empêché le bus de démarrer. Et tout le monde de chercher dans la gare et les buissons alentours LA petite barre métallique qui remplacerait la pièce défectueuse. Le moteur vrombit de nouveau, mais ne fera pas plus de quelques mètres. Il n'y a plus qu'à attendre, résignés, une autre guagua (il faut prononcer "wawa"), comme les cubains appellent un autocar.

c'est cette capacité de l'être humain à s'adapter aux situations les plus contraignantes


Le temps d'attente va permettre à une bluette entre une jeune femme qui s'apprête à se marier en Espagne et un ingénieur contraint d'aller travailler les terres avec son père, de se développer. Mais surtout l'art de la débrouille dans ce huis-clos forcé va glisser vers l'utopie et chacun va apprendre à se connaître et laisser émerger le meilleur de soi. Malgré les menaces de préposés bureaucratiques, tout ce petit monde va transformer l'espace de la gare routière en un lieu de vie - comment pourrait-on dire ? - auto-géré où solidarité et partage rivalisent avec gaieté et humanité.

Ill18AfficheA


Certes le film lui-même a des allures par moment de série B et les plans ne brillent pas par leur esthétique, encore que le ton de la comédie est assez enlevé et l'espace de la gare désaffectée habilement utilisé. Mais là aussi on veut bien croire que le réalisateur a fait appel à la débrouille pour monter son long-métrage. L'effet produit en tout cas est d'ancrer la fable dans le réel.


Ce qui ressort c'est cette capacité de l'être humain à s'adapter aux situations les plus contraignantes et l'on sait combien l'embargo a rendu la vie des cubains difficile, et à trouver des solutions collectives. Dans « Lista de espera », Cuba, où des populations aux origines diverses vivent, travaillent, festoient, se marient, se débrouillent et font face aux contingences ensemble, devient l'utopie politique d'un système qui échapperait au contrôle comme à la mise en concurrence.

1. « Quien es el ultimo ? » est la question rituelle que l'on pose dans les sociétés hispaniques pour savoir qui est entré dans une file d'attente en dernier.
2. « Lista de Espera » se traduit par « Liste d'attente ». Il n'est pas interdit de l'associer à son faux-frère, l'espérance.