La pièce Le Tartuffe nouveau, jouée le 21 novembre 2014 au théâtre municipal, aborde le thème de l'hypocrisie. Ce thème est parfaitement adapté à la ville, où le maire brasse énormément d'air avec les pauvres de "sa" ville, sans jamais  prendre les mesures sociales qui s'imposent.

L'incident survenu avec le directeur de la troupe du "Théâtre du Chêne Noir", Gérard Gelas, invite à mettre à plat la distribution des rôles effective depuis la dernière élection municipale : Ménard est parfait dans le rôle de Tartuffe. Le rôle d'Orgon, mari cocu, aveuglé et admiratif, va comme un gant au naïf électeur biterrois, qui se laisse embobiner... Comme si Ménard cherchait à résoudre, et non à exploiter, le problème de la misère et des communautarismes qui minent "sa" cité.

Ah ! Y'a pas à dire, on s'est payé une belle tartufferie, le vendredi 21 novembre 2014, au théâtre municipal de la belle ville de Béziers ! La troupe du Théâtre du Chêne noir (Avignon) y jouait justement Le Tartuffe nouveau, réécriture du Tartuffe ou l'Imposteur de Molière. L'auteur J.-P. Pelaez, et le metteur en scène, Gérard Gelas, étaient présents à la représentation.

Devant les grandes portes, une petite troupe de policiers faisait un pied de grue aussi inesthétique qu'inutile. Il s'agissait sûrement de se montrer : le théâtre est le lieu de la représentation par excellence - voir et se faire voir revêt la même importance. C'est qu'il y avait un bon public, bien bourgeois et bien rassis, capable dans le premier quart d'heure de lancer de sonores ronflements. Un public comme on l'aime ici : vite endormi.

 

Sur les planches : la troupe du Chêne Noir1. Dans la salle : le public. Dans le public : Ménard.

 

Parler des pauvres et des oubliés, c'est un métier.
Le Tartuffe nouveau réactualise la sempiternelle question de l'hypocrisie idéologique. Au temps de Molière, Tartuffe visait les faux dévots, sujet brûlant à l'époque. Dépoussiérée,  la satire vise l'exploitation de la misère à des fins médiatiques... ça ne vous rappelle rien ?? Ce Tartuffe-là vous parlera de la France incomprise qui a peur, et peut-être même du Biterrois humilié. Il fera de l'héroïque et de l'humanitaire face caméra. Ce Tartuffe- là est partout : il incarne la démagogie politique qui hante les plateaux télé, les ondes radiophoniques, les partis.

Bien parler des pauvres et des oubliés, c'est un métier. Un métier qui permet de maintenir son niveau de vie, de conserver ses intérêts de classe (bourgeoise, le plus souvent) et d'atteindre ses ambitions personnelles. Et ce qui est bien, dans toute cette mascarade, c'est qu'au final, tous ces discours larmoyants pour les uns, exaltants pour les autres, virils et autoritaires pour les pires, tous ces discours ne changeront rien à l'ordre établi. Car il ne s'agit pas de changer les choses : il s'agit de capter l'adhésion des gens, et de se légitimer soi-même dans son rôle de dirigeant. Puisque l'on parle si bien et si proprement de lui, mieux qu'il ne le ferait lui-même, alors le peuple se tait2. Le peuple se laisse asseoir dans le noir : Tartuffe peut commencer.

 

Des discours qui ne changent rien à l'ordre établi
La mise en scène souligne l'hypocrisie de toutes ces postures médiatiques dans le tableau final : le couple des jeunes premiers se tient au centre, sous le regard satisfait de tous les autres personnages. Pendant ce temps, Tartuffe démasqué se fait la malle, et la servante, figure du peuple, continue de passer le balai dans l'indifférence générale.

Le Tartuffe nouveau montre comment le milieu bourgeois se divise en trois catégories : les indifférents  dépolitisés jouissant de leurs privilèges dans un univers de loisirs, les bien-pensants qui se gargarisent de la misère, et les cyniques (hypocrites) qui l'exploitent pour servir leurs ambitions personnelles. Les trois catégories s'allient ou se déchirent pour défendre leurs privilèges. L'espace scénique se résume à une table. C'est autour d'elle que les conflits se règlent, que plaisirs et égos trouvent à se satisfaire. Ce qui est bien dans la pièce, c'est que la tartufferie est rapidement démasquée. Mais elle n'est pas enrayée : Tartuffe s'échappe à la fin et disparaît dans le public.

 

Tartuffe nouveau s'est fait tartuffier !
Le spectacle aurait pu s'arrêter là. Tout le monde serait rentré en méditant l'ironie de ce Tartuffe nouveau lâché dans la ville de Béziers. Mais la pièce a trouvé un prolongement inattendu. Sous un tonnerre d'applaudissements après les saluts, l'auteur J.-P. Pelaez, monte sur scène (fait exceptionnel, nous dit-on). Va-t-il dénoncer la tartufferie municipale et souligner la triste actualité de la pièce ? Pensez-vous ! Il exprime toute sa reconnaissance envers la mairie de Couderc, qui avait passé commande de la pièce en 2011. Poliment, il se dit très heureux de revenir en 2014, pour la nouvelle municipalité. La platitude du discours cadre mal avec l'impertinence de la pièce et la cocasserie du contexte : personne n'a donc eu l'idée de lui souffler que Tartuffe était dans la salle ? C'est à lui qu'il fallait dédier la pièce ! Il y aurait vraiment eu de quoi se tenir les côtes. Mais notre Tartuffe est sorti sans être inquiété. Une lâcheté caractéristique l'environne, à échelle municipale. On peut tout dire dans la pièce comme à Béziers... tant que ça va dans le sens de Tartuffe3.

Après la pièce, il était convenu que la troupe, l'auteur (J.-P. Pelaez) et le metteur en scène (G. Gelas), rencontrent un jeune public pour un échange de questions-réponses. Problème : G. Gelas se refuse à se prêter au jeu, ulcéré par le discours final, et de constater que nulle part ne figure le nom du théâtre et de la troupe du Chêne noir. Il explose : « Si le public s'est régalé, c'est bien que le théâtre du Chêne Noir se bat depuis 47 ans pour conserver sa troupe, et son esprit. » En effet, le Théâtre Municipal ne l'a pas imprimé dans ses plaquettes. L'auteur n'y a pas pensé dans son discours après les saluts. Avant de quitter la salle, Gelas lâche une dernière salve : « Et puis moi, si un maire FN m'avait invité, et bien je n'y serais pas allé, ...enfin ...du moins je ne l'aurais certainement pas remercié. » Aïe. Il est furax, Gelas. Il sort se griller un clope pour enfumer sa colère. Jouer Tartuffe dans une mairie d'extrême droite, le jeu de dupes est osé. Les jeunes spectateurs et l'équipe des comédiens demeurent trois secondes interdits. Puis le jeu des questions-réponses reprend.

 

Pour la saison 2015 : Tartuffe au carré ?
Gelas se doute bien qu'il ne sera pas reprogrammé à Béziers. Et il s'en fout comme de son dernier mégot. Un mégot : une ville qu'une sourde violence idéologique consume. Une violence qui tait son nom... Diffamation ? Monsieur le Maire est beaucoup plus libéral et souffre la pluralité des opinions ? A la bonne heure ! Pour la saison prochaine, on peut encore imaginer sans trop forcer un Tartuffe au carré, avec un Maire d'extrême droite aux relents racistes jouissant d'une bonne couverture médiatique. Le renégat de la cause humanitaire n'hésiterait pas à baiser une ville pour servir sa solide ambition personnelle. Le rôle d'Orgon irait comme un gant au naïf spectateur biterrois : il avale toutes les couleuvres. C'est du tout cuit ! La ville Béziers est un médiocre théâtre où se joue une pièce, du ressucé pur jus, mais ça paie toujours.

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1 Le « Théâtre du Chêne Noir » est établi en Avignon, fondé et dirigé par Gérard Gelas depuis 1967. Directeur du Théâtre, Gérard Gelas fut un des pionniers du prestigieux festival d'Avignon, et a accueilli de grands noms, pour la plupart des copains. Le plus fidèle d'entre eux, Léo Ferré.
2 A combien de minutes estimez-vous le temps de parole d'un ouvrier sur un plateau de télévision ? Réponse : il ne se compte pas en minutes, mais en secondes. Bourdieu l'a assez montré en son temps. Le type qui n'a pas son bac et ne sait pas user d'un langage policé, est tout naturellement vite interrompu, quand il n'est pas ridiculisé. Voir Pierre Bourdieu dans l'émission « Arrêt sur Images » du 23 janvier 1996 (11ème minute environ) : il s'appuie sur l'exemple de Jean-Marie Cavada en personne dans « La Marche du Siècle » du 13 décembre 1995 et montre comment le journaliste malmène son « invité » d'origine sociale populaire, et le met sur la sellette (le banc des accusés) : Lien-Arret-sur-images
3 Ne nous méprenons pas sur le sens à donner au slogan « Béziers libère la parole ». Slogan placardé partout à l'occasion de des venues d'Éric Zemmour et de Philippe de Villiers, invités par la municipalité les 16/10/2014 et 09/12/2014.